De la société de privilèges à la république corporatiste (I) – Le pouvoir de tuer

Léviathan (image libre de droits)

C’est la peur qui est motrice dans la société construite sur les privilèges.

Par Emmanuel Brunet Bommert.

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Il y a, dans les sociétés édifiées autour de privilèges, deux motivations primaires qui transcendent toutes les autres. L’une est représentée d’un côté par la peur de la souffrance et l’autre par celle de l’oubli. Au-delà de la soif de pouvoir, c’est la volonté d’échapper à l’indifférence qui dicte aux populations la recherche de statuts privilégiés. Il y a, dans chaque penseur, une crainte absolue quant à la contradiction. Notamment celle d’un nouveau venu plus talentueux, duquel se manifeste la peur d’être par lui détrôné et jeté dans le néant.

Du côté de la victime, portant le monde sur ses épaules, c’est la crainte de la souffrance, puis plus généralement de la mort, qui la conduit à rechercher les faveurs. Se cristallisant alors en une terreur quant à la moindre possibilité d’un changement. Les masses, notamment les plus spécialisées dans leur activité, craignent moins l’indifférence qu’une transformation de paradigme pouvant détruire leur routine. Les obligeant alors à s’adapter à un univers que la plupart des gens jugent aussi tyrannique qu’incompréhensible. Leur situation professionnelle ou familiale apparaît à leurs yeux si accidentelle, que personne ne souhaite réellement se remettre en cause.

Nombre sont ceux qui, ne s’en estimant ni la force de volonté ni la capacité d’entendement, sont prêts à se battre pour la servitude : au moins en comprennent-ils les défauts. C’est par ce fait que les hégémonies bâtissent si bien leur puissance sur la faiblesse de jugement. Cela car l’esprit fort ne craint pas le changement. Il peut l’énerver, voire même le gêner, sans jamais le conduire à la terreur qu’éprouve l’ignorant face à un monde qui lui est insondable.

C’est ainsi toujours la peur qui se fait moteur, donnant son mouvement à la société de privilèges : celle de disparaître autant que celle d’être isolé. C’est de cette anxiété dont l’autorité entend se servir pour stabiliser sa puissance, notamment par la crainte que peut susciter l’usage de sa force létale. Car lorsque deux hommes sont égaux en pouvoir létal, ils sont automatiquement égaux en droit.

Si bien que s’ils s’avèrent inégaux, c’est que pour l’un il est plus grand que pour l’autre. Aussi le risque quant à l’usage de la force n’est plus d’un rapport équitable, mais clairement avantageux pour l’une des deux parties. Or, cette augmentation réduit aussi d’autant le risque lié à cet usage1 pour l’un, tout en l’augmentant pour l’autre. C’est cette réduction quant au danger, qui motive à enfreindre plus aisément les droits d’autrui. Ces droits, qui sont les authentiques droits humains, ne disparaissent pas pour autant. Cela puisque aucun protagoniste ne cesse pour autant d’être un humain. Cependant, l’aptitude à se défendre de l’un est grandement compromise.

Il n’y a, bien évidemment, aucune assurance que celui qui se trouvera ainsi avantagé usera obligatoirement de la force à son avantage. Cependant, rien ne garantit du contraire, également. S’il devient menaçant, le sens commun recommande l’obéissance, si l’on entend survivre. Il est effectivement plus en position de tuer, que la victime de se défendre efficacement.

Si le droit lui-même ne cesse pas d’exister pour autant, il apparaît que la capacité de l’exercer doit être prise en compte. En prison, on est plus libre de ses mouvements. Un tsunami peut tuer en quelques secondes et le droit n’y peut rien. L’autorité peut priver chaque citoyen de l’ensemble de ses libertés, cela parce qu’elle en a la capacité. Le droit, lié à la nature humaine, ne disparaît pas pour autant, mais faute de pouvoir le défendre, il se met en sommeil. C’est pour cette raison que la capacité de se protéger soi-même est aussi un droit inaliénable. La souveraineté personnelle, duquel découle la propriété de soi, est seule à permettre d’avoir celle sur le produit de notre labeur.
C’est de cette aptitude, dont le pouvoir se fait monopole. Cela pour imposer le statut qui lui convient, à ceux qui lui plait de contraindre, étant donné que de l’impossibilité de se défendre nait toujours la peur. Cette sensation n’a jamais une forme unique, mais bien une multitude d’images, adaptées à chacun de nous. Ainsi, certains craignent la mort plus que tout, aussi appréhenderont ils la désobéissance à l’autorité, qui conduit à l’anéantissement. Alors que d’autres sont effrayés par l’enfermement, aussi le pouvoir peut-il les punir d’emprisonnement, les contraignant à la soumission. Pour d’autres, encore, ce sera la solitude : ils seront châtiés par l’ostracisme.

S’il y en a pour qui l’indifférence provoque de l’effroi, alors leurs œuvres seront-elles détruites et ils n’auront plus la possibilité de s’exprimer en public. Enfin, pour ceux qui ne vivent que par leur profession, l’autorité interdira de l’exercer et abattra l’activité. Si la société de privilège punit, ce n’est jamais en proportion d’un crime, mais toujours en rapport à la plus grande frayeur de celui qui vient à transgresser l’ordre établi. Cela, parce que l’autorité peut utiliser une force qui demeure inaccessible à sa victime.

Cela étant, la puissance létale n’est pas la seule contrainte utilisable par le pouvoir : elle est son ultime argument2. Celui que tous craignent, mais qui n’est pourtant que rarement mis en œuvre. Son autre force consiste en un usage raisonné de l’espoir qui vient avec la peur. Par lui, l’autorité peut dissoudre toutes rébellions, les achetant une à une par ses privilèges, convertissant les indomptables d’hier en ses nouveaux inquisiteurs. Puis d’à nouveau transformer leur condition, dès que l’équilibre se trouve menacé. Si bien que tous ses adversaires n’ont plus finalement qu’une seule soif, qu’un seul but : l’acquisition du pouvoir de privilège, au mépris de leur propre liberté.

Lorsque la reconnaissance de la pertinence ne va qu’à celui qui a le privilège, alors l’argument d’autorité devient une arme. Un scientifique peut ainsi s’en servir afin de rabaisser ses contradicteurs, aux yeux de tous. Aussi peut-il continuer d’exister, même si ses adversaires ont réduit à néant l’œuvre de sa vie, par leurs travaux audacieux. L’artiste peut user de ses attributions pour déterminer de ce qui doit être « légitimement » beau, décidant alors que ses rivaux ne produisent que laideur, jetant le discrédit sur leurs œuvres.

Aussi l’innovateur craint-il de créer, afin de ne point léser les sentiments délicats des inventeurs d’hier, à présent rentiers du pouvoir. Les artistes se contiennent, afin de n’être point jetés dans l’ostracisme. Mais si tous se taisent, ce n’est plus tant par la frayeur d’être blessés, mais par crainte de ne jamais avoir accès aux privilèges proposés à ceux qui se font les fidèles du système.

Là où d’autres iront jusqu’à se battre, non plus pour la liberté, mais contre ceux qui sont en place. Ils useront de toute la force possible afin de s’octroyer la puissance, s’assurant une position, que l’autorité seule pourra ensuite réprimer si elle le souhaite. C’est toujours le pouvoir de détruire et de blesser qui s’exprime, en tant qu’unique cautionnement des « sociétés de classes ». C’est bien la seule chose qui puisse permettre à une situation destructive de perdurer, puisqu’elle se trouve être l’incarnation même de la destruction.

  1. Le principe du « Si j’use de la force pour le contraindre, il peut riposter et me détruire » est alors caduc. Que ce soit par la possession d’un moyen létal de défendre sa personne que par l’institution par la société civile d’une force de police impartiale.
  2. « L’ultime argument du Roy », tel que gravé sur les canons de la flotte du royaume de France. Il faut avouer que le pouvoir, dans notre pays, a un certain sens de l’humour.