Cachez ces mots qui nomment la réalité

3 singes sages credits Andre Mancini (licence creative commons)

À force de bannir certains mots des discours officiels, ou de pervertir leur sens, on valide la restriction de la liberté d’expression.

Par Phoebe Ann Moses.

3 singes sages credits Andre Mancini (licence creative commons)

« Nous sommes aussi responsables de ce qui est arrivé » (Daniel Cohn-Bendit), « les terroristes c’est nous »… Autant d’affirmations qui courent sur les ondes et les réseaux sociaux, et qui donnent en effet matière à s’interroger.

Car si nous sommes responsables, c’est surtout de ne plus savoir ce que signifient les mots.
« Responsables de ce qui est arrivé » cela veut dire quoi ? On est responsables d’avoir fabriqué des terroristes parce qu’on leur fait la guerre au Mali, parce qu’on n’aide pas assez des pays musulmans (théorie culpabilisante de la gauche et de l’extrême gauche) ? Ou bien responsables parce qu’on a refusé de voir qu’en France l’islamisme augmentait (théorie de la droite et de l’extrême droite) ?

De même, le mot « dégoût » employé par Manuel Valls pour parler de la couverture du Point montrant l’exécution du policier à terre, est-il approprié ? Correspond-il au sentiment qu’on peut éprouver devant la couverture ? Est-ce la photo qui est dégoûtante ou la situation ? Est-ce le choix de la rédaction qui est dégoûtant ou celui qui tire dans la tête d’un homme à terre ? N’a-t-on pas le droit de penser que cet homme est mort dans l’exercice de son métier, et que c’est la réalité qui est montrée pour une fois dans un média ?

Avec le « pas d’amalgame », il ne faut pas non plus parler des « musulmans », au cas où on mélangerait gentils et méchants musulmans ; il ne faut pas dire que des juifs ont été assassinés parce qu’ils étaient juifs, ce serait trop prendre parti pour eux et donc être islamophobe.

Non, en réalité, à vouloir gommer le sens des mots, il est attendu que la réalité se gomme toute seule elle aussi. Le fameux thermomètre que l’on casse. De même qu’enlever les notes à l’école laissera penser que le niveau est moins mauvais (forcément, pas de mesure, pas de mauvais résultat), de même que les morceaux de viande du supermarché n’auront plus d’appellation précise mais des étoiles (décernées par qui au fait ?) qui diront vaguement si « c’est bon », on étouffe le savoir, on lisse la réalité, de manière à ce qu’il n’y ait plus moyen d’exprimer un jugement de valeur sur les choses et les situations. Le meilleur moyen de contrôler, finalement, la pensée du peuple.

En haut lieu on mélange tout : à force d’employer des mots forts qui n’ont plus de rapport avec les situations, on les vide de leur sens. Et prochainement on proposera aux Français de restreindre leurs libertés pour les protéger. La guerre c’est la paix ; l’interdiction c’est la liberté : vous surveiller pour savoir ce que vous dites sur internet permettra aussi de surveiller d’éventuels terroristes ; vous n’avez plus qu’à être d’accord.

On préfère ne pas trop nommer le réel parce qu’en politique, si on veut conserver sa place, il ne faut fâcher personne et contenter tout le monde. Les hommes politiques savent que nommer la réalité la rend tout à coup plus vraie.

C’est exactement le même problème dans les écoles : les enseignants, soit ne savent pas trop quoi penser, soit croient carrément que les élèves d’origine maghrébine sont en droit de penser ce qu’ils veulent. Ce flottement permanent entretenu par des positions idéologiques, a pour conséquence qu’on cède devant les exigences d’élèves mineurs au lieu de faire un cours : on tronque l’Histoire mondiale pour ne pas fâcher des susceptibilités, on laisse rigoler devant un drame car soi-même on n’est pas tout à fait au clair avec ses propres positions, voire on cautionne carrément cette opinion.

La seule solution est d’aiguiser l’esprit critique, d’enseigner le sens des mots, d’apprendre à être attentif aux mots employés, de nommer la réalité. Sinon, comme le goulag ou le camp d’extermination, qui portaient le doux nom de camp de rééducation ou de camp de travail, l’« interdiction » ne sera guère qu’un « encadrement » dans l’indifférence la plus totale.