Charlie, l’agneau et le bouc

Agnus dei credits Mary Arsch (licence creative commons)

C’est à un terrorisme mental qu’on a affaire, tout autant du côté des pays arabes musulmans que du côté occidental.

Par Farhat Othman.

Agnus dei credits Mary Arsch (licence creative commons)

Avec la fin des auteurs de l’odieux attentat ayant décimé la rédaction de Charlie Hebdo, on est en droit de s’interroger sur la théorie du complot qui n’a pas manqué de surgir et faire florès dès les détails connus de l’horrible crime. Et la question classique d’être inévitable : à qui profite le crime ?

Théorie du bouc émissaire

En la matière, une telle question pourrait renvoyer à la théorie du bouc émissaire, le pharmakos de la Grèce antique et le bouc du judaïsme porteur des péchés d’Israël, donnant par la suite la thématique dans le christianisme de l’agneau immolé, expiant les péchés.

Charlie serait ainsi cet agneau chrétien et l’islam le bouc judaïque. Par le sacrifice de la rédaction du premier, l’horrible geste des adeptes du second, tous les crimes qui font mal à l’Occident, altérant sa civilisation, hâtant son déclin, se trouvent représentativement accumulés sur cette religion assez coupable déjà d’avoir enfanté Daech, incarnation absolue du mal.

Pour certains, Charlie ne serait donc pas exempt de reproches, coupable même de ce péché véniel de manier à merveille l’esprit coquin et l’impertinence comme un art ; mais l’islam responsable de sa mort assume le péché mortel par excellence.

Charlie avait des ennemis

Ce n’est un secret pour personne, Charlie Hebdo n’était que toléré par certains, supportant de moins en moins son esprit caustique, trouvant que sa rédaction dépassait les limites, ne se reconnaissant aucune ligne rouge, assumant mal qu’elle incarne le principe du droit à l’effronterie en démocratie sans la moindre restriction.

Car même en démocratie ancienne et bien établie, on assiste de plus en plus à la mise en place progressive d’une loi d’airain, gagnant à chaque crise majeure, déclenchant ce rite piaculaire ou de deuil dont parlait Durkheim, qui permet à la collectivité de se ressouder à l’occasion de catastrophe. Or, cela se fait immanquablement aujourd’hui, en notre temps des contradictions, autour de ce qui est de nature à faire sauter en éclats ce qui gardait unie la collectivité, ses différences assumées qui laissent place à une autre constante anthropologique, celle de la recherche de bouc émissaire.

Charlie trahi ?

Cette loi d’airain gagnant du terrain à chaque événement majeur est la doxa bien-pensante, le politiquement correct. Aussi, bien sûr, pour certains, la catastrophe de l’attentat contre Charlie est du bain béni, notamment parmi les ennemis des valeurs pour lesquelles militait le journal. Et il l’est d’autant plus qu’on a trouvé pour réaliser le crapuleux forfait les mercenaires adéquats en mesure de faire à la fois charpie de Charlie et de l’islam.

Tout s’est passé, en somme, comme si l’on était aux jeux du cirque avec un spectacle assuré par deux gladiateurs. Assurément héros du jour, choyés par leurs écuries et applaudis par les spectateurs, ils n’échappaient pas moins à leur condition et s’entretuent pour, au final, que la vie du survivant dépende du bon vouloir du prince.

Dans ce qui deviendra certainement l’affaire Charlie, les gladiateurs n’ayant pas eu la vie sauve ne peuvent plus témoigner, lever éventuellement le voile sur leurs réelles motivations, celles de leurs commanditaires ou des manipulations dont ils ont fait l’objet, au-delà du convenu qui aurait été soigneusement ébruité.

Le terrorisme est pluriel

On l’a toujours dit : le terrorisme ne peut s’écrire qu’au pluriel, étant une nébuleuse amalgamant tout et son contraire. Les terroristes de Charlie Hebdo ne sont qu’en apparence musulmans, puisque la majorité des fidèles de l’islam les rejette. Ils n’ont pas agi pour défendre cette foi non plus, les plus compréhensives des motivations supposées de leur horrible acte attestant qu’ils ont été au-delà de l’éthique islamique.

Au mieux, donc, ils n’ont fait que relever de cette terrible confusion des valeurs en islam qui amène les plus faibles, d’esprit à défaut de sentiment spirituel, à verser dans l’innommable. Or, le plus souvent, il s’agit d’une faune misérable psychologiquement, aux abois socialement, la plus facilement influençable, et concomitamment manipulable par tous ceux qui ont intérêt à ce que l’islam et les musulmans, à travers Charlie aujourd’hui, soient désignés à une vindicte populaire propice à justifier ce qui est injustifiable en temps normal.

L’islam est bien en cause

Malgré tout, l’islam engage sa responsabilité. Si la foi islamique en général doit être mise hors de cause, une certaine lecture de l’islam doit être dénoncée, celle qui se retrouve dans la plupart des législations des pays arabes et musulmans, même les moins intégristes, comme la Tunisie ou le Maroc.

On le vérifie régulièrement. En Égypte où l’on harcèle les homosexuels, interdit un film de grand spectacle comme Exodus. Au Maroc où ce même film n’est autorisé que censuré, où le festival d’un grand soufi est l’occasion de faire la chasse aux pèlerins venus faire l’amour et non la guerre. En Mauritanie où l’on condamne à mort pour apostasie pour un article anodin parlant moins de religion que d’injustice sociale. En Arabie Saoudite où on met à mort les homosexuels, où on emprisonne et on flagelle pour le simple tort d’animer un blog.

On pourrait encore évoquer la Tunisie qui ruine la vie de jeunes juste fautifs d’avoir fumé un joint, le Maroc encore, ou l’Algérie où le simple fait de manger en public durant le ramadan est passible de prison. Et pourrait-on oublier le véritable apartheid dont font l’objet les femmes en Arabie Saoudite où elles sont interdites même de conduite d’automobile ? Et doit-on parler des pays qui mettent à mort les homosexuels comme l’Iran ou l’Arabie saoudite ?

Un tel islam de la honte est certes moins conforme au dogme qu’à une certaine lecture déformée et caricaturale héritée du passé et toujours en vigueur ; or, il est bien plus répandu qu’on ne le croit et, pour certaines questions, quasiment généralisé. Il est ainsi coupable de production de jeunes dogmatiques, à la psychologie friable, aux horizons bornés, facilement manipulables par ceux qui versent dans la haine et la terreur, qu’ils se réclament comme eux de l’islam ou qu’ils le combattent au nom d’une autre idéologie, religieuse ou profane.

L’Occident est aussi coupable

Qu’on ne se leurre donc pas ; tous les pays arabes musulmans ont leurs lois scélérates, prétendant relever de l’islam alors qu’elles le violent telles celles réprimant l’homosexualité ou l’apostasie, nullement pénalisées en islam pur, introduites par les jurisconsultes musulmans influencés par la tradition judéo-chrétienne de l’époque.

De cela, l’Occident est bel et bien au courant et s’en accommode parfaitement, une telle décadence chez les musulmans assurant sa domination sur l’imaginaire arabe musulman, perpétuant la dépendance des esprits de son modèle supposé parfait.

Or, cette domination ne serait plus totale si elle devait subir la concurrence d’arsenaux juridiques qui ne soient plus liberticides, risquant d’en arriver à rappeler les Occidentaux à leurs devoirs éthiques, en matière de droits de l’Homme, par exemple, comme en termes de libre circulation humaine sacrifiée sur l’autel de celle des marchandises.

On les voit ainsi ne rien faire de concret pour obtenir, au moins des autorités des pays amis qu’elles abolissent leurs lois scélérates, ce terreau pour intégristes puisque de telles lois conditionnent les jeunes, les faisant élever dans une culture de haine et d’exclusion et non de droits et de libertés. Or, de cela, les Occidentaux pourraient bien s’acquitter d’autant mieux que les dirigeants de ces pays sont le plus souvent mis en place grâce à leur propre lobbying pour le service de leurs intérêts.

Terrorisme mental d’un paradigme fini

C’est donc à un terrorisme mental qu’on a affaire, tout autant du côté des pays arabes musulmans que du côté occidental ; et il est déjà là, mais on ne veut pas l’admettre, dans le droit positif des uns et des autres qui conditionne partout les esprits.

Si c’est assez évident du côté islamique avec les lois liberticides supposées d’inspiration islamique ci-dessus évoquées, il ne l’est pas moins en un Occident qui est le produit d’une tradition religieuse. Celle-ci a gardé, pour ceux qui n’y prennent pas garde, une haine ancienne pour une foi venue contester son hégémonie, détournant d’elle des fidèles, se prétendant, suprême affront, être la lecture authentique de la foi d’Abraham.

C’est un tel terrorisme, affublé de considérations politiques ou économiques qui explique le prétendu conflit des cultures et des civilisations chez certains, nourrissant ce qui pourrait se révéler être des croisades postmodernes.

Au vrai, ce n’est que la manifestation d’un paradigme saturé, celui qui avait fait les beaux jours de la Modernité occidentale dont les concepts sont désormais vidés de sens. Car un nouveau paradigme est en gestation, rompant fatalement avec un monde fini pour la naissance d’un autre, la fin de l’un se manifestant par une faim de l’autre ; et elle est pour l’instant anthropophage pour cause de famine de justice en un monde cruel à force d’injustices.