Pourquoi les enfants perdus de la République sont devenus des barbares

La courneuve credits sayf (licence creative commons)

Le témoignage d’un enseignant.

Par Patrick Aulnas.

La courneuve credits sayf (licence creative commons)

J’ai été enseignant pendant presque quarante ans à partir du début des années soixante-dix. J’ai connu de nombreux établissements, certains très difficiles avec un taux important d’élèves ou d’étudiants provenant de l’immigration. S’adresser à un public qui se situe au confluent de deux civilisations, de deux systèmes de valeurs permet d’observer et de prendre conscience concrètement des difficultés que doivent surmonter les jeunes issus de l’immigration. La distance entre le milieu familial et le contenu de l’enseignement est alors considérable. Lorsqu’on enseigne le droit fiscal d’entreprise en DECF (diplôme d’études comptables et financières) devenu aujourd’hui DCG (diplôme de comptabilité et gestion), il est question de report en arrière des déficits dans les sociétés de capitaux, de coefficients de déductibilité de TVA, etc. Il s’agit de situations relativement complexes à examiner sous l’angle technique. Tout cela n’a strictement aucun sens pour des parents immigrés n’ayant presque pas été scolarisés et conservant une perception purement concrète et religieuse du monde. La distance entre ce qu’étudie l’enfant et ce que pensent les parents est un abîme qui se creuse d’année en année et suscite des conflits.

À la fin du 20ème siècle, le milieu professionnel était assez réticent à accueillir les jeunes issus de l’immigration, avec cependant de nombreuses disparités selon les entreprises. Ces difficultés d’accueil étaient déjà perceptibles pour la recherche de stages. D’une manière générale, à compétences identiques, les profils typiquement européens étaient préférés. Je ne jette pas la pierre aux responsables du recrutement pour autant. Si une relation client est nécessaire, par exemple dans un cabinet d’expertise comptable, il faut s’adapter à la mentalité des clients ou risquer de les perdre. Le choix est évident. Beaucoup de jeunes issus de l’immigration parvenaient à s’insérer malgré tout. Mais les moins chanceux ou les moins appréciés dans les entretiens d’embauche pouvaient se décourager et devenir une proie facile des propagandistes du fondamentalisme. J’en ai vu passer en quelques années du blue jeans et des cheveux longs à la djellaba et à la barbe. Et je ne connaissais que les jeunes les plus favorisés, ceux qui avaient poursuivi leurs études après le bac. Que dire de tous ceux qui avaient décroché dès le collège ?

Les filles se heurtaient fréquemment à leur père qui se faisait un devoir de défendre les valeurs traditionnelles. Elles voulaient se comporter comme leurs camarades européennes, parfois physiquement provocantes pour affirmer leur féminité, mais ce comportement était totalement rejeté par le milieu familial. On peut aisément le comprendre lorsqu’on a soi-même frémi des audaces vestimentaires de sa propre fille. La violence du conflit est décuplée dans une famille où règne l’Islam traditionnel. J’ai vu des jeunes filles, encore étudiantes, mariées contre leur gré avec des hommes du pays d’origine car ainsi le voulait la tradition. Comment vivre un tel écartèlement entre deux civilisations ?

Les conflits intrafamiliaux durs et les difficultés d’insertion professionnelle se superposent ainsi à un véritable choc de civilisation pour cette jeunesse qui n’aspire comme toute la jeunesse qu’à découvrir, expérimenter, apprendre et vivre librement. Mais il y a les racines familiales, une partie des siens encore dans le pays d’origine. Est-on occidental ou maghrébin ? Les deux, bien sûr, mais qui peut se prétendre capable entre quinze et vingt-cinq ans de réaliser une telle synthèse, de supporter un tel fardeau ? Beaucoup y parviennent cependant et c’est déjà une prouesse. D’autres entament une dérive qui peut les conduire très loin.

Les enseignants ont été en première ligne pour observer ces dérives. Nous ressentions parfaitement le malaise mais que faire ? Comment faire ? Nous n’avons pas su, nous n’avons pas pu. Et il ne s’agit pas principalement d’une question de moyens. Le problème est trop complexe, trop vaste. Certains individus rencontrent l’Histoire et elle détermine leur destin.

Comment peut-on en arriver à vouloir tuer les dessinateurs de Charlie Hebdo ? Tout homme normal se contente de rire, de sourire, voire de ressentir une provocation en regardant des caricatures, fussent-elles d’un dieu ou d’un prophète. Quoi de plus salutaire que de rire de nous-mêmes, pauvres humains. De nos petitesses, de nos maladresses, de nos croyances même. Pourquoi tuer ceux qui nous proposent de partager un petit instant d’irrévérence, de malice, de provocation ?

Il est difficile de trouver une réponse satisfaisante à ces questions. Mais il faut beaucoup de désillusions, beaucoup de frustrations, beaucoup de souffrance pour transformer un être humain en fanatique prêt à tuer froidement. La haine de la société dans laquelle il vit se manifeste par la volonté de détruire l’autre érigé en ennemi. Il faut pour cela qu’un enfant à la dérive rencontre un mentor qui le valorise en lui confiant une mission sacrée. La sacralisation du meurtre suppose une idéologie ou une religion instrumentalisée par des politiques pour justifier la transgression. Tuer n’est plus tuer : il s’agit de sauver le monde et de détruire les adeptes du mal.

Les frères Kouachi, Amedy Koulibaly et tous les enfants perdus de la République ont parcouru ce chemin qui transforme un homme en simple instrument au service des tyrans du pseudo État islamique. Pour fuir le désespoir, ils ont choisi la haine en se donnant à un dieu imaginaire et maléfique créé de toutes pièces par des manipulateurs haïssant la liberté.