Faut-il secourir les riches de préférence aux pauvres ?

Saint Martin partageant son manteau credits Melina1965 (licence creative commons)

Les décisions d’assainissement budgétaire sont souvent présentées comme motivées par la volonté de complaire aux classes possédantes. Analyse d’un jugement erroné.

Par Corentin de Salle

Saint Martin partageant son manteau credits Melina1965 (licence creative commons)

J’étais dans l’une des 15 000 voitures immobilisées près de 24 heures en Savoie la semaine passée en raison des intempéries neigeuses. Heureusement pour moi, nous avons pu obtenir in extremis les toutes dernières chambres d’un hôtel confortable situé 40 km en amont une fois que, en milieu d’après-midi, nous eûmes renoncé à atteindre notre station de sport d’hiver. Quant aux autres automobilistes, ils passèrent des heures éprouvantes dans leurs véhicules ou dans des écoles et autres gymnases le long du parcours après que la demande de logements eut, en moins de deux heures, fait exploser l’offre hôtelière. En soi, cette mésaventure n’a aucune espèce d’intérêt mais j’en parle car, à gauche, plusieurs commentateurs, dont la bloggeuse Anne Lowenthal, affirmaient que cette situation illustrait parfaitement une vérité dérangeante : lorsqu’il s’agit des riches (les skieurs, pour la plupart, appartiennent au segment le plus fortuné de la société), les pouvoirs publics trouvent instantanément des solutions alors que les nécessiteux et autres clochards peuvent bien mourir de froid quand il gèle à pierre fendre.

Voilà un débat idéologique à souhait. Mais se pose-t-il réellement en ces termes ? Non. On compare ici des pommes et des poires. D’un côté, un problème ponctuel (une succession d’erreurs et de déveines paralysant un axe routier au cœur de l’hiver, situation inédite depuis 1991 selon mon hôtelière) et, de l’autre, un problème structurel (la situation des sans-abris dans les centres urbains durant les froids hivernaux). À aucun moment, les pouvoirs publics ne se sont dit : « voilà des personnes riches et donc dignes d’intérêt. Secourons-les ». Ils ont juste veillé à assurer un minimum d’hébergement à des personnes en difficulté. Point. D’ailleurs, cette opération improvisée fut chaotique. Un père de famille me disait avoir passé quelques heures dans un gymnase non chauffé, aux sanitaires inutilisables et où les plus chanceux pouvaient dormir sur un carton. Si on fait les comptes, le montant dépensé par les pouvoirs publics pour lutter contre la pauvreté doit être 100 fois, 1000 fois plus important que le coût quasi nul de ces opérations ponctuelles. En ce cas, pourquoi, dira-t-on, ne pas ouvrir les gymnases et écoles aux SDF ? Car ces derniers n’ont pas besoin d’hébergement pour une nuit mais pour tout l’hiver. Par ailleurs, le risque de squat est évidemment inexistant dans le premier cas.

Prenons néanmoins l’argument au sérieux. Il y a quelques années, une vidéo a beaucoup circulé sur la toile : un jeune homme élégamment habillé interpellait les gens dans la rue afin qu’ils le dépannent de quelques euros car il avait perdu son portefeuille et son gsm. La plupart des gens lui donnaient de l’argent alors que la même personne, travestie en clochard, ne recevait quasiment rien. Au risque de choquer, je dirais que, personnellement, ces réactions ne me scandalisent pas. Certes, la proximité socio-économique entre celui qui aide et celui qui reçoit doit probablement jouer car, pour celui qui aide, le « décentrement » est plus facile : chacun peut s’imaginer se retrouver dans la même situation embarrassante. Mais ce n’est pas la raison principale. Si, en l’espèce, on donne plus rapidement au riche qu’au nécessiteux, ce n’est pas parce qu’on estime que les riches seraient plus dignes d’être secourus mais parce qu’on donne plus facilement de l’argent quand on estime que ce don sera utile. Dans le premier cas, il servira à restaurer une situation provisoirement perturbée. Dans le second, il contribuera à la persistance d’une situation de mendicité que, pour des raisons diverses, les gens désapprouvent généralement. Ceux qui désirent réellement aider les sans-abris donneront de préférence à des organismes spécialisés ou se diront qu’ils financent déjà divers programmes en tant que contribuables.

Dans le même ordre d’idées, on entend souvent du côté de la gauche (dans les milieux syndicaux ou autres) l’argument suivant : le gouvernement ergote constamment pour débourser des montants insignifiants de nature à remédier à telle ou telle situation difficile alors que « quand il s’agit de trouver de l’argent pour les banques », on parvient soudainement à dégager des centaines de millions, voire des milliards d’euros. On sous-entend que les riches se tiennent les coudes entre eux et que le gouvernement est leur complice. Je ne vais pas entrer ici dans le débat pour savoir si le renflouement des banques en 2008 était opportun (je pense qu’il s’agissait d’un mal nécessaire mais, afin de responsabiliser ce secteur, je serais partisan qu’on l’avertisse que, lors de la prochaine crise bancaire, on laissera, de manière darwinienne, s’écrouler les banques imprudentes, à condition de mettre sur pied un système de faillite bancaire permettant d’immuniser les déposants). Quoi qu’il en soit, là encore, on compare des pommes et des poires. Le sauvetage des banques (qui, hormis Belfius, ont, depuis, remboursé l’État avec intérêt) était justifié pour se prémunir de « l’effet systémique » (les faillites en cascades d’une multitude d’entreprises saines mais brutalement privées de liquidité en raison de la faillite du secteur bancaire). Laissons de côté la question de savoir si la théorie de l’effet systémique tient la route. Les dirigeants politiques qui, aux États-Unis, en Europe, en Belgique ou ailleurs ont, depuis 2008, décidé de renflouer les banques, y ont cru et l’ont fait non pas pour complaire aux banquiers mais dans l’intérêt commun (éviter les licenciements massifs, etc.). Sauf à tomber dans la démagogie, impossible de comparer le sauvetage des banques aux décisions politiques consistant, pour de bonnes ou mauvaises raisons, à accroître encore le déficit et l’endettement d’un État qui vit au-dessus de ses moyens.

Faut-il secourir les riches de préférence aux pauvres ? Non. Bien sûr que non. Toutes les vies se valent. Le problème, c’est que les décisions d’assainissement budgétaire ou d’allègement fiscal sont souvent présentées comme motivées par la volonté de complaire aux classes possédantes. On ne peut nier que ces dernières servent quelquefois les intérêts de ces derniers mais, à long terme, elles bénéficient avant tout à l’ensemble des membres de la société et en particulier aux plus pauvres.