La retraite étatique, ça pulse grave

Seniors Retraités (Crédits Patrick, licence CC-BY-NC-ND 2.0)

Ce Noël, alors que certains, notamment à l’Elysée, reprendront deux fois du foie gras, d’autres auront le douteux plaisir d’avoir à faire des pieds et des mains pour tenter de toucher leur retraite, ou, plus exactement, une petite partie de celle-ci : quelques dossiers de pension seraient restés coincés dans les jolies tubulures chromées de notre grande et belle administration. Oh, zut alors !

Il semble en effet que des retraités du Languedoc-Roussillon et d’autres de Nord-Picardie vont devoir se reposer sur la solidarité inter-générationnelle naturelle (i.e. les proches de la famille) pour boucler leur mois de décembre et passer les fêtes au chaud. On apprend, de façon extrêmement discrète au travers d’un triplet d’articulets particulièrement minces (ici, ou ) que ces deux régions sont actuellement en proie à quelques difficultés de traitement des dossiers de retraités qui entraînent des retards dans le versement des pensions. Rien de bien grave, sauf que le nombre de dossiers (plusieurs milliers) laisse planer de sérieux doutes sur l’explication fournie.

retraites

Officiellement, les infrastructures et les moyens humains n’arrivent pas à traiter l’afflux de pensionnés dans ces régions, afflux semble-t-il aussi brusque qu’important et qui aurait entraîné un engorgement d’une mécanique pourtant d’habitude très bien huilée. Plusieurs éléments laissent cependant imaginer que l’affaire est un tantinet plus complexe.

D’abord, il y a la période. Que les administrations chargées de distribuer les pensions aient des difficultés de traitement de dossiers, cela peut se concevoir. Ce n’est pas comme si ces administrations étaient déjà naturellement réputées pour un traitement sans faille et sans souci de l’immense paperasserie que représente la retraite dans ce pays (pour rire, essayez de savoir exactement ce à quoi vous avez droit, par vos propres moyens, c’est assez épique). Mais que ces difficultés tombent en fin d’année, et au moment où, de l’aveu de tous les partenaires, les affaires ne sont pas florissantes, voilà qui est plus symptomatique d’un malaise global. La trésorerie est – pour le dire pudiquement – un peu tendue partout, et notamment dans ces caisses.

D’autre part, les témoignages affluent et pointent sur des difficultés marquées non pas seulement pour ces deux régions, mais bien pour toutes. Bien sûr, Languedoc-Roussillon et Nord-Picardie sont les plus exposées, mais des retards de traitement et de paiement apparaissent ailleurs, les mêmes causes (accroissement des faillites d’entreprises, hausse du chômage, croissance en berne notamment) ayant les mêmes effets partout.

Enfin, comment ne pas voir le parallèle entre ces difficultés, visibles bien que fort discrètes dans une presse qui a sans doute plus d’islamistes à fouetter que de pensionnés à suivre, et les difficultés, maintenant connues et à peine plus suivies par la presse, des caisses complémentaires dont les principes de fonctionnement sont assez proches de ceux des caisses principales de retraite ?

En effet et pour rappel, deux grandes caisses (AGIRC et ARRCO) seront, techniquement, en faillite complète d’ici 2018 — dans le cas où les scénarios optimistes tiennent la route, probablement plus tôt si la situation du pays se dégrade (ce qui serait vraiment étonnant avec l’équipe de cadors actuellement à la barre). Or, la situation particulièrement catastrophique de ces deux complémentaires n’est pas nouvelle, puisque depuis 2009, la Cour des Comptes a plusieurs fois rappelé qu’il était urgent d’aménager des solutions, et incite les acteurs sociaux à reprendre le dossier en main.

À présent, on se demande exactement pourquoi des caisses de complémentaires, gérées par répartition grâce à des partenaires sociaux connus pour leur grande équité, et qui observeraient de grosses difficultés d’ici deux à trois ans (on évoque 2016 pour l’AGIRC) ne seraient pas annonciatrices de problèmes exactement similaires pour des caisses principales, gérées par répartition grâce à des partenaires sociaux connus pour leur grande probité, dont on observe les difficultés à payer pardon traiter quelques milliers de dossiers. Après tout, on a appliqué des principes équivalents aux uns et aux autres et il est maintenant certain que les autres (les caisses complémentaires) vont au casse-pipe. Pendant ce temps, les uns (les caisses primaires) affichent subitement des problèmes de paiement, et cela n’aurait aucun rapport ?

En tout cas, rassurez-vous puisque Marisol Touraine a déjà une solution : une aide exceptionnelle, pouvant aller jusqu’à 800 euros, sera versée aux retraités du Languedoc-Roussillon pour adoucir un peu le souci. Cette solution, qui a l’odeur d’un sparadrap et la couleur d’un sparadrap, est assez probablement un joli sparadrap. Quel crédit accorder à un système qui doit se satisfaire de ce genre de bricolage pour boucler son année ? Et surtout, comment peut-on encore croire à un système de retraite (ici, par répartition) qui offre des rendements parfaitement fantaisistes et dont le schéma de fonctionnement se rapproche à l’évidence d’un magnifique Ponzi où les derniers entrants (ceux qui, justement, voient leurs dossiers se perdre actuellement dans les méandres gluants de l’administration de la retraite française) sont aussi les premiers perdants ?

Aucun doute : pour s’assurer que l’équité est respectée, que la solidarité a bien perfusé toutes les strates de la société, rien de tel qu’une bonne collectivisation des principaux piliers de la vie que sont la santé, le travail et la retraite.

état gère tout forcément

L’Etat s’est donc largement occupé du travail en le codifiant dans ses moindres détails. Youpi, le chômage est vaincu. Il s’est ensuite attelé à fournir une assurance santé à la hauteur des exigences modernes. Là encore, c’est une réussite où tout le monde bénéficie du meilleur service au prix le plus petit. Enfin, il s’est occupé de fournir un système de retraite par répartition que le monde nous envie (mais se garde bien de recopier). Depuis, les retraités sont à la fois nombreux, jeunes, bien payés et, forcément, heureux du résultat.

Il n’y a pas à tortiller : c’est un succès sur toute la ligne.
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