Grève des médecins : les syndicats tout-puissants

Médecin consultation ordonnance (Crédits : Life Mental Health, licence CC BY 2.0)

Pour Noël, tous les syndicats de médecins font la paix et s’unissent contre la loi de santé.

Pour Noël, tous les syndicats de médecins font la paix et s’unissent contre la loi de santé. Pourtant, il ne faut pas s’y tromper : à l’intérieur règnent des divisions profondes sciemment entretenues.

Par Phoebe Ann Moses

Médecin consultation ordonnance (Crédits Life Mental Health, licence Creative Commons)

La représentativité des syndicats ne se pose pas uniquement dans le monde des salariés, mais aussi dans le milieu des médecins libéraux. Les échanges entre le gouvernement et la profession ne peuvent passer que par ces syndicats, non représentatifs.

Pendant ces derniers mois, aucun des cinq syndicats de médecins n’a contesté ouvertement la loi à venir. Dans le rapport remis à Marisol Touraine, il était écrit noir sur blanc quelle position adoptait chacun de ces syndicats, preuve qu’ils avaient été consultés. Depuis quelques jours pourtant, tout à coup, ils ont tous de façon unanime fait savoir qu’ils déposaient un préavis de grève pour fin décembre et début janvier.

Tous. Mais pas tous au même rythme : en effet, si la plupart s’accordent sur leurs revendications, il y a certains sons discordants dans cet univers hétéroclite.

Par exemple, certains font entendre qu’ils ne remettent pas en question le tiers payant généralisé, alors que c’est le point crucial de cette loi, puisqu’il soumet le médecin au bon vouloir du financeur (en faillite, soit dit au passage…).

La loi va fonctionnariser les médecins, ce qui signifie, pour faire court, qu’ils devront obéir totalement aux consignes de la CPAM et des politiques. Finie, la liberté de prescrire, de s’installer où le souhaite le praticien. Même le nombre de patients sera plafonné. Pour le patient, finie la liberté de choix du médecin : il devra consulter là où la CPAM accepte de le rembourser, hors de ce circuit, pas de remboursement. Le médecin est appelé à devenir le simple exécutant de la Sécurité Sociale, ne prenant plus de décision par lui-même. Le médecin ne sera plus le protecteur de son patient, il obéira à la Sécurité Sociale.

Les établissements privés (sans qui, rappelons-le, le secteur public ne pourrait pas fonctionner, incapable d’absorber à lui tout seul la totalité de la demande de soins), sont sommés de faire disparaître les secteurs 2 s’ils veulent conserver leur « mission de service public » (par exemple, des services d’urgences privés). Le gouvernement met le couteau sous la gorge de tout médecin qui souhaite garder son indépendance et sa liberté.

Dorénavant, il ne faudra plus penser en termes de liberté de choix, mais d’économie : vous irez chez le praticien que la CPAM, s’accordant avec les mutuelles, a désigné pour vous. Ceux qui trouvent cela très bien y trouvent leur compte.

Mais quel médecin libéral pourrait se satisfaire d’une telle perspective ? Quel médecin n’attendrait pas de voir les syndicats défendre âprement la profession ?

Au lieu de ça, il semblerait que certains négocient en coulisses avant même la grève. En pourparlers avec Marisol Touraine, ils semblent même commencer à lui faire des propositions. Au grand dam des médecins eux-mêmes qui se sentent floués par ceux qui sont supposés les défendre mais qui sont en train de négocier une revalorisation de la consultation (ce que n’ont jamais revendiqué les médecins libéraux) contre une application du tiers payant généralisé (ce que les médecins refusent totalement). Ou qui négocient une obligation des médecins de secteur 2 à ne plus faire de dépassements d’honoraires (par la énième signature d’un contrat avec la CPAM, qui aimerait voir disparaître ce secteur et qui y parviendra en l’obligeant à aligner ses honoraires sur celui du secteur 1). Une contradiction totale avec la demande « de la base » qui a compris le danger d’un nouveau contrat avec l’État.

Un chiffre est révélateur : environ 90% des médecins ne savent pas ce qu’il y a dans la loi de santé. Il y a pourtant 5 syndicats, mais curieusement, le message ne semble pas être parvenu jusqu’aux cabinets des médecins alors qu’ils sont directement concernés.

Force est de constater que les médecins adhérant à un syndicat ne reçoivent que le message qu’on veut bien leur transmettre. D’autres, qui voudraient avoir une défense intransigeante de leur profession, se regroupent maintenant en associations.

Les syndicats défendraient-ils autre chose que la profession ? Eux qui ne doivent leur existence qu’à l’État et non au nombre de leurs adhérents. Comment continuent-ils à exister ? Grâce à l’argent public. Et qui distribue cet argent ? L’État. En résumé : peu importe que les syndicats ne soient pas financés par les cotisations des adhérents, ils n’en ont pas besoin : l’État les gâte déjà tellement.

Pourquoi iraient-ils défendre des intérêts contraires à celui qui les paye ? Ils vont donc faire des propositions qui les arrangent et qui arrangent l’État, mais qui ne reflètent pas ce que demandent les médecins.

Vous entendrez donc sur les ondes, en vrac : que les médecins ne sont « pas assez payés » : l’État dans sa grande mansuétude leur accordera peut-être une consultation à 25 ou 26 euros. Que « les gardes aux urgences sont trop fatigantes » : on respectera mieux le temps de travail. Que « la pénibilité au travail » devrait être comptabilisée pour le personnel médical qui travaille de nuit : on trouvera de quoi compenser.

Attention, ce ne seront pas là les revendications « des » médecins, mais celles des urgentistes, qui ont déposé leur préavis de grève pour le 22 Décembre, soit un jour avant le mot d’ordre des autres syndicats. Le porte-parole du syndicat des urgentistes est affilié à la CGT, le choix de la date n’étonnera donc que ceux qui ignorent cette collusion. Et leur sémillant président, Patrick Pelloux a bien assuré qu’ils ne s’opposaient pas du tout à la loi de santé. Évidemment, en tant qu’urgentistes du public, ils ne sont pas vraiment concernés par les modifications touchant les libéraux.

Rien dans ces revendications n’est réclamé par les médecins libéraux. Mais en prenant de l’avance sur les autres grévistes, ce syndicat s’assure d’avoir toute l’attention nécessaire pour faire passer son message, éteignant du même coup les autres, qui seront perçus uniquement comme des « suiveurs ».

En dévoyant les vraies raisons de la grève, on cherche à la discréditer. Et les médias sont toujours plus prompts à écouter les pleurs d’un urgentiste en baskets que d’un médecin libéral en mocassins à glands.

Les médecins sont des Saint-Bernard, qui ont décidément la vocation. Bercés par l’idée qu’ils sont déjà bienheureux de gagner plus que la moyenne de la population (il faudrait toutefois rapporter ce montant au nombre d’heures de travail effectuées…), qu’ils sont là pour les autres, qu’ils ne laisseront jamais personne sans soin, ils sont progressivement passés du statut de soigneur au statut de serviteur.

Ils vont bientôt passer au statut d’esclave.

Ils doivent se ressaisir et réaliser que ce n’est pas l’État qui soigne, ce sont les médecins. Ils n’ont pas encore compris qu’après les milliers de contrats signés avec la Sécurité Sociale, ils étaient toujours systématiquement perdants, qu’un contrat signé avec l’État n’est jamais au bénéfice d’un indépendant. Ils n’ont pas encore compris qu’il est plus que temps d’envisager une autre politique de la santé en reprenant leur liberté. Lorsque l’offre d’emploi est supérieure à la demande, c’est celui qui offre son travail qui a le pouvoir. Les médecins ont actuellement les conditions réunies pour faire valoir absolument tout ce qu’ils demandent. Mais les syndicats peuvent en décider autrement.