L’ordre mondial d’Henry Kissinger

Henry Kissinger credits Yevkusa (licence creative commons)

Dans son dernier livre, Henry Kissinger plaide pour le retour à l’ordre international du traité de Westphalie.

Par Le Minarchiste.

Henry Kissinger credits Yevkusa (licence creative commons)

Henry Kissinger a été Conseiller à la Sécurité Nationale et Secrétaire d’État sous les administrations des présidents Richard Nixon (1968) et Gerald Ford. C’est lui qui a introduit la « realpolitik » aux États-Unis, une stratégie favorisant le pragmatisme diplomatique à l’idéologie. Kissinger a été à l’œuvre durant la Guerre Froide et a notamment négocié l’Accord de Paix de Paris, mettant fin à l’implication américaine dans la Guerre du Vietnam, ce qui lui valut le Prix Nobel de la Paix en 1973. Né en Allemagne en 1923, il a fui la persécution Nazi en 1938 en immigrant aux États-Unis avec sa famille. Il a été conscrit dans l’armée en 1943 et sa capacité à parler l’Allemand fut fort utile durant la seconde guerre mondiale, ce qui lui a permis de mériter une Étoile de Bronze. Il obtint son doctorat en sciences politiques à Harvard en 1954.

L’idée centrale du dernier livre de Kissinger, World Order, est que le monde aurait grand besoin d’un nouvel ordre mondial, à défaut de quoi le chaos géopolitique menace de s’installer. Les bénéfices d’un tel ordre sont la promotion du libre-échange, un système financier international stable, un mécanisme de résolution pacifique des litiges internationaux et des règles limitant l’ampleur des guerres lorsqu’elles surviennent.

Selon ses propres mots :

« Dans une ère de terrorisme suicidaire et de prolifération d’armes de destruction massive, la dérive vers des confrontations sectaires entre régions doit être considérée comme une menace pour la stabilité mondiale nécessitant un effort de coopération de toutes les puissances responsables, sous la forme d’une définition acceptable d’un ordre au moins régional. Si un tel ordre ne peut être établi, de vastes régions risquent de verser dans l’anarchie et dans des formes d’extrémisme qui vont se répandre organiquement vers d’autres régions. »

Selon lui, aucun ordre mondial global n’a jamais vraiment existé, mais ce qui s’en est le plus rapproché est le Traité de Westphalie, qui a concerné une vingtaine de nations d’Europe de l’Ouest il y a environ 4 siècles.

Lourdement éprouvés par la Guerre de 30 ans de 1618-48 et ses centaines de milliers de morts, les pays Européens ont alors décidé de conclure un pacte qui mettrait fin aux hostilités et maintiendrait la paix à long terme. Cet arrangement reconnaissait qu’il était impossible pour tous ces pays de s’entendre sur une idéologie ou des valeurs communes. Il leur fallait plutôt user de pragmatisme pour en arriver à un accord légitime visant un équilibre des pouvoirs.

On pourrait résumer les termes de cet accord en cinq principes (ici) :

  • Respect mutuel de l’intégrité territoriale et de la souveraineté.
  • Non-agression mutuelle.
  • Non-interférence mutuelle dans les affaires des autres.
  • Égalité entre les pays.
  • Co-existence pacifique en respect de la structure politique, des valeurs et de la religion de chacun des pays.

Ce traité ne permettait pas l’existence d’une autorité supranationale qui imposerait sa loi dans un pays pour des raisons idéologiques, géostratégiques, économiques ou encore religieuses (pensez à l’Union Européenne comme exemple d’une telle entité).

Le concept d’équilibre des pouvoirs est au cœur de cet accord. Ce concept implique que la sécurité nationale est mieux assurée quand la capacité militaire est distribuée de manière à ce qu’aucun pays ne puisse dominer tous les autres. Un exemple d’application de ce concept fut certainement l’Angleterre du 16e siècle, qui a agi de manière à préserver l’équilibre des forces entre l’Espagne et la France, de façon à ce qu’aucune des deux puissances ne puisse conquérir le continent en entier.

Les États-Unis ont changé la donne…

KissingerLes premières incursions américaines en politique étrangère furent une alliance avec la France, une guerre contre l’Angleterre en 1812, puis la fameuse « Doctrine Monroe » formalisée en 1850, dont l’objectif était d’empêcher les puissances de « l’ancien monde » (surtout l’Espagne) de conquérir les nouvelles nations indépendantes d’Amérique Latine.

Theodore Roosevelt y ajouta son corollaire en vertu duquel les États-Unis allaient jouer un rôle actif pour préserver la paix dans la région, incluant l’interventionnisme dans les affaires domestiques de ces pays, ce qui constitua l’une des premières phases de l’impérialisme américain. Il croyait que la neutralité et l’isolationnisme n’étaient pas une bonne stratégie pour préserver la paix mondiale. Kissinger affirme que Theodore Roosevelt est pratiquement le premier et le dernier président américain à avoir appliqué les principes sous-jacents au Traité de Westphalie dans les relations diplomatiques.

Un exemple de cette application fut le Traité de Portsmouth, négocié par Roosevelt en 1905 pour mettre fin au conflit russo-japonais. Plutôt que de favoriser son semblable idéologique (qui était à l’époque la Russie) et d’infliger des pertes au Japon, il a plutôt cherché l’équilibre entre ces deux puissances, en s’assurant de limiter l’expansion du Japon tout en prévenant l’effondrement de la Russie. Ces deux puissances allaient conséquemment se modérer l’une et l’autre, préservant la paix. Cette médiation lui valut d’ailleurs le Prix Nobel de la Paix.

Plus tard, lorsque le Japon commença à se faire plus menaçant, plutôt que d’adopter une stratégie agressive envers ce pays, Roosevelt a plutôt choisi d’organiser une croisière mondiale de la marine militaire américaine constituée d’une flotte de 16 navires de guerre peints en blanc en signe de paix (la « Great White Fleet »). Cela allait rappeler aux Japonais de manière pacifique que les États-Unis avaient les moyens de leurs ambitions en ce qui concernait leur volonté à préserver l’équilibre des pouvoirs mondiaux ; dans l’esprit du proverbe préféré de Roosevelt : « speak softly and carry a big stick. »

Great white fleet

Les choses changèrent sous Woodrow Wilson, qui proclama que les États-Unis devaient en quelque sorte répandre la liberté et la démocratie avant tout. Cette théorie veut que si un pays est démocratique, il risque moins de devenir un agresseur et de sombrer dans une guerre totale. Cette perspective fut motivée par le début de la première guerre mondiale, laquelle résultait d’un dérapage de relations diplomatiques et d’alliances.

Wilson promulgua donc une nouvelle vision de l’ordre mondial rejetant les principes de Westphalie, laquelle allait demeurer l’épine dorsale de la politique étrangère américaine jusqu’à nos jours. La vision américaine de l’ordre mondial implique que les principes et valeurs américaines (liberté et démocratie) sont applicables au monde entier de manière universelle, sans compromis et surtout sans égard à l’équilibre des pouvoirs.

Pourtant, comme l’indique Kissinger, les pays qui sont entrés en guerre en 1914 avaient toutes des institutions démocratiques ayant plus ou moins d’influence, même l’Allemagne dont le parlement était élu par suffrage universel.

Néanmoins, le Traité de Versailles et la Société des Nations, deux résultats de la vision wilsonienne de l’ordre mondial, allaient s’avérer d’énormes échecs. La Société des Nations par exemple, fut fondée sur des principes moraux plutôt que sur l’équilibre des puissances, ce qui est une bien fragile fondation… Cette entité allait s’avérer complètement impuissante face au démembrement de la Tchécoslovaquie, à l’attaque italienne en Éthiopie, à la dérogation au Traité de Locarno par l’Allemagne et à l’invasion japonaise de la Chine. Selon Kissinger, l’OTAN arbore aujourd’hui les mêmes faiblesses.

Depuis la fin de la deuxième guerre mondiale, en quête de cette nouvelle vision « idéaliste » de l’ordre mondial, les États-Unis ont participé à cinq guerres auxquelles le public a graduellement tourné le dos, au point où lors de trois d’entre elles, les États-Unis ont dû se résoudre à un retrait inconditionnel et unilatéral. Kissinger insinue que ces échecs montrent l’impossibilité d’imposer le système occidental à ces nations par la force.

Pessimiste quant à l’avenir…

Kissinger est inquiet concernant le futur de l’ordre mondial. D’un côté, la Chine rejette le rôle qui lui a été attribué par un système international auquel elle n’accorde pas de légitimité. De l’autre, les États-Unis sont affaiblis et sont réticents à assurer l’équilibre des puissances de manière à ce que les forces géopolitiques ne dérapent pas. Il craint que ce « power vacuum » ne mène au chaos.
La solution qui lui apparaît évidente serait un retour aux principes du Traité de Westphalie, qui a assuré la paix en Europe pendant si longtemps, même si cela implique de tolérer des régimes que nous n’approuvons pas.

Selon Kissinger, les menaces contemporaines à l’ordre mondial sont les groupes non-étatiques (comme ISIS ou Al Qaida par exemple) et les cyber-attaques. Ces deux types de menaces changent radicalement la manière avec laquelle les relations diplomatiques doivent être gérées et l’ordre mondial maintenu.

Conclusion

Les libéraux ont des opinions partagées quant à la politique étrangère appropriée, et particulièrement en ce qui concerne les États-Unis, que certains considèrent comme la « police du monde ». Certains préconisent un interventionnisme militaire restreint, alors que d’autres, comme Ron Paul, sont en faveur d’un non-interventionnisme total.

Il est possible de concilier cette dernière vision avec les principes de Westphalie préconisés par Kissinger, à l’exception du fait que Ron Paul refuserait même de conclure un tel traité, voire même de maintenir un coûteux réseau d’ambassades et de consulats à l’aide desquels la diplomatie est conduite.

Ron Paul rappelle que les Pères Fondateurs tels que Washington et Jefferson favorisaient une politique étrangère prescrivant aux États-Unis de se tenir hors des affaires internes des autres nations ainsi que des alliances stratégiques contraignantes. Il rappelle aussi que c’est le Congrès qui a le pouvoir de déclarer une guerre, pas le Président.

Selon Ron Paul, des pays comme la Corée du Sud, le Japon et plusieurs pays européens sont suffisamment riches et développés pour se défendre eux-mêmes. Ils n’ont pas besoin de présence américaine sur leur sol, laquelle incite ces pays à ne pas prendre leur défense en main et à se fier aux contribuables américains. Quant à la menace terroriste en provenance des pays Islamiques, ces attaques ont tué beaucoup moins d’Américains que les réactions allergiques aux arachides ces 10 dernières années… et les 10 précédentes aussi. Cette menace est donc fortement exagérée.
Il faut aussi se souvenir que, curieusement, Kissinger a soutenu les interventions militaires en Irak. En quoi cela était-il en ligne avec les principes de Westphalie ? Kissinger a bien du mal à l’expliquer… Et que dire du rôle joué par les États-Unis et Kissinger lors du coup d’État au Chili en 1973 (ici) ? Il semble qu’à ce moment, la victoire idéologique était plus importante que le principe de non-interférence.

Personnellement, je préconise une politique étrangère neutre et non-interventionniste et une force militaire centrée sur la défense des frontières. Pas d’ONU, pas d’OTAN, pas d’ambassades ni de consulats, pas de bases en sol étranger, pas de sanctions économiques, pas de douanes.
Notez que la dernière édition du magazine Reason comporte une section spéciale de cinq articles sur le sujet de l’interventionnisme militaire américain du point de vue libéral, incluant des entretiens avec Ron et Rand Paul.


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