La Cour européenne face aux parlementaires corrompus

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Un élu britannique corrompu piégé au cours d’une conversation par un journaliste peut-il invoquer le droit à la vie privée devant la cour ?

Par Roseline Letteron.

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Membre du parti travailliste britannique, Geoffrey Hoon est élu à la Chambre des Communes en 1992, puis réélu à trois reprises. De 1997 à 2009, il exerce des fonctions ministérielles, et devient finalement Secrétaire d’État à la défense. Lorsqu’il quitte ses fonctions en 2009, il devient l’un des douze conseillers spéciaux auprès du Secrétaire général de l’OTAN.

Cette magnifique carrière est interrompue par une conversation avec une personne qui prétend représenter une agence de communication américaine. G. Hoon profite de cette opportunité pour faire quelques offres de service, affirmer qu’il est prêt à monnayer son expertise parlementaire pour promouvoir certains intérêts économiques, en particulier en matière de défense et d’armement. Hélas, son interlocutrice se révèle être une journaliste et ses propos sont largement diffusés sur Channel Four et dans le Sunday Times.

À la suite du scandale, G. Hoon fait l’objet d’une enquête du Parliamentary Commissionner for Standards saisi par des membres du parlement. Dans son rapport de 2010, celui-ci conclut que le requérant a violé le Code de conduite des parlementaires. Ce texte, approuvé par la Chambre des Communes en 2009, définit un certain nombre de règles en matière de déclaration du patrimoine et de comportement à l’égard des lobbies. À la suite de ce rapport, le Standard and Privileges Committee propose de condamner le requérant à présenter ses excuses à la Chambre des Communes et à une interdiction de pénétrer dans l’enceinte parlementaire pendant cinq années. Ces propositions sont approuvées par une résolution de la Chambre des Communes de décembre 2010.
C’est précisément cette sanction que G. Hoon a contestée devant la Cour européenne. Dans son arrêt Hoon c. Royaume-Uni du 4 décembre 2014, celle-ci rejette son recours.

Le droit au juste procès

Le premier intérêt de la décision de la Cour est de porter sur une procédure disciplinaire spécifiquement parlementaire. La sanction prononcée à l’encontre de G. Hoon n’est pas susceptible de recours devant les juges, et G. Hoon y voit une atteinte au droit au juste procès garanti par l’article 6 § 1 de la Convention européenne de sauvegarde des droits de l’homme.

Aux termes de ces dispositions, le droit au juge est garanti lorsque le contentieux porte « soit (sur) des contestations sur les droits et obligations de caractère civil », soit sur le « bien-fondé de toute accusation en matière pénale ». Il est évident que la procédure parlementaire diligentée contre le requérant n’a rien à voir avec une procédure pénale puisqu’elle est uniquement parlementaire. Porte-t-elle pour autant sur des « droits et obligations de caractère civil » ? Pour la Cour européenne, la réponse est négative. Depuis son arrêt Christian Estrosi c. France du 30 juin 1995, elle estime que le droit de participer aux élections et de conserver son siège est un droit politique et non pas civil. La procédure parlementaire diligentée à l’encontre de G. Hoon n’est donc pas soumise aux dispositions de l’article 6 § 1. Le requérant ne peut donc invoquer le non-respect du droit au juge.

Le droit à la réputation

Le moyen essentiel développé par le requérant réside dans la violation de l’article 8 de la Convention. Il considère que la diffusion de sa conversation avec la soi-disant représentante d’une entreprise américaine constitue une atteinte à sa vie privée. Il y évoquait, en effet, son avenir professionnel et personnel avec une liberté qui ne peut exister que dans une conversation que l’on considère comme privée. La diffusion dans les médias de cet entretien constitue, à ses yeux, une atteinte à sa réputation.

L’argument n’est pas sans fondement. La réputation d’une personne constitue en effet un élément de sa vie privée, au sens de l’article 8 (CEDH 15 novembre 2007, Pfeifer c. Autriche). Dans une décision Axel Springer c. Allemagne du 7 février 2012, la Cour a ainsi considéré que la publication d’un article consacré à la détention et à la consommation de drogue par un acteur particulièrement célèbre pour ses rôles de policier constitue à l’évidence une ingérence dans son droit au respect de sa réputation. Mais ce droit à la réputation peut céder devant les nécessités du « débat d’ordre général ». Dans le cas de l’affaire Springer, les informations relatives à une procédure pénale en cours, surtout visant un acteur bien connu, sont considérées comme relevant de ce « débat d’ordre général ».

Il en est de même dans le cas de Geoffrey Hoon. La Cour opère un contrôle de proportionnalité entre le droit à la réputation du requérant et le « légitime intérêt du public » qui a le droit d’être informé des procédures en cours au sein du parlement. Elle fait observer que l’affaire avait déjà été médiatisée avant la saisine du Standard and Privileges Committee. Pour protéger sa réputation, le requérant disposait donc de voies de recours devant les tribunaux contre Channel Four et le Sunday Times. Quant à la sanction finale prononcée par la Chambre des communes, elle a été précédée d’un débat prenant durant lequel le requérant a pu présenter sa défense. Certes, la décision Hoon est une décision d’espèce. Il n’en demeure pas moins qu’en consacrant la primauté du « débat d’ordre général », la Cour affirme que la lutte contre la corruption ne peut se développer que dans un processus transparent.

Une comparaison accablante

À sa manière, la Cour donne une caution à un système britannique construit sur une collaboration informelle entre la presse d’investigation et le contrôle du parlement sur l’activité de ses membres. La première instruit en quelque sorte les dossiers au profit du second. Certes, il s’agit d’un système imparfait et l’affaire Hoon n’empêchera certainement pas les lobbies de continuer leur activité auprès des parlementaires britanniques. Il a cependant le mérite d’exister et donner du parlement britannique une image positive.

La comparaison avec le système français a sur ce point quelque chose d’accablant. Si la presse d’investigation existe, le parlement ne fait pas sa propre police. Il confie cette dernière à deux institutions. La première est le pouvoir judiciaire, que le Parlement empêche de remplir sa mission. En effet, un juge ne peut entendre ou poursuivre un député ou un sénateur que si l’assemblée concernée accepte préalablement de lever l’immunité de l’intéressé. Et on constate que cette immunité est bien rarement levée. La seconde est l’institution du déontologue. Il ne dispose d’aucun moyen d’investigation. S’il a connaissance d’un conflit d’intérêt, il peut seulement « faire au député les préconisations nécessaires ». Au pire, le Bureau constatera le manquement aux règles de déontologie et demandera au député de « prendre toutes les dispositions pour faire cesser le manquement ». De quoi dissuader toutes les formes de corruption.

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