La solidarité sans l’État

solidarité credits T Faircloth (licence creative commons)

Le Socialisme, le vrai, le beau, est celui qui se pratique en dehors du cadre du monopole de la violence légitime.

Par Ferghane Azihari.

solidarité credits T Faircloth (licence creative commons)

Dans un article paru dans Le Monde diplomatique, Alain Supiot, professeur au Collège de France et titulaire de la chaire « État social et mondialisation » s’adonne à un vibrant plaidoyer en faveur de ce qu’il appelle « la solidarité ». Ses définitions de la solidarité sont pour la plupart bienveillantes : « Obligation envers les autres membres, la solidarité témoigne de la solidité d’une communauté […] Par l’égale dignité des citoyens qu’il met en œuvre, ce principe juridique forme le socle du développement humain […] À la différence de la charité […] la solidarité ne divise donc pas le monde entre ceux qui donnent et ceux qui reçoivent : tous doivent contribuer au régime selon leurs capacités, et tous ont le droit d’en bénéficier selon leurs besoins. »

Mais l’auteur se met hélas à entretenir volontairement la même imposture que tous les tenants du socialisme autoritaire, imposture déjà décrite par Frédéric Bastiat : « Le socialisme confond le gouvernement et la société. Dans l’esprit des socialistes, chaque fois que l’on refuse à l’État qu’il assume une mission, c’est comme si l’on refusait la chose en elle-même. On ne veut pas de l’instruction par l’État : c’est comme si l’on refusait l’instruction. On ne veut pas d’une religion d’État : c’est comme si l’on ne voulait pas de religion. On ne veut pas de l’égalisation par l’État : c’est comme si l’on rejetait l’égalité. Un peu comme si l’on refusait que les hommes mangent car nous sommes opposés à la culture du blé par l’État. »

Dans la même perspective, se dresser contre les régimes étatiques de sécurité sociale qui se targuent d’être performants grâce à leur monopole contraignant, cela équivaut pour les sociaux-étatistes à être « néo-libéral » et contre la notion de solidarité. Pourtant, en entachant la solidarité d’éléments étatiques, l’auteur corrompt cette définition ainsi que celle de l’obligation. Oui la solidarité et l’obligation sont tous deux consubstantielles au fait social. Mais l’obligation, si elle est un lien de droit entre deux ou plusieurs individus en vertu duquel certains sont débiteurs et d’autres créanciers, elle se définit avant toute chose par son caractère spontané et volontaire. S’obliger, c’est faire le choix d’être débiteur. Lorsque la dette est imposée par une personne autre que le débiteur lui-même, l’obligation se mue en contrainte et la solidarité en servitude.

L’État-providence contre la solidarité

Ainsi donc, l’auteur, en faisant l’apologie de la pseudo « solidarité » étatique qu’il enrobe d’un lyrisme nationaliste s’adresse à ses lecteurs avec un certain mépris. Car nul doute que ce personnage spécialisé dans les questions sociales, et qui bénéficie d’une des plus hautes distinctions universitaires de la République, connaît parfaitement l’histoire de l’État-providence en Europe. Pourquoi donc embellir son récit en refusant de dire la vérité ? Le fait est que l’État-providence, loin d’être apparu pour satisfaire des impératifs humanistes et égalitaristes ô combien légitimes, s’est au contraire affirmé pour mieux les brider.

C’est en Allemagne sous le très conservateur et autoritaire Otto von Bismarck que naît l’État-providence à l’européenne. Celui-ci déclarait notamment : « Mon idée était de persuader – ou devrais-je dire de corrompre – la classe prolétarienne pour qu’elle voie en l’État une institution sociale érigée pour elle et veillant à son bien-être. » L’État-providence s’est en effet construit contre les solidarités spontanées dans le seul objectif de rendre les masses plus dépendantes des bureaucraties nouvellement nationales (le nationalisme ne suffisait apparemment pas à « fédérer » tout le monde) pour conforter le contrôle social des élites politico-économiques dominantes et étouffer les velléités libertaires de la classe ouvrière.

Bien évidemment, l’auteur n’oublie pas de mentionner les solidarités privées. Mais il vante curieusement un modèle dans lequel celles-ci seraient dominées et contrôlées par une « solidarité étatique » aux allures hiérarchiques et qui a le don de pervertir les mouvements associatifs spontanés en les faisant dégénérer en corporations déconnectées des réalités individuelles et sociales. Doit-on par exemple rappeler le taux catastrophique de syndicalisation en France ?

C’est exactement ce que fait remarquer son collègue Pierre Rosanvallon en 1981 (déjà !) quand il décrit dans La Crise de l’État-providence la transformation de la bureaucratie nationale en « État clientélaire » qui ne sert plus que ses propres intérêts de classe en se contentant de relayer les corporatismes. Ces derniers n’ont qu’un objectif : détourner la puissance publique pour s’accorder des avantages au détriment des autres. Le marché est ainsi dénaturé. Il n’est plus ce lieu d’échange de biens, de services, d’idées et de solidarités mais devient une arène dans laquelle chacun essaie de piller l’autre. On est très loin de cet idéal de solidarité officiellement promu par la social-bureaucratie.

Face au socialisme autoritaire, le socialisme libertaire

Proudhon (Image libre de droits)Face à ce socialisme autoritaire décomplexé, on peut opposer une autre forme de socialisme : le socialisme proudhonien. Le célèbre anarchiste rappelle que tout ce qu’apporte l’État peut l’être également par le biais d’autres formules juridiques. Autrement dit, il n’y a rien que la société civile ne puisse pas faire au moins aussi bien que l’État. L’inverse n’est pas vrai. Car loin d’être une entité métaphysique comme le laisse supposer sa dénomination « providentielle » l’État n’est pas une institution neutre mais une simple collectivité humaine dont la composition ne diffère pas des autres sociétés : des hommes et des femmes avec leurs qualités et leurs défauts. La seule chose qui le distingue des autres sociétés tient à ce qu’il ne fonctionne que grâce à l’institutionnalisation d’une violence soi-disant légitime là où les autres collectivités tendent à privilégier le libre consentement et la libre association nécessaires à la conclusion du contrat.

Ainsi, un régime libéral ne fait pas obstacle à la constitution de sociétés qui fonctionnent selon une dynamique mutualiste : une forme de socialisme assis sur des bases non plus légales mais contractuelles. Cette logique auto-gestionnaire est applicable à tous les secteurs sociaux-économiques comme les transports, la sécurité, la santé, l’éducation, la recherche ou encore la finance. Cette forme de société privée peut ainsi parfaitement se comporter comme un service public en étant fondée sur des relations économiques égalitaires sans nécessairement adopter la logique spéculative ou encore poursuivre le profit propre à l’éthique commerciale.

On peut, par exemple, imaginer des structures mutualistes qui modulent le prix de leurs prestations en fonction du revenu de leurs membres en se contentant de couvrir les frais de gestion afin d’adopter la même logique solidariste que l’impôt, le tout absolument sans contrainte. Ainsi donc, si la logique mutualiste est meilleure que la logique purement commerciale, nul besoin d’utiliser la violence pour la promouvoir : elle irriguera elle-même la société à condition que l’État lui laisse sa chance en s’abstenant d’intervenir sur le marché. Démocratiser l’entrepreneuriat mutualiste passe par la libération des initiatives privées, fussent-elles individuelles ou collectives. Elle nécessite que l’on assume une franche politique de déréglementation pour abolir les rentes de situation au profit de la liberté économique du plus grand nombre. Cette forme de socialisme ne peut prospérer que dans un cadre fondamentalement libéral.

La plus grande victoire des sociaux-étatistes sur les partisans de la liberté a été de s’octroyer le monopole de la solidarité et d’en faire une prérogative publique. Cette vision s’est imposée dans l’imaginaire collectif. Résultat, la société civile peine à développer une culture solidariste indépendamment du paternalisme étatique : « au marché de créer la richesse, à l’État de la redistribuer ». Cette vision réductrice conforte bien évidemment le contrôle social des élites politico-économiques dominantes et nuit à la pleine émancipation des individus. Les libéraux les plus conservateurs tombent dans le piège de l’amalgame entre l’obligation de se montrer solidaire et la servitude étatique en dénigrant les plus défavorisés qu’ils accusent d’être assistés et en niant le poids des déterminismes sociaux. Tâchons simplement de faire comprendre à ceux qui ne jurent que par le monopole de la violence légitime que la solidarité revêt un caractère naturel. C’est pour cette raison qu’elle prospérera sans difficulté en dehors de ce vulgaire artifice qu’est l’État-nation.