Fondation Louis Vuitton : c’est (le monopole de l’État sur) la culture qu’on assassine

Fondation Louis Vuiton CC Flickr Daniel Hennemand

Le Monde se met au niveau de Libération pour médire de la Fondation Louis Vuitton et, par ricochet, de Bernard Arnault.

Le Monde se met au niveau de Libération pour médire de la Fondation Louis Vuitton et, par ricochet, de Bernard Arnault. Parce que la culture, c’est comme la confiture : c’est mieux quand on la confie à des cochons.

Fondation Louis Vuiton CC Flickr Daniel Hennemand

La France est un pays de culture. Un véritable bouillon, où les rares morceaux de sens restants sont dilués dans les eaux trop salées de l’exception culturelle. Un pays où les artistes vivent d’amour, d’eau fraîche et de subventions ; où les musées sont gratuits, comme le fromage sur une tapette à souris, affiné et sélectionné avec soin par les sbires du ministère de la Culture.

La culture, en France, c’est une affaire d’État – au même titre que l’éducation, les médias, l’économie, l’environnement et le hamster géant d’Alsace. Et certains entendent bien en faire un monopole, malgré les tentatives de capitalistes sans scrupules de diffuser eux aussi la culture.

Heureusement, les vigies du non-marchand et du non-lucratif veillent en la personne de Jean-Michel Tobelem. Jean-Michel est professeur de gestion spécialiste du mécénat rémunéré par l’État et conseille les collectivités territoriales et acteurs publics sur la gestion de la culture, et directeur de collection « Gestion de la culture et du secteur non lucratif » chez l’Harmattan. Fort de toute cette objectivité, il s’attaque via une tribune dans Le Monde à Bernard Arnault : Fondation Louis Vuitton, le mécénat sans la générosité.

Car Bernard Arnault a plusieurs torts. Non seulement il ose financer la culture sans être l’État, mais il le fait avec son propre argent (ou plutôt celui de LVMH, qu’il dirige) qu’il gagne en vendant des produits dans le secteur marchand. No pasaran !

Bernard Arnault, qualifié par certains de prédateur sans scrupules, assoiffé de richesses et tenté par l’exil fiscal en Belgique, devient par la magie du mécénat un protecteur admiré et désintéressé des arts et de la culture.

Jean-Michel, qualifié par certains d’idiot parasite tenté par le bondage SM, a une vision arrêtée de la culture : pour en être un protecteur, pour mériter l’admiration, il faut être désintéressé, c’est-à-dire faire les choses avec l’argent des autres (dont il vit). Il n’aime pas non plus l’idée qu’une partie des dépenses d’une fondation soit défiscalisée :

L’entreprise se situe dans une perspective d’optimisation fiscale et fait payer par l’ensemble des Français plus de la moitié du coût de la fondation, qui dépasse très largement les 100 millions d’euros annoncés. Dans une période de disette budgétaire, le coût pour le trésor public est loin d’être négligeable.

LVMH dépense plus que prévu pour la culture. C’est certes généreux, mais ce n’est pas bien ; dépenser plus que prévu, ce n’est bien que quand c’est l’État – et l’État le fait chaque année.

C’est même très mal : c’est un manque à gagner pour l’État, un coût pour le Trésor Public qui aurait aimé continuer sa prédation sans scrupules qui finance des tas de choses très utiles comme le salaire de Jean-Michel.

D’autant plus que le mécénat d’entreprise, les gens trouvent ça bien, et la Fondation Louis Vuitton pourrait offrir un bénéfice d’image à l’entreprise qui la finance.

L’essor du mécénat des entreprises est assez récent en France. Mais il bénéficie aujourd’hui de conditions fiscales particulièrement avantageuses, au risque de soulever de légitimes interrogations quand ces opérations servent de support à de gigantesques actions de communication. Le cas de la fondation Louis Vuitton est emblématique à cet égard. L’entreprise LVMH – véritable réussite industrielle datant de l’ère Henri Racamier – dispose de relais politiques et médiatiques sans équivalent en raison de l’énormité de ses dépenses publicitaires, qui tiennent à distance les discours critiques.

On voit bien dans la tribune de Jean-Michel à quel distance sont tenus les discours critiques, comme on le voyait il y a quelques temps dans les lignes poétiques de Libération.

Comme dans le cas de la fondation Cartier, l’instrumentalisation des artistes – les mêmes que l’on trouve dans tous les musées et centres d’art du monde – vise à lutter contre la banalisation de produits qui n’ont souvent d’artisanal que leur réputation.

Dans un musée, ils sont bien. Mais dans la Fondation Louis Vuitton, ou dans la Fondation Cartier, les artistes sont instrumentalisés. Pour servir, on s’en doute, de noirs desseins.

C’est là le sens de la création de la fondation Louis Vuitton : forger une alliance imaginaire entre une multinationale gourmande de profits et des « actifs » capables d’apporter une précieuse valeur ajoutée à ses produits : Paris, le patrimoine, la culture et l’art de vivre à la française.

La Fondation n’enrichit pas le patrimoine en créant un musée, en y exposant des œuvres et en y organisant des événements. Tout comme LVMH ne fait pas rayonner la France, son savoir-faire et son art de vivre mais se contente de les exploiter, toujours avec aussi peu de scrupules. Pour faire le mal, évidemment, c’est-à-dire du profit.

Bien que bénéficiant d’accommodements fiscaux considérables, sur le fondement de son caractère culturel relevant de l’intérêt général, la fondation n’hésite pas à instaurer un prix d’entrée de 14 euros (et une « offre famille » à 32 euros). Les pauvres ne seront pas les bienvenus, mais il est vrai qu’ils sont rarement les acheteurs d’articles de luxe. Quant aux enfants, ils devront payer à partir de… 3 ans ! Foin des promesses sur l’éducation à l’art : à l’ère du capitalisme esthète (Gilles Lipovestsky), il faut apprendre tôt la valeur de l’argent.

Un musée payant ? Sacrilège ! La culture, c’est du non marchand, du non lucratif. Dans un musée qui se respecte, ce sont les contribuables qui régalent, pas les visiteurs. Que ce soit clair : la culture, c’est interdit aux capitalistes.

Les capitalistes devraient faire ce qu’on attend d’eux (ce que Jean-Michel attend d’eux) : payer leurs impôts et flamber ce qu’on leur laisse pour justifier qu’on leur en prenne davantage l’année suivante pour financer les musées que conseille Jean-Michel. Car l’éducation à l’art, et l’éducation en général, c’est avant tout l’éducation à l’art pour l’art, de façon complètement désintéressée et non lucrative. Sauf pour les artistes et tous les bureaucrates qui choisissent comment sera dépensé l’argent public, et les politiciens qui se gavent de champagne et petits-fours aux inaugurations. Quand c’est Bernard Arnault qui inaugure sa propre fondation avec son propre argent, ça embête tout le monde ; il faut que ça cesse.

Imaginons un instant que l’éducation à l’art ne soit plus le monopole de l’État et de Jean-Michel. Ce sont des générations entières qui grandiraient dans l’idée qu’on peut gagner et dépenser son argent soi-même, et que choisir les artistes que l’on expose et que l’on voit n’est pas réservé aux porteurs d’écharpe tricolore. Que deviendraient alors ces adultes, privés de la rassurante contrainte étatique et jetés dans l’insupportable angoisse d’avoir le choix, plongés dans un monde dangereux car libre ? Et, surtout, de quoi vivrait Jean-Michel ?