Illibéralisme à la française

âne credits Myri_bonnie (licence creative commons)

Il est toujours plus facile de s’attaquer à un épouvantail que l’on a construit de toutes pièces que de s’attaquer à la complexité d’une famille de pensée.

Par Jean Sénié.

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Chaque jour qui passe apporte son lot de propos antilibéraux, véritable concours Lépine français de la posture la plus anti-libérale possible. Ce discours peut aller de la critique constructive aux propos les plus simplistes. L’essayiste Nicolas Lecaussin considère ainsi que l’anti-libéralisme constitue une « obsession française ». La lecture du dernier numéro des Cahiers de l’histoire, revue d’histoire critique, consacrée au libéralisme, ne saurait infirmer son propos.

On ne tiendra pas rigueur aux anciens Cahiers d’Histoire de l’Institut de recherches marxistes de ne pas tenir le libéralisme dans leur cœur. Il est toutefois intéressant de s’intéresser sur la pertinence de la critique et, surtout, sur son présupposé de départ, à savoir la défaite annoncée du libéralisme.

La mort du libéralisme ?

Le « mot de la rédaction » est clair, « il est temps de mesurer à quel point le libéralisme, tout en imposant ses politiques à grand renfort de ces « coups d’autorité » que dénonçaient les libéraux du XVIIIe, suscite partout de puissants mouvements d’opposition ». C’est donc entendu, le numéro de la revue prend acte de la défaite du libéralisme et décide d’enfoncer le clou en déconstruisant une idéologie qui promeut « la poursuite d’une telle mise à mal du plus grand nombre, accompagnée de l’inévitable déferlement de la violence guerrière, dressant les peuples les uns contre les autres, détruisant les frontières tout en bâtissant des murs ». Ces constats ne sont pas développés, ni argumentés. Ce sont des faits assénés avec l’assurance de savoir être du bon côté, c’est-à-dire à l’opposé du libéralisme. La critique des effets contemporains peut ainsi sembler à bon droit quelque peu légère et avant tout grossièrement idéologique.

La « double défaite du libéralisme » ne vient pas corriger ces impressions. De manière caricaturale est constatée « l’échec du néolibéralisme à produire un corpus d’idées qui soit autre chose que de simples pétitions de principe fondées sur une vision simpliste des rapports humains (i.e. la lutte de tous contre tous) ». Le libéralisme est ramené à une « vision simpliste » par une critique dont on peut se demander si elle ne succombe pas au même travers. Toutefois, si la réalité semble apporter des démentis au libéralisme, reste à déconstruire les références historiques et intellectuelles du libéralisme. C’est d’ailleurs ce que suggère d’emblée le titre du dossier « les libéralismes en question ».

Ainsi, le libéralisme, qui est dit avoir échoué, est fondé, en outre, sur une imposture. On aurait apprécié pour l’occasion que les auteurs prennent la peine de définir ce qu’ils entendent par libéralisme, néo-libéralisme ou encore économie de marché. Ce flou entretenu dessert le propos et rend très difficile de suivre la ligne éditoriale des cahiers. Par ailleurs, le souci de « rendre compte de l’historicité des penseurs « libéraux » unifiés a posteriori à des fins de lutte idéologique en corpus » est toujours louable mais il fait fi de tous les efforts d’appropriation successifs par différents penseurs. En un mot, en matière de double défaite le lecteur risque de rester sur sa faim. La lecture des contributions vient renforcer ce constat.

Des contributions à charge

Les contributions s’avèrent toutes intéressantes par les connaissances qu’elles apportent au lecteur. On déplorera toutefois le recours à de vieux arguments comme par exemple la disqualification de Friedrich Hayek par une particule1 ou celle de Milton Friedman qui serait l’instigateur de la dictature de Pinochet. On remarquera au passage que cet argument constitue un argument à double détente puisqu’il permet de viser aussi Hayek.

Passées ces questions factuelles, reste le contenu de chaque article pris séparément. La contribution de Catherine Larrère sur « Montesquieu et le « doux commerce » : un paradigme du libéralisme » est très intéressante et relativise le rôle de Montesquieu comme père du libéralisme. Toutefois c’est faire un mauvais procès aux libéraux que de les supposer naïfs au point de tout faire remonter à Montesquieu. S’ils reconnaissent sa pensée comme une pensée libérale sur le plan politique, ils savent qu’il n’est pas à l’origine d’une pensée contractualiste ni individualiste2. L’article de Jérémy Perrin, « Du Mont-Pélerin à la Maison-Blanche. Chronique succincte du mouvement néolibéral » fait une histoire du néo-libéralisme peu convaincante en énumérant quelques noms d’intellectuels et de think tanks. Les articles de Jérôme Lamy, « Les sources libérales de la biopolitique », d’Emmanuel de Champs, « Le « moment utilitaire » ? « L’utilitarisme en France sous la Restauration » offrent des éclairages intéressants des différentes sources libérales.

Au final, la gêne à la lecture de ce dossier vient de la position des auteurs qui feignent de prendre le libéralisme comme un bloc dont ils rétabliraient la complexité en mettant à jour les lignes divergentes. Cette posture ne correspond pas à la réalité des études sur la pensée libérale et à sa complexité. Il est toujours plus facile de s’attaquer à un épouvantail que l’on a construit de toutes pièces et dont on connaît par là même les défauts de la couture que de s’attaquer à la complexité d’une famille de pensée. Si les auteurs insistent sur la complexité, il est pour le moins dommage qu’ils lui dénient la possibilité d’en faire une pensée complexe.


Sur le web

 

  1. Et non pas « Friedrich von Hayek » comme l’écrit Jérémy Perrin qui préfère, comme tous les contempteurs de ce grand penseur rajouter le « von » de sa naissance pour accroître encore un peu plus ses méfaits. Voir http://www.lepoint.fr/editos-du-point/sebastien-le-fol/la-route-de-la-servitude-autopsie-d-un-livre-culte-09-08-2014-1852525_1913.php
  2. Mathieu Laine (dir.), art. « Montesquieu », dans Dictionnaire du libéralisme, Paris, Larousse, 2012, p. 433-434.