Amazon : La Pétition des vendeurs de livres

Livres lectures (Crédits d-221 books, licence Creative Commons)

À la manière de Bastiat, Iain Murray examine les critiques des libraires envers Amazon.

Par Iain Murray [*], traduction Marc Lassort/Institut Coppet.

Livres lectures (Crédits d-221 books, licence Creative Commons)À MM. les membres de la Chambre des députés

« Messieurs, vous êtes dans la bonne voie.

Vous avez montré à maintes reprises votre volonté de défendre le modeste homme d’affaires français contre les forces voraces de la concurrence internationale.
Vous avez contribué à lier le reste de l’Europe à une politique agricole commune qui défend les petits agriculteurs français contre les multinationales américaines ainsi que les paysans africains affamés. Vous avez empêché notre version de YouTube, Dailymotion, d’être acquise par Yahoo, veillant à ce que notre jeunesse puisse continuer à profiter des vidéos des actrices françaises auprès d’une entreprise nationale. Votre ministre s’est exprimé d’une excellente manière lorsqu’il a dit à Dailymotion, « vous ne savez pas ce que vous faites ! ». Et vous avez sauvé notre industrie du ski en arrêtant un moniteur étranger qui a eu l’audace d’enseigner en anglais.

Lorsque nous vous avions pétitionné, nous savions que vous agiriez, et vous avez agi. Dans les années 1980, nous, les modestes libraires locaux de France, avons fait face à la concurrence des libraires grossistes qui ont profité d’un public crédule en abaissant leurs prix. Ils appelaient cela malicieusement un « rabais ». Pourtant, vous l’avez compris pour ce que c’était, à savoir une pratique commerciale injuste, un don gratuit. C’est pourquoi en 1981, vous avez adopté la sainte loi Lang de Jack Lang, qui permettait aux éditeurs de fixer le prix des livres et qui interdisait à quiconque de vendre un livre à un « rabais » de plus de 5%

Votre sagesse a été reconnue à travers tout le continent. L’Autriche, le Danemark, l’Allemagne, la Grèce, la Hongrie, l’Italie, les Pays-Bas, le Portugal et l’Espagne ont tous introduit des lois similaires. Les lecteurs d’Europe ont été épargnés de la douleur de recevoir une connaissance et un divertissement à un prix abordable – peut-être même gratuit !

Pourtant nous avons bientôt fait face à une nouvelle menace d’un rapace étranger géant et capricieux comme Pantagruel. Il s’appelait Amazon, et il ne s’est engagé dans rien d’autre que la destruction culturelle de la France elle-même. Non seulement il réduisait le prix des livres autant qu’il le pouvait, mais il offrait aussi à ses clients la livraison gratuite. Comment pouvons-nous rivaliser avec cette pratique immorale du don ? Et que penser des dommages que cause Amazon à l’art de vivre français, si les gens achètent leurs livres depuis leur maison plutôt qu’en sortant en ville, où ils peuvent alors jouir du plaisir des cafés et des restaurants ?

Une fois encore, vous avez répondu à notre pétition. Vous avez adopté un amendement à la loi Lang qui interdit à bon escient tout vendeur d’offrir la livraison gratuite sur un nouveau livre. Vous avez également limité le droit de vendre à un prix inférieur à nous, les modestes libraires, qui officions dans nos magasins de briques et de mortier.

C’était la bonne décision, et c’était cohérent avec votre logique précédente. Vous avez encouragé le commerce et augmenté l’emploi par le sacrifice des intérêts du consommateur pour ceux du revendeur. Pour cela, vous méritez notre reconnaissance.

Mais ce rapace d’Amazon est bien sournois et méchant. Il a répondu à votre sagesse en facturant l’expédition au prix d’un seul centime !

Cela ne peut pas continuer. Vous devez faire un choix, et être logique. Tout ce que vous avez fait jusqu’à présent a été de punir les méchants qui cherchent à exploiter le désir pervers du consommateur pour des prix plus bas. Il ne peut y avoir qu’une seule conclusion. Vous devez empêcher totalement Amazon de faire des affaires en France.

Certains diront que vous ne pouvez pas le faire, que la Commission européenne ne le permettra pas. Pourtant regardez ce qu’Amazon fait en France. Il établit ses activités françaises dans le paradis fiscal notoire qu’est le Luxembourg, et paie ainsi peu d’impôts au peuple français. Comme le grand sage Thomas Piketty l’a montré, une telle évasion fiscale n’est pas seulement nuisible, elle est immorale.

Le droit européen permet aux États-membres de demander des dérogations aux « libertés fondamentales » du traité sur la base de la morale publique. Il vous revient, vous les grands parlementaires et ministres de France, de bannir Amazon sur la base de sa menace à la morale publique.

Mais c’est juste une première étape. Pour pousser votre politique à son extrémité logique, vous devez aller plus loin. Comme nous l’avons montré, vous avez sacrifié les intérêts du consommateur pour encourager le commerce et augmenter l’emploi. Vous devez maintenant supprimer le choix auto-destructeur du consommateur dans l’achat de livres. Nous vous demandons et vous conseillons donc humblement d’exiger que chaque ménage en France achète un livre par mois chez un libraire, que nous représentons. Les livres seront bien sûr de notre choix, de sorte que nous n’ayons pas trop de stock d’un livre, à notre désavantage.

Notre choix pour le premier mois sera Le Capital au XXIe siècle de Thomas Piketty. Nous sommes convaincus que vous serez d’accord pour reconnaître notre bon jugement.

Avec tous nos modestes respects,

Les Libraires Patriotes et Justes de France »

[*] Iain Murray est le vice-président du Competitive Enterprise Institute. Ce texte est inspiré de la célèbre Pétition des fabricants de chandelles de Frédéric Bastiat. Vous pouvez retrouver le texte original ici.

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