Quand la CAF enquête pour savoir avec qui vous couchez

surveillance credits jonathan McIntosh (licence creative commons)

Hier soir, le thème de l’émission « En quête d’actualité » sur D8 méritait que l’on s’y attarde, mais pas forcément pour les raisons que l’on pense.

Par PLG.

surveillance credits jonathan McIntosh (licence creative commons)

L’émission de D8 fait partie de ces dizaines de programmes identiques qui permettent, grâce à des thèmes on ne peut plus racoleurs, de combler les vides des chaînes du câble et de la TNT. Tous les thèmes classiques sont traités et retraités, des arnaques en vacances aux nouvelles formes de prostitution, en passant par les « révélations » sur les méthodes industrielles…

Totalitarisation progressive de la société

Cette fois, le thème était : « chômage, sécu : comment débusquer les tricheurs ». Nous pouvions suivre le quotidien de Romain, jeune contrôleur de la CAF. A priori, rien d’extraordinaire, à ceci près que l’un de ses contrôles illustrait parfaitement la totalitarisation progressive mais inexorable de notre société.

Depuis 50 ans, les aides, allocations, subventions, et primes en tous genres se sont multipliées sous l’action de nos chers élus. À chaque fois, une volonté au mieux altruiste (mais avec l’argent des autres), au pire franchement clientéliste, les invite à s’occuper d’une catégorie précise de la population. Cette fois, il s’agissait de se pencher sur les fraudes aux allocations logements et autres prestations familiales. La plupart de ces aides sont soumises à certains critères et conditions. Le revenu bien sûr, mais également votre situation maritale.

Mais qui dit critère, dit moyen de contournement. Un fraudeur a tout intérêt à ne pas se déclarer en concubinage, sous peine de voir son revenu social diminuer, dans la mesure où deux prestations de personnes seules sont supérieures à une prestation pour un couple. Et qui dit fraude, dit nécessité de contrôle. Or, comme l’explique Romain, jusqu’à il y a environ dix ans, il était très difficile d’effectuer un contrôle efficace, puisque les personnels chargés de cette mission n’avaient accès qu’à quelques informations, essentiellement publiques.

Devant la multiplication des fraudes, et dans un contexte de comptes sociaux dramatiquement déficitaires, les moyens à disposition des contrôleurs ont largement évolué. En plus des informations administratives complètes (déclarations d’impôts, factures d’électricité, etc.), ceux-ci ont depuis quelques années la possibilité d’accéder à l’ensemble de vos relevés bancaires. Tout est bon pour traquer le fraudeur. Pourtant, l’honnête citoyen ressent un certain malaise à l’idée qu’un inconnu puisse avoir facilement accès à des informations potentiellement intimes. Mais l’enquête peut aller beaucoup plus loin.

Dans le cas précis de la mission du jeune contrôleur, il s’agissait d’enquêter sur une fraude potentielle à l’aide au logement d’une femme se déclarant célibataire. Tout commence par une dénonciation, anonyme qui plus est. Ne faisons aucun parallèle avec une époque passée, nous atteindrions immédiatement le point Godwin de non-retour. En revanche la première ligne de cette dénonciation vaut le coup d’être retranscrite telle quelle : « je me permet (sic) de vous alertez (re sic) sur un cas de fraude fiscale (trop de sics) ». En clair, la personne en question vivrait en concubinage. Romain a donc pour mission de recueillir l’ensemble des éléments nécessaires pour savoir si oui ou non la personne dénoncée perçoit indûment de l’argent public. L’analyse des comptes montrant des virements mensuels entre elle et un autre individu, il décide de prendre rendez-vous avec chacun des « amants » séparément.

Lors de ces entretiens, les questions les plus directes sont posées : « Est-ce que vous couchez avec cet homme ? Régulièrement ou non ? Mais si c’est juste à l’occasion, pourquoi lui faites-vous des virements ? […] ». Le malaise de tout téléspectateur devrait grandir au fur et à mesure de l’interrogatoire.

L’intrusion toujours plus systématique de l’État

Certes, la personne était vraisemblablement fraudeuse, et l’enquête minutieuse de l’agent a permis à l’administration d’économiser quelques deniers (mais sans doute pas à en récupérer). Mais est-ce vraiment la seule conclusion qu’il fallait tirer de cet extrait de reportage ? Ce qui est inquiétant, c’est que ce jeu du chat et de la souris n’a pas de fin. Il est consubstantiel à l’existence d’une aide sociale conditionnée. Chaque moyen de contrôle entraîne sa propre méthode de contournement. Qui lui-même incite l’administration à « muscler » son jeu. Aujourd’hui, savoir avec qui vous couchez fait partie de ses prérogatives. Et demain ?

Le plus pernicieux est que cette inquisition administrative, qui s’apparente pratiquement à un viol de l’intimité, n’entraine aucune réaction des citoyens, car elle a un visage humain. En effet, qui peut critiquer Romain, jeune homme certainement bien sous tous rapports ? Et il est vrai qu’il n’existe aucune raison de le blâmer. Celui-ci effectue son travail quotidien de bonne foi, convaincu du bien-fondé de sa mission au service de la collectivité. Mais que se passera-t-il si, demain, le même Romain obtient le droit de savoir si vous êtes vierge ?

Il ne s’agit pas de science-fiction. La semaine dernière encore nous apprenions qu’au Brésil, pays qui n’est pas spécifiquement réputé pour ses méthodes dictatoriales, l’État de Sao Paulo demande qu’un frottis systématique soit pratiqué sur les jeunes femmes aspirant à devenir professeurs, au motif qu’ils permettent de dépister les cancers et d’exclure de ce type d’emplois des personnes à risque. Rien n’interdit que ce genre de pratique ne devienne imaginable en France. Il y a 100 ans à peine, la création de l’impôt sur le revenu déclenchait l’ire des ménages protestant contre cette immixtion inacceptable de l’État dans la vie privée. Aujourd’hui, le fixer à 75% entraîne le soutien d’une majorité de votants. Autre preuve, le thème de l’émission suivante : « Fraude fiscale, ces milliards qui nous échappent ». Mais qui est ce « nous » ?

Malheureusement, aucun signe de retour en arrière ne permet d’avoir le moindre espoir. La seule solution réellement définitive ne consiste pas à remettre en cause le mode de contrôle, mais bien l’existence des aides publiques conditionnées. Car c’est bien leur existence qui entraîne cette lente dérive totalitaire de nos institutions. Et cela, sans compter les nombreux effets pervers qu’elles entraînent, sur les personnes mêmes qui sont bénéficiaires de ces aides, ce que nous démontrons quotidiennement dans ces colonnes. Mais, à part les libéraux, qui peut entendre ce discours ?