Le gène du suicide ? Peut-être…

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Se pourrait-il que le suicide soit lié à une anomalie génétique touchant à la production de cortisol ?

Par Jacques Henry.

Lucas Cranach l'Ancien : Le Suicide de Lucrèce, 1538.
Lucas Cranach l’Ancien : Le Suicide de Lucrèce, 1538.

Avec la mort de Robin Williams qui vient nous le rappeler, le suicide est un phénomène sociétal d’une triste actualité contre lequel il est difficile d’établir une stratégie. Il s’agit le plus souvent de décisions très personnelles qui motivent « le passage à l’acte », et un candidat au suicide ne se distingue ni au premier regard, ni lors d’une conversation avec un médecin traitant. Tout au plus le médecin pourra déceler quelques indices lui permettant de redouter ce type d’événement.

Les personnes suicidaires, comme les autres d’ailleurs, sont soumises au stress qu’elles prennent en charge plus ou moins efficacement. Or qui dit stress dit aussi production de cortisol par les glandes surrénales : ce processus est commandé par l’hypothalamus, cette partie du cerveau dont j’ai souvent parlé.

L’hormone antistress

Le cortisol, « l’hormone anti-stress », agit sur l’ensemble de l’organisme en diminuant les réactions de type inflammatoire ou encore en encourageant le foie à produire du glucose à partir d’acides gras par exemple. En effet, qui dit stress dit aussi dépenses d’énergie supplémentaires et donc demande accrue en glucose. Bref, l’organisme se défend mais il arrive parfois, et pour des raisons le plus souvent inconnues, qu’une personne soit moins apte à gérer cette réponse normale de l’organisme au stress.

Le cortisol n’agit pas tout seul, il se fixe sur des récepteurs particuliers qui envoient un signal chimique secondaire à l’organe cible qui stimulera ou au contraire inhibera une voie métabolique particulière. De plus, le cortisol circulant est combiné à un sucre et ce complexe est appelé gluco-corticoïde. Ce dernier est plus facilement pris en charge dans le sang par des protéines sériques spécifiques et se lie à des récepteurs cellulaires également spécifiques. Or, ces récepteurs sont systématiquement associés au produit d’un gène appelé SKA2 situé sur le chromosome 17. Il intervient, entre autres fonctions, dans la multiplication cellulaire. Mais ça commence à devenir compliqué et ma prose s’éloigne franchement du titre de ce billet…

Étude de la Johns Hopkins University

Mais, en fait, pas du tout ! Des médecins psychiatres de l’école de médecine de la Johns Hopkins University ont étudié les cerveaux de personnes décédées à la suite d’un suicide et les ont comparés à ceux de personnes décédées pour d’autres raisons. Ils ont remarqué avec une grande certitude que le produit du gène SKA2 était présent en beaucoup plus faible quantité dans le cortex préfrontal chez les suicidés. Cette première observation ne signifiait pas grand-chose en elle-même puisque la fonction du produit du gène SKA2 est plutôt obscure sinon que la protéine est associée invariablement au récepteur des gluco-corticoïdes. Bref, il fallait affiner les études dans ce sens.

Dans le service de psychiatrie de l’Université, deux études en parallèle furent menées sur des sujets connus pour avoir des tendances suicidaires et sur des sujets qui avaient un comportement normal, du moins dans ce registre particulier. Prises de sang et prélèvements de salive révélèrent que les personnes stressées et de surcroît suicidaires montraient un taux de cortisol sanguin ou salivaire systématiquement plus élevé que celui des sujets sains. Il s’agissait là de la première relation établie entre le produit du gène SKA2 et la mauvaise régulation de ce taux de cortisol. En effet, une exposition prolongée de certains organes au cortisol peut entraîner des troubles sérieux et l’organisme n’a de cesse de rétablir son taux à une valeur acceptable. Le rôle suspecté du produit de ce gène est donc de participer à la suppression de l’excédent de cortisol, c’est du moins l’hypothèse qui a été émise à la suite de ces résultats.

Forte de ces résultats et disposant d’une vaste collection de cerveaux dûment estampillés avec le passé médical détaillé de chacun d’entre eux, l’équipe du Docteur Zachary A. Kaminsky s’est donc penchée en détail sur l’expression du gène en question dans les cerveaux de suicidés comparés à ceux des non suicidés.

À l’aide des techniques modernes d’analyse des acides nucléiques, il est possible d’évaluer rapidement cette expression et sa qualité. Il s’est avéré que l’ADN du gène lui-même était bien présent normalement dans le cortex préfrontal, là où le cerveau œuvre pour contrôler les pensées négatives, le stress et les comportements impulsifs.

ARN Méthylé

depression credits life mental health (licence creative commons)Mais pour l’ARN messager provenant de ce gène, donc après transcription de l’ADN en ARN, la situation s’est montrée de toute évidence dégradée : il avait subi des modifications post-transcriptionnelles importantes puisque dans 80 % des cerveaux de suicidés, cet ARN était méthylé dans des régions critiques. Ceci a largement amenuisé son expression finale en protéine, celle-là même associée au récepteur du cortisol. Pour être absolument certains de leurs résultats et de la relation qu’ils avaient peut-être établi entre l’expression du gène SKA2 et les tendances suicidaires parmi les patients en consultation psychiatrique, 325 au total furent inclus dans cette étude. Il fut montré que ces derniers montraient systématiquement des taux de cortisol plus élevés que chez les patients « normaux » en termes de tendances suicidaires. On imagine dès lors qu’avec une simple prise de sang, on puisse être en mesure de prédire si une personne peut développer des tendances suicidaires après un dosage du cortisol libre ou combiné à un sucre et éventuellement déterminer le taux de méthylation de l’ARN dérivé du gène SKA2.

Les progrès récents des techniques ultra-performantes d’analyse des acides nucléiques, ARN et ADN, sont en train de modifier profondément l’approche diagnostique de tout un ensemble de maladies et symptômes relevant de la psychiatrie. Le domaine de la prévention des suicides est particulièrement concerné, ces derniers étant une cause de décès beaucoup plus importante que tous les homicides réunis. Cette biologie moléculaire moderne apporte une immense contribution à la compréhension de nombreux comportements humains complexes.

En effet, cette approche permet d’établir un lien entre le corps et ce qui se passe intimement dans le cerveau, une nouvelle discipline qu’on peut appeler désormais la psycho-endocrinologie. Il est probable que dans un proche avenir, avec la contribution de la génétique moléculaire, chaque maladie mentale sera corrélée à un bio-marqueur comme l’est désormais le gène SKA2 pour les tendances suicidaires. Reste à expliquer pourquoi cet ARN particulier est plus abondamment méthylé chez les sujets « à risque de suicide » mais l’explication risque d’être très difficile à trouver…

Source : Johns Hopkins University News


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