J. de Kervasdoué : « les OGM sont un bienfait pour l’humanité »

Jean de Kervasdoué

Première partie de l’entretien avec l’ingénieur et économiste de la santé Jean de Kervasdoué.

Ils ont perdu la raison est le dernier livre de l’ingénieur et économiste de la santé Jean de Kervasdoué. Il y rappelle les principaux arguments scientifiques qui expliquent ses prises de position en faveur entre autres de la recherche sur les OGM et l’exploitation du nucléaire. Il en profite également pour fustiger ceux, politiques, journalistes ou intellectuels, qui ne s’intéressent plus à la réalité des faits.

Entretien mené par PLG, pour Contrepoints

Pouvez-vous résumer votre parcours pour expliquer votre légitimité quant à l’écriture de ce livre ?

2009-04-kervasdoueMa formation est d’abord essentiellement scientifique. Après Agro. Paris-Tech je suis devenu ingénieur des eaux et forêts. Puis, j’ai effectué un MBA (Université Cornell) et un doctorat dans la même université américaine et ma thèse portait sur les innovations dans les hôpitaux américains. Puis ont succédé plusieurs années à l’école polytechnique et à l’Assistance Publique de Paris où j’ai fondé le service des études économiques. Je suis revenu au Ministère de l’Agriculture pour la création du Centre de prospective, ai été le premier conseiller agricole de Pierre Mauroy qui m’a nommé Directeur des Hôpitaux au ministère de la santé. Enfin, après avoir créé, dirigé pendant onze ans, puis cédé deux entreprises, je suis aujourd’hui professeur émérite d’économie de la santé au Conservatoire national des arts et métiers où j’ai créé une école de santé publique avec l’institut Pasteur. Comme vous le voyez, ma carrière s’est promenée entre les questions économiques, agricoles et de santé. Ces trois problématiques sont bien sûr liées, comme dans la question des OGM par exemple, d’où mon dernier livre : « Ils ont perdu la raison ».

À rebours de la grande majorité du bruit médiatique, vous affirmez la non dangerosité des OGM. Sur quoi cela repose-t-il ?

Oui, c’est évident. Un milliard d’êtres humains en consomment et pratiquement tous les animaux d’élevage de la planète !

Les OGM sont un bienfait. A mesure que nos connaissances sur le monde animale, végétal, puis sur les gènes, progresse, la médecine est devenue plus efficace. Par exemple, un grand bond en avant a été permis par la production d’insuline humaine à partir d’un OGM. Autrefois, on faisait muter les êtres vivants de manière aléatoire, en bombardant des bactéries ou des semences par des rayons X ou ultra-violet de façon à ce qu’ils mutent, mais on ne savait pas quel gène avait muté. La seule différence entre un OGM d’aujourd’hui et une plante sélectionnée au fil des siècles, c’est qu’on sait quel est le gène muté. La génétique devient précise et ciblée.

 

L’utilisation actuelle des pesticides n’est pas dangereuse pour la santé

 

Ainsi, aujourd’hui, 90 % du soja produit dans le monde est OGM, 70 % du coton, bientôt la très grande majorité du maïs le sera. Il faut rappeler que dans ce domaine, la France était leader dans les années 80, puisqu’elle a été le pays, en coopération avec la Belgique, qui a mis au point le premier OGM. Malheureusement, du fait de nos abandons successifs, trois ou quatre grandes entreprises mondiales, dont la première et la plus connue est Monsanto, ont accaparé le marché. Aujourd’hui, l’avance de Monsanto en génétique végétale est comparable à celle de Microsoft en informatique. Si, en tant qu’économiste de la santé et citoyen, je me pose la question de la propriété du vivant, je trouve très curieux que l’on confonde, ou que l’on prétende confondre, cette question avec celle, scientifique et technique, qui est d’une tout autre nature.

Comment la France pourrait-elle rattraper son retard ?

Tout d’abord il faut savoir qu’un certain nombre d’entreprises françaises ont déménagé leurs laboratoires de recherche dans les pays où celle-ci était sinon favorisée du moins possible. Pour tenter de les faire revenir, il faudrait avant tout que notre cadre légal soit stabilisé. J’ai été parfois assez critique de l’industrie pharmaceutique, mais il est clair qu’on ne peut avoir d’industrie performante si la réglementation et notamment la réglementation fiscale ne cesse de changer. En France, à chaque nouvelle prévision de déficit du système public de santé, on crée une nouvelle taxe sur les laboratoires pharmaceutiques pour essayer de le combler. En Angleterre en revanche, la législation sur le médicament est certes très stricte, mais sa stabilité favorise la recherche.

Les OGM permettent de diminuer drastiquement la quantité d’insecticides utilisés, mais également de réaliser des économies substantielles d’eau, ce qui permet la mise en place de cultures même dans des milieux très arides. Considérez-vous que grâce aux OGM on parviendra à supprimer définitivement la famine ?

Comme je le rappelle dans ce livre, ces 20 dernières années le nombre de personnes qui souffrent de sous nutrition et de malnutrition a diminué non seulement en pourcentage mais aussi en valeur absolue, alors même que la population mondiale n’a cessé d’augmenter. Comme la population du globe va continuer de croître et que les surfaces cultivables vont stagner, voire diminuer, il est clair que la seule solution est de miser sur les gains de productivité. Ces gains proviennent et proviendront d’une association entre la génétique et l’amélioration des façons culturales (labour, engrais, herbicides, pesticides…). Pour vous donner une idée, lorsque j’étais étudiant à l’AGRO en 1964, un bon rendement de blé était de 40 q à l’hectare, on en est aujourd’hui à 110 q.

Les pesticides, régulièrement attaqués pour leur nocivité, sont d’après vous moins dangereux qu’il n’y parait…

D’une part on leur doit en bonne partie la forte augmentation des rendements dans la deuxième moitié du XXe siècle, mais d’autre part s’ils sont nocifs à certaines doses, ils ne le sont pas à l’état de traces. Pour les consommateurs, aucune étude n’a jamais mis en évidence de lien direct entre l’utilisation de pesticides (à des doses courantes) et la mortalité humaine. Certes, l’absence de preuve, n’est pas la preuve de l’absence, mais on peut dire cela pour tout et notamment pour les toxines naturelles produites par les végétaux. Même sur la question sensible de la baisse de la fertilité constatée dans certains pays occidentaux, aucun mécanisme biologique n’est à ce jour capable d’expliquer le lien entre les deux éléments ; et certains pays qui utilisent autant de pesticides que nous n’observent pas la même baisse de la spermatogénèse.

Dans votre livre, vous abordez les travaux de Seralini, en vous montrant très critique de sa démarche. Comment expliquez-vous qu’une entreprise comme Auchan ait souhaité financer une telle étude ?

Je n’ai pas de réponse à cette question. Ce qui est vraisemblable, c’est qu’Auchan a voulu s’appuyer sur des croyances totalement infondées afin de faire payer le consommateur pour un produit « pur ». Il pensera en effet qu’une gamme de produits « garantis sans OGM » sera meilleure pour sa santé ; meilleur cela n’a jamais été démontré, mais plus cher certainement ! Aussi, financer une étude qui démontrerait la soi-disant nocivité d’un maïs OGM était un bon investissement commercial, c’est une logique marketing fondée sur l’obscurantisme. Elle prend d’autant plus que l’homme, comme tous les omnivores, se méfie de ce qu’il mange.  Quant à l’obscurantisme, il n’est pas nouveau : les journaux vendent bien depuis des décennies des horoscopes à leur lecteur !

 

Quand on entend par ailleurs Cécile Duflot ou Madame Batho affirmer que le diesel tue 40 000 personnes par an, on voit bien que la réalité ne les intéresse pas

 

Pourquoi d’après vous l’on s’intéresse davantage à « qui finance l’étude ? » plutôt qu’à la méthodologie utilisée pour la mener à bien ?

9782221138717Je n’ai pas d’explication à la bêtise humaine ! Si ce n’est que je constate un développement de ce que l’on appelle la théorie du marxisme ordinaire, qui consiste à affirmer comme une découverte majeure que les gens ont des intérêts. Oui, c’est la base même de l’économie que l’intérêt. Tout le monde a des intérêts et les gens sans intérêts sont sans intérêt !

Plus profondément, je voudrais rappeler que si nous vivons aussi vieux, et que nous mangeons à notre faim, c’est bien grâce à la science. L’être humain n’a trouvé que deux manières de régler pacifiquement les conflits : la justice, et la science. Cela m’évoque une très belle phrase de Karl Popper : « les scientifiques font mourir leurs hypothèses à leur place ». Ce que je reproche à des gens comme José Bové, c’est de détruire les expériences qui étaient faites pour tester leurs hypothèses. Dans l’étude de Seralini, le problème est qu’il n’y avait aucun fondement théorique à ses travaux et que ses résultats ne permettaient pas d’affirmer ce qu’il a prétendu « découvrir » ; c’est pour cela qu’il a été très critiqué par la communauté scientifique, et que son article – chose rarissime – a été retiré de la revue où il avait été publié.

Comment expliquez-vous que les arguments pourtant simples que vous exposez dans votre livre, compréhensibles y compris par un non scientifique, ne soient pas davantage pris en compte par les hommes politiques ?

Parce que les hommes et femmes politiques d’aujourd’hui sont des sophistes. Platon disait qu’il ne fallait jamais discuter avec un sophiste, car il se moque de la vérité. Ce qui intéresse les politiques, c’est avant tout l’opinion. Je rappelle d’ailleurs dans mon livre que Nicolas Sarkozy avait confié à un de mes confrères être conscient de la non dangerosité des OGM, tout en les interdisant parce que les sondages montraient que l’opinion publique y était hostile. Quand on entend par ailleurs Cécile Duflot ou Madame Batho affirmer que le diesel tue 40 000 personnes par an, on voit bien que la réalité ne les intéresse pas. Il suffit d’avoir eu un seul cours d’épidémiologie pour savoir que la première cause de décès en France est le cancer du poumon, et qu’il représente 27 000 morts par an et que l’origine de ces cancers est le tabac, pas le diesel !

À propos du moteur diésel justement, n’est-on pas arrivé au bout de ses possibilités d’évolution, contrairement au moteur à essence ? Sans compter que son coût d’amélioration est sans cesse plus important…

À énergie constante, le moteur diesel a un rendement 25 % supérieur à celui du moteur à essence. Le problème est qu’il est victime d’une surabondance de normes qui conduisent à une forte augmentation de son coût. Il se passe d’ailleurs le même problème dans le nucléaire. Pour vous donner une idée, on estime qu’une vie supplémentaire sauvée grâce à une norme coûte sans doute plusieurs milliards d’euros dans le nucléaire, plusieurs millions pour le diesel et quelques dizaines de milliers pour des accidents de la route. Lorsque les écologistes parviennent à convaincre le gouvernement de « s’occuper » d’un problème (diesel, antenne relais, bisphénol, pesticides, …), cela donne l’impression à la population qu’elle court un risque car il n’y aurait pas de fumée sans feu, il est donc nécessaire d’intervenir, même si cela s’appuie sur des fondements fragiles, voire inexistants.

 

Partie 2 – extraits :

  • Aussi, quand on mesure le nombre de morts par térawatts produits, on constate que l’électricité nucléaire, à production constante, tue 4200 fois moins que le charbon !
  • Je pense que nous avons fait une erreur en arrêtant le surgénérateur car, avec une quantité de déchets limitée (ils tiennent dans une simple piscine), il y a suffisamment d’énergie pour produire plus de 7000 ans d’électricité
  • Les modèles qui laissent penser que l’homme aurait un rôle très limité dans le réchauffement disposent d’autant d’arguments à faire valoir que ceux qui démontrent le contraire.

 

Jean de Kervasdoué, Ils ont perdu la raison, éditions Robert Laffont, 2014, 225 pages.