Où est passé le rêve français ?

Paris, France (Crédits Edoardo Costa, licence Creative Commons)

Par Kevan Saab.

On entend de plus en plus parler dans les médias de l’exil, silencieux mais bien réel, de ces jeunes français qui s’envolent par milliers chaque année vers l’Australie, les États-Unis, le Canada ou encore la Grande-Bretagne à la recherche d’une herbe plus verte. Quelque fois au détour d’une interview, ces jeunes gens nous livrent à chaud les raisons qui les ont poussé à quitter leurs proches et aussi cette terre qui les a vu grandir. Les témoignages se recoupent généralement sur un point : nos jeunes aventuriers ne supportent plus l’atmosphère délétère, le marasme économique ainsi que la mentalité anti-entreprise qui règne depuis trop longtemps en France. Dans l’Hexagone, l’avenir leur semble semé d’embûches, les mentalités y sont étriquées, les ambitions refoulées. Alors quand on a assez de cran pour refuser d’entrer dans le moule, bien souvent, on émigre vers des terres à la hauteur de ses rêves.

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Pour moi, le départ remonte déjà à 5 ans maintenant. Un vol à sens unique vers le Canada, Toronto pour être plus précis, la capitale économique du pays. Durant ces 5 années, passées principalement sur les bancs de l’Université de Toronto, j’ai eu le temps de côtoyer de près cet individu aimable, dynamique et surtout cosmopolite qu’est le torontois typique. Avec plus de 50% de ses habitants nés hors du Canada, Toronto est de loin une des villes les plus cosmopolites du monde, devant New York ou encore Miami. Dans cette métropole en plein boom qui construit le plus de gratte-ciels que n’importe quelle autre ville en Amérique du Nord, le rêve canadien est on ne peut plus vivant. Et oui, tout comme les immigrants européens qui traversèrent l’Océan Atlantique pour rejoindre l’eldorado américain il y a plusieurs générations, environ 250 000 hommes et femmes entrent légalement chaque année au Canada à la recherche d’une vie meilleure pour eux-mêmes et leur famille.

D’après la Banque de Montréal (BMO), une des principales institutions financières du pays, 46% des étudiants des universités canadiennes souhaitent créer leur propre compagnie à la fin de leurs études. Plus proche de moi, je pourrais vous parler de cet ami d’origine marocaine fraichement diplômé qui monte sa boite de cosmétique, de cet ami québécois qui lance en ce moment sa deuxième start-up, ou encore de ce fils d’immigrés pakistanais qui envisage de lancer avec des amis de fonder sa compagnie en biotechnologie. Les exemples ne manquent pas. Un contraste saisissant par rapport aux jeunes français ! En effet, quand on les interroge, 73% des 15 – 30 ans aspirent à… devenir fonctionnaire. C’est bien simple, parmi mes connaissances en France, aucune n’envisage ni près ni de loin de fonder une entreprise.

Night_skyline_of_Toronto_May_2009

Ici, dans ce pays de la taille d’un continent qu’est le Canada, les esprits voient large. Immigrés ou canadiens depuis plusieurs générations, les jeunes sont encouragés à prendre des risques. Le succès entrepreneurial n’y est pas mal vu, bien au contraire. Évidemment, cet état d’esprit a des conséquences profondes sur l’économie du pays qui se reflète notamment dans son taux de chômage plutôt bas (moins de 6.9%) et sa robuste croissance économique (une des plus fortes du G8).

Comment est-ce que la France, pays qui rayonna économiquement, intellectuellement et artistiquement dans le monde entier pendant la fin du XIXème et le début du XXème siècle a-t-il pu devenir morne, poussiéreuse et antipathique au point que les jeunes créatifs français s’exilent pour monter leur boite hors des frontières ? Rappelons qu’il y a un siècle environ, on accourait de toute l’Europe pour venir à Paris étudier, peindre, écrire ou sculpter mais aussi pour faire fortune. Mieux, l’Europe entière s’arrachait les petits bijoux de technologie qui sortaient des ateliers français : du pneu Michelin, en passant par la bougie d’allumage de Fernand Forest, le métier Jacquard, la machine à filer le lin de Philippe de Girard, la turbine hydraulique de Fourneyron, la chaudière tubulaire de Séguin, le four pour l’affinage de l’acier de Pierre Martin, ou encore le procédé Herault d’électrolyse pour la production d’aluminium.

Le déclin relatif que connaît notre pays depuis plusieurs décennies déjà n’a rien d’une fatalité. Le génie français n’a pas disparu, il est juste bridé, réduit au silence par une chape de plomb juridique, fiscale et sociale. Ainsi, plus que jamais, notre salut passe par l’entrepreneuriat, l’innovation et l’audace. Il faut donc instiller aux jeunes l’envie de créer, d’innover, de s’enrichir en France, pas ailleurs. Bref, il faut réinventer le rêve français.