Les raisons du peu de succès de l’apprentissage en France

L’apprentissage est trois fois moins développé en France qu’en Allemagne. Comment l’expliquer ?

Par Dominique d’Emploi-2017.

Les chiffres montrent que l’apprentissage est un bon moyen de lutter contre le chômage et la classe politique, tout comme l’opinion publique, en est convaincue. Ce contrat consiste à alterner des périodes d’enseignement dans un centre de formation et des périodes de travail en entreprise. Face à un taux de chômage très préoccupant chez les jeunes, on peut donc se demander pourquoi l’apprentissage stagne en France, restant environ trois fois moindre que l’apprentissage en Allemagne, soit 400.000 apprentis contre 1,6 million outre-Rhin.

Une faible incitation financière pour les entreprises

Le faible développement de l’apprentissage en France vient en grande partie de la réticence des entreprises à embaucher des apprentis. Si le taux légal d’embauche des apprentis est de 4% de la masse salariale, seules 12% des entreprises le respecte, pour une moyenne globale de 2,5%. La pénalité pour les entreprises qui ne respectent pas le quota est assez faible (de l’ordre de 0,2 ou 0,3% de la masse salariale) et est donc peu dissuasive. Ces chiffres prouvent néanmoins que le dispositif n’est pas suffisamment incitatif en lui-même.

Dans un grand nombre de cas le système est même dissuasif d’un point de vue financier. L’employeur subit davantage de contraintes (salarié absent deux jours sur cinq, engagement sur une durée de 1 à 3 ans) pour un coût souvent plus élevé que le recrutement d’un stagiaire. L’entreprise évite une pénalité financière mais ceci est largement contrebalancé par la contribution financière obligatoire de l’entreprise à la formation de l’apprenti. C’est l’une des absurdités du système : alors que pour le stage, l’entreprise se contente de rémunérer le stagiaire, l’employeur est également tenu de participer de manière très importante au coût annuel de la formation en apprentissage. Par ailleurs, la rémunération des apprentis est très encadrée : l’entreprise doit respecter des barèmes précis en fonction de l’âge et de l’année de formation de l’apprenti.

Un grand nombre d’artisans continuent de recruter des apprentis car ils croient qu’un apprenti coûte moins cher, mais un calcul net complet montre qu’un apprenti est même souvent plus coûteux qu’un employé rémunéré au SMIC. Ce mode de raisonnement est un peu moins vrai pour les grandes entreprises car elles bénéficient de « droits de tirage » particuliers qui leur permettent de récupérer au moins l’intégralité de la taxe d’apprentissage qu’elles versent. Grâce à des services RH dédiés, elles sont également en mesure de rationaliser au maximum leur coût de recrutement. Elles voient dans l’apprentissage une sorte de pré-embauche, dans une vision de long terme qui leur est plus facile que pour la toute petite entreprise. Elles tiennent par ailleurs à soigner leur image.

Des apprentis qui ne maîtrisent pas les compétences de base

Le taux de rupture des contrats d’apprentissage est élevé puisque 25% d’entre eux sont rompus avant terme. Ceci s’explique parfois par une certaine déception des employeurs, qui pensent embaucher une personne directement opérationnelle. Mais cela s’explique également par des jeunes victimes d’une Éducation Nationale déficiente, qui n’a pas su leur apprendre à lire et compter correctement. À l’heure actuelle, 40% des élèves sortant du CM2 (11 ans) sont considérés comme étant en échec scolaire, ayant de très graves difficultés.

D’après le rapport du Haut conseil à l’éducation de 2009 : « Chaque année, quatre écoliers sur dix, soit environ 300.000 élèves, sortent du CM2 avec de graves lacunes : près de 200.000 d’entre eux ont des acquis fragiles et insuffisants en lecture, écriture et calcul ; plus de 100.000 n’ont pas la maîtrise des compétences de base dans ces domaines ». Le rapport ajoute que « comme la fin du CM2 n’est plus la fin de l’école obligatoire, leurs lacunes empêcheront ces élèves de poursuivre une scolarité normale au collège ». Entre le CM2 et les 16 ans de l’élève (âge où l’apprentissage peut commencer), l’enfant n’aura pas rattrapé son retard. Or, même dans les métiers très manuels souvent proposés en apprentissage, il est nécessaire de savoir lire, écrire et compter.

L’apprentissage encore mal vu par l’Éducation Nationale et les Français

Le personnel de l’Éducation Nationale, souvent interlocuteur privilégié des élèves, se montre encore très réticent à l’apprentissage. Le rapport récent de quatre Inspections générales1 mentionne qu’il y est perçu comme une filière concurrente. « Une partie des enseignants, fortement soutenus par une partie de la représentation syndicale, continue de manifester une réelle hostilité à son développement ». Le rapport explique que cette situation reflète une « ancienne et profonde opposition idéologique, celle de l’intrusion de l’entreprise dans l’Éducation Nationale ».

Cela explique peut-être que l’apprentissage soit encore très mal connu. D’après un sondage de février 20142, 69% des Français ne savent pas grand-chose sur les formations en apprentissage et 63% pensent que les formations en apprentissage ont une mauvaise image. Les formations ont pourtant beaucoup évolué : le système de l’apprentissage consiste à insérer une alternance en entreprise dans des cursus d’enseignement qui existent déjà, dans de nombreux domaines. La voie professionnelle de faible niveau – CAP, BEP et bac professionnel – peu valorisée en France, ne se fait pas nécessairement en apprentissage ; à l’inverse, les diplômes en apprentissage peuvent être le fait de grandes écoles. Afin de permettre l’ascension sociale des jeunes peu à l’aise avec un apprentissage trop théorique, il faut donc surtout rendre possibles les passerelles d’un niveau à l’autre, c’est-à-dire que les élève issus de lycées professionnels accèdent à des formations dans le supérieur. Si ces formations sont en apprentissage, elles leur permettront un accès effectif à des emplois plus qualifiés tout en gardant le contact avec le terrain qui leur est adapté.

Les freins évoqués dans cet article ne sont pas les seuls, mais ils contribuent fortement à la stagnation de l’apprentissage en France. Si l’incitation financière pour l’entreprise était réelle, si les jeunes de 16 ans savaient tous correctement lire et compter et si les enseignants prenaient fait et cause pour l’apprentissage, nul doute que l’apprentissage en France serait bien plus développé.


Sur le web.

  1. Les freins non financiers au développement de l’apprentissage, février 2014.
  2. Sondage CSA commandé par l’Institut Montaigne.