Discours post-européennes de Hollande : body langage et magouilles rhétoriques

François Hollande Credit Photo Mathieu Delmestre Solfé Communications (Creative Commons)

Durant la brève allocution télévisée du Président, on a pu entrapercevoir les premières fissures de l’édifice, derrière l’épais brouillard rhétorique. Analyse.

Par Claude Robert.

François Hollande Credit Photo Mathieu Delmestre  Solfé Communications (Creative Commons)
François Hollande Credit Photo Mathieu Delmestre Solfé Communications (Creative Commons)

 

Après la raclée des municipales, lors de ces élections européennes, l’équipe gouvernementale a essuyé un échec encore plus cuisant. Par conséquent, le discours du Président au lendemain de cette seconde défaite ne peut être que profondément révélateur pour quiconque souhaite en décoder le contenu, surtout si l’objectif de cette prise de parole est de travestir les faits, ou de les masquer.

Deux méthodes complémentaires sont utilisées ici, l’analyse du langage du corps, en particulier l’expression du visage, l’élocution et les gestes des bras, et l’analyse du contenu du discours, tout ceci dans le but de déceler un éventuel décalage entre l’interprétation des faits, les mots pour le dire, et le langage kinésique qui l’accompagne. Comme toujours, il s’agit de déceler le contenu latent derrière le contenu manifeste, c’est-à-dire le contenu implicite qui se tapit derrière le contenu explicite, ou plus cruellement, les véritables intentions de l’auteur du discours malgré le nuage de fumée qu’il peut être tenté d’envoyer à ses concitoyens.

Et sans surprise, le nuage de fumée est à la hauteur des événements.

Tout d’abord, ce discours surprend car il semble que ce soit la première fois que le Président s’exprime d’une façon aussi typique. Elle se caractérise par :

  • Un débit verbal très nettement plus rapide qu’à l’accoutumée ;
  • Des gestes à la fois d’une plus grande amplitude et d’une plus grande vitesse. Ces gestes se terminent d’ailleurs souvent sur la table, mains à plat, doigts tendus et serrés ;
  • Des distorsions de la bouche plus fréquentes (sauf erreur, la première vraiment remarquable se produisit lorsque F. Hollande a annoncé le nom de son nouveau premier Ministre au moment du remaniement, c’est dire si derrière cette grimace incontrôlée la charge émotionnelle est forte). Plusieurs fois également, en plus de cette distorsion de la bouche sur l’un de ses coins (le coin gauche), les lèvres accusent régulièrement une tension inhabituelle, au point de disparaître (elles ne sont déjà pas ourlées, à l’état normal, ce qui est d’ailleurs un indice en morphopsychologie) ;
  • Un teint pâle et des traits tirés en particulier autour des yeux qui ressemblent à ceux marqués par le manque de sommeil ;
  • Quelques gestes ratés, avec notamment un loupé remarquable du bras droit qui, pendant un moment, a tenté de se poser sur le bureau sans y réussir. Ce ratage, additionné à quelques hésitations du verbe (faits rarissimes chez F. Hollande, dont l’expression est en général parfaitement maîtrisée) et à une faute de syntaxe sont très révélateurs.

Que disent tous ces indices corporels ? Que le Président est probablement blessé comme il ne l’a jamais été auparavant. Il est à la fois en colère (débit, vitesse et accomplissement des gestes, position des mains, teint pâle) et déstabilisé (distorsions des lèvres et des traits, geste manqué). Ce tableau est d’ailleurs touchant car pour la première fois sans doute, le Président semble atteint dans sa personnalité par l’angoisse et probablement par le doute. Mais le verbe vient aussitôt contredire tout cela, avec même à la fin du discours, un terrible aveu d’ailleurs !

Ce discours justement, à la différence de la gestuelle, s’avère tout à fait classique, avec un abus des recettes qui sont la signature du Président socialiste : dissimulations, mensonges, renversements de situation, et utilisation immodérée du « je » : F. Hollande commence par commenter le vote FN dont il dit qu’il « est une défiance à l’égard de l’Europe ». Europe dont il confirme immédiatement le rôle de bouc émissaire « qui inquiète plus qu’elle ne protège ». De fait, le coupable, la cause de la montée du FN (et du mauvais score du PS en filigrane) ne font aucun doute…

Mais comme le Président ne pouvait faire l’économie d’un mea culpa socialiste, il revient à la charge en déclarant : « c’est une défiance à l’égard des partis du gouvernement… » mais il s’empresse vite d’ajouter : « … de la majorité comme de l’opposition » en associant donc très adroitement son échec à celui des autres partis de gouvernement, c’est-à-dire de la droite modérée.

Mais ce n’est que le premier coup de griffe, qui préfigure une attaque en règle, à l’identique de celle au lendemain des municipales : « c’est une défiance à l’égard de la politique qui après tant d’années de crise appelle toujours des efforts… ce qu’on en voit encore les résultats ». Cette phrase constitue l’un des fondamentaux de la rhétorique hollandaise et elle a été dite avec un surcroît d’agitation qui ne peut pas être neutre : distorsion de la bouche sur le côté, coude qui tente de se reposer sur le bureau mais qui le manque, et faute de syntaxe. Cela trahit une puissante exaspération. C’est sans doute le moment où le Président semble le plus abattu par le doute, et en devient presque haineux.

Ensuite, l’homme reprend du poil de la bête et se lance dans une tirade dont il a également l’habitude, qui consiste à s’approprier les problèmes des Français (qu’il a pourtant clairement accentués en seulement deux ans), pour ensuite déclarer qu’il les refuse et qu’il va les combattre. À ce moment-là, les lèvres sont inexistantes, et les mains à plat viennent très souvent heurter le bureau. C’est probablement le second moment le plus fort du discours, avec une colère nettement perceptible et l’évident souci de montrer de l’autorité, du leadership. Le Président veut que tous ces événements qui lui sont défavorables s’arrêtent, et s’aplatissent sous sa volonté.

Comme il se sent un peu mieux après cela, il s’en prend de nouveau au bouc émissaire européen, ce qui lui permet par un autre incroyable renversement, de faire porter le chapeau de ses erreurs et de son inaction à la politique communautaire. Admirons ce travail d’orfèvre, puisqu’il commence par valoriser l’Europe, avant de la trucider : « L’Europe…/… elle a réussi à surmonter la crise de l’euro, elle était proche de l’éclatement… mais à quel prix, celui d’une austérité qui a fini par décourager les peuples… Aussi, demain, pas plus tard que demain, je réaffirmerai au Conseil de l’Europe que la priorité, c’est la croissance, c’est l’emploi, c’est l’investissement… ». Ainsi, le Président qui n’a pourtant toujours pas mis en musique les recommandations européennes, se permet le luxe verbal de les reprendre à son compte et d’accuser leur auteur de ne pas les avoir émises. C’est assez spectaculaire, et cela ressemble d’ailleurs à la méthode utilisée par S. Royal le soir des municipales, lorsqu’elle s’appropriait certaines idées libérales en provenance notamment de l’opposition. Avec les mots, on peut effectivement modeler le réel, c’est tellement facile.

Et le Président de continuer : « L’Europe, elle est devenue illisible, j’en suis conscient, lointaine, pour tout dire, incompréhensible, même pour les États, ça ne peut plus durer ». À ce moment-là, après avoir fait semblant de déplorer les défauts d’une Europe qu’il assassine en règle grâce à des effets laissant croire des regrets : « j’en suis conscient », comme s’il critiquait l’Europe alors qu’il n’en avait pas envie, et donc qu’il le faisait en toute objectivité, il se met à déballer une longue litanie de conseils à l’endroit de la communauté européenne ! De la part du Président de l’un de ses pays les plus mal en point, c’est aussi renversant que malhonnête.

Pour autant, le Président n’a pas encore fini de se défausser mais il change de bouc émissaire, et s’acharne ensuite sur le précédent gouvernement, tout en titillant la fibre nationale afin de mieux faire passer la pilule : « La France doit être elle-même forte. Depuis dix ans, elle perd des emplois et notamment dans l’industrie, sa compétitivité se dégrade…/… depuis dix ans, à cause de politiques qui n’ont pas été conduites, elle a accumulé les dettes… ».

Pourquoi dix ans ? Les chiffres se seraient-ils dégradés à ce moment-là ? Certainement pas puisque relativement, ils s’amélioraient plutôt par rapport au reste de l’Europe… Ces dix ans ne seraient-ils pas au contraire une façon indirecte d’accuser le précédent Président, ce rival qui risque peut-être de l’empêcher de briguer un second mandat ? Et quid de la crise bancaire ? Et quid des résultats comparés aux autres pays voisins ?

Par ailleurs, il faut réécouter cette séquence et le rythme et l’intonation empreints d’hésitation donnés tout spécialement au mot « notamment ». Il sonne comme la preuve d’un manque d’inspiration : il semble que dès lors qu’il s’agit de rentrer dans les détails des problèmes économiques de notre pays, ce ne soit pas la tasse de thé de F. Hollande. Ce paradigme n’est absolument pas dans sa zone de confort. Pérorer, accuser autrui, oui, mais décrire de façon opérationnelle des mécanismes économiques, très peu pour lui. Le Président a vraisemblablement voulu montrer qu’il était au courant de la réalité en ouvrant une séquence détaillée avec ce « notamment » mais il s’est écoulé un temps mort et l’énonciation de la liste qui a suivi s’est produite avec une évidente panne d’intensité et de spontanéité, un peu comme une récitation mémorisée de justesse…

Puis de nouveau, le Président se livre à une inversion qui nécessite un immense toupet : « C’est pas l’Europe qui nous demande des réformes, c’est pour la France que nous devons les mener à bien, et c’est ce que j’ai décidé en confiant au gouvernement de Manuel Valls sa feuille de route ». Dans cette phrase incroyable, le Président se réapproprie les réformes que lui demande avec insistance l’Europe et qu’il n’a pourtant jamais su mettre en branle si ce n’est, quel courage, il faut l’avouer, en nommant après deux ans perdus, Manuel Valls pour faire le sale travail.

Enfin, clou du discours, véritable aveu qui à lui seul justifiait l’intervention télévisée du Président, puisque cette déclaration clôture son discours et se trouve justifiée et amenée par toute l’enfilade des procédés rhétoriques utilisés depuis le début, qu’on se le dise, le Président ne démissionnera pas : « … et ce sera le combat que je mènerai, tout au long de mon quinquennat ». Fermez le ban, il n’y a pas d’espoir du moindre repentir voire de la moindre autocritique (ne parlons même pas d’autocensure)…

Terrible réalité que celle-ci, tout ce discours de lendemain d’élections européennes n’aurait finalement qu’un seul objectif pour le Président, celui de trouver des coupables qui puissent justifier son maintien à la tête de l’État. Il reste un brin d’espoir toutefois, car jamais F. Hollande ne s’est montré aussi atteint. On entraperçoit en effet, derrière l’épais brouillard rhétorique, les premières fissures de l’édifice.


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