Pesticides : l’« étude » EXPPERT est-elle sérieuse ?

Une étude tout sauf scientifique sur les pesticides fait la une. Y a-t-il quelque chose de sérieux derrière ?

Par Thierry Levent.

pesticidesLa toxicologie et la méthodologie scientifique sont encore une fois victimes d’une étude Canada-Dry, qui s’apparente plus à de la communication qu’à de la science et dont l’objectif essentiel est de faire le buzz.

L’association Générations Futures (GF), qualifie d’enquête un travail intitulé EXPPERT (Exposition aux Pesticides PERturbateurs endocriniens. La question était la suivante : quelle exposition des enfants aux pesticides perturbateurs endocriniens ?

L’analyse critique d’un article : kit de survie

Un lecteur un peu curieux s’interroge naïvement sur la méthodologie utilisée par GF et se livre donc à une lecture critique d’article en se posant normalement les questions suivantes1.

  • Quel est l’objet de l’article et l’hypothèse testée ?
  • Quelles sont les caractéristiques démographiques de la population étudiée, et peut-on en tirer des conclusions ?
  • Quels sont les critères d’inclusion et d’exclusion des sujets étudiés et comment ont-ils été sélectionnés ?
  • Y a-t-il randomisation et les groupes soumis à la comparaison le sont-ils ?
  • Le calcul du nombre de sujets nécessaires a-t-il été réalisé a priori ?
  • La méthode employée est-elle susceptible d’apporter une réponse à la question posée ?
  • Vérifier la cohérence des analyses statistiques, et la présence des indices de dispersion permettant d’évaluer la variabilité des mesures.
  • Discuter des critères de jugement des résultats.
  • Relever les biais (information, sélection), en tirer les conclusions et conséquences dans l’analyse.
  • Vérifier la logique de la discussion et reconnaître ce qui relève des données de la littérature et ce qui est l’opinion personnelle de l’auteur.
  • Discuter la signification statistique des résultats et donc leur pertinence.

Mise en pratique à propos l’étude EXPPERT.

Les conclusions de l’enquête de GF sont évidemment catastrophiques, ce qui n’étonnent pas celles et ceux qui suivent les travaux « scientifiques » de cette association très copine avec les faucheurs volontaires et Greenpeace.

Ainsi donc, une trentaine de têtes blondes concentre dans leur système pileux des quantités phénoménales d’une mélasse de perturbateurs endocriniens (PE), en moyenne 639 10-12 g/mg de cheveux, soit quelques milliardièmes de millièmes de grammes de résidus d’une liste préétablie. La conclusion virile de GE est que « demain aucun organisme ne devra contenir des PE afin de protéger la santé des enfants à naître ».

Mais au fait entre l’introduction et la conclusion de l’article (tout en couleur d’ailleurs), la méthodologie évoquée plus haut est-elle respectée ?

Pas vraiment, car à part la question posée qui peut paraître sensée, le reste ne vaut pas tripette. Les critères d’inclusion et de sélection des sujets sont folkloriques, le nombre de sujets nécessaires pour tirer des conclusions étant inutilisable. La constitution de la cohorte ne doit rien au hasard (il s’agit d’une enquête « conduite par la société civile » donc irréprochable !), aucun descriptif sérieux de la cohorte (poids, IMC, pathologies éventuelles, milieu socio-culturel, définition floue de l’origine géographique…). Pourquoi ne pas réaliser une étude exposés-non exposés et tenter de mettre en évidence une différence statistiquement significative ? Les biais sont énormes voire risibles (les puces et les moustiques parasitent légèrement les résultats puisque l’objectif presque non avoué est de discréditer les méchants agriculteurs non bio). Quels sont les seuils utilisés et les conséquences éventuelles au regard des données de la littérature ? Les analyses statistiques sont impossibles tant les effectifs sont faibles, les données proposées sont peut-être dues au hasard (aucun écart-type calculé), etc.

Bref du Séralini mais en pire, un exploit. Conclusion, on n’apprend rien, des chiffres bruts sont exposés sans analyse et mise en perspective.

Évidemment, les plumitifs éco-compatibles, je veux dire la majorité des journalistes, ont repris en boucle le communiqué de presse de GF sans faire le moindre début d’une éventuelle analyse critique même simplette. Trop compliqué. Scoop assuré, GF a gagné, pas la science.

Perturbateurs endocriniens (PE) et perturbations endocriniennes (PEN).

La notion même de PE et ses conséquences en matière d’impact sanitaire suscitent  toujours des interrogations. Aucune définition n’est pour l’heure adoptée unanimement et employée dans les procédures d’évaluation des risques. Il est donc impossible de procéder à des classements réglementaires y compris en milieu professionnel. Au cœur du dilemme, « le fait qu’en considérant une PEN comme un effet, son caractère indésirable ne peut actuellement être mis en évidence dans une relation causale par des essais  toxicologiques spécifiques 2». La diversité des hormones et systèmes hormonaux mis en jeu et la liste théorique d’effets en découlant est immense. Avant de lancer des anathèmes, il est indispensable de répondre scientifiquement aux questions suivantes : les relations dose-effets non monotones, les effets des faibles doses, la bioaccumulation, les fenêtres de susceptibilité, les effets transgénérationnels. Bref, nous sommes loin du monde merveilleusement binaire de GF.

Après les pesticides et les OGM, les ondes électromagnétiques génèrent des catastrophes médicales confinant au burlesque. Que ce soit pour les OGM et les ondes maléfiques, les sociétés savantes sont méprisées et discréditées par des idéologues qui bafouent toutes les règles de la méthodologie scientifique tout en choisissant le consensus qui les arrangent.

Le sophisme et la crédulité3 employés comme armes idéologiques gangrènent notre démocratie et constituent le moteur même d’une société de l’émotion plutôt que de la  réflexion. C’est le but recherché.

  1. Radwan Kassir, Lecture critique d’article, VG Éditions, 2013.
  2. Luc Multigner, Perturbateurs endocriniens : une exposition difficile à estimer en l’absence de définition claire. Le Concours médical. Tome 134, N° 10, décembre 2012.
  3. Gérald Bronner, La démocratie des crédules, Éditions PUF, 2013.