Thomas Piketty se trompe

Thomas Piketty (Crédits : PS du Loiret, licence Creative Commons)

Plutôt que dénigrer les capitalistes, nous devrions aider les travailleurs afin qu’ils joignent leurs rangs.

Par Michael Tanner, depuis Washington DC.

Piketty CC PS du LoiretLes adeptes de la redistribution de la richesse en Amérique ont trouvé un nouveau héros dans la personne de l’économiste français Thomas Piketty. L’auteur de l’ouvrage Capital au XXIe siècle, récemment traduit en anglais, critique sévèrement les inégalités engendrées par les économies capitalistes modernes et avertit que l’économie de marché « peut potentiellement menacer les sociétés démocratiques et les valeurs de justice sociale qui en découlent. » Pour corriger le tout, il propose un impôt mondial sur la fortune et un taux d’imposition de 80 % pour les revenus supérieurs à 500 000$ aux États-Unis.

Il n’en fallait pas moins pour soulever l’euphorie à gauche. Dans les deux derniers mois, le livre de Piketty a été cité plus d’une demi-douzaine de fois par le New York Times, honneur qu’aucun livre n’a reçu récemment. L’économiste et chroniqueur Paul Krugman encense l’ouvrage comme étant « le meilleur livre sur l’économie de l’année. »  De son côté, Martin Wolff du Financial Times louange le livre en le qualifiant de « livre extraordinairement important. »

Capital au XXIe siècle est bien documenté, contient beaucoup d’informations utiles et offre d’importantes réflexions. Mais le livre n’est pas sans faille. Il y a quelques problèmes d’ordre technique – Thomas Piketty tend à sous-estimer l’élasticité du retour sur investissement en capital –, mais la plupart sont plutôt d’ordre philosophique. Thomas Piketty prend pour acquis les méfaits de l’inégalité, négligeant au passage de se demander si ce qui augmente la richesse des plus riches n’augmente pas aussi le bien-être des plus pauvres. En d’autres termes, doit-on se soucier que certains soient immensément plus riches du moment que l’on puisse réduire la pauvreté au passage ? Doit-on prioriser l’égalité ou la prospérité ?

Pour ne prendre qu’un exemple, Piketty consacre beaucoup de temps à critiquer l’augmentation des inégalités en Chine ces trente dernières années au fur et à mesure qu’elle adoptait des politiques de libre-marché. Par contre, il passe complètement sous silence que ces politiques ont arraché plusieurs millions de personnes de la pauvreté.

Les « solutions » qu’il apporte sont tout aussi problématiques. Il semble croire que l’on peut imposer un « impôt prohibitif » (son expression) sans changer les incitatifs ou décourager l’innovation et la création de richesse. Le monde selon Piketty serait sans doute plus égal, mais serait aussi nettement plus pauvre.

Néanmoins, l’auteur marque quelques points. Plus particulièrement, il observe correctement qu’un retour sur investissement en capital surpasse presque toujours un même investissement en travail. Comme le capital est détenu par un groupe relativement restreint, on observera une augmentation inévitable des inégalités. De plus, quand les riches transmettent ce capital à leurs héritiers, cette inégalité se perpétuera et risque même d’augmenter.

L’on peut donc se demander pourquoi les partisans de Piketty esquivent la réponse évidente au problème. Plutôt que d’attaquer le capital et le capitalisme, pourquoi ne pas augmenter le nombre de personnes pouvant bénéficier de capital ? En somme, pourquoi ne pas créer plus de capitalistes ?

Or, la gauche est justement hostile envers les politiques qui permettraient aux travailleurs d’avoir un meilleur accès au capital.

Aux États-Unis par exemple, les régimes de retraite privés (401 (k)) permettent à quelque 52 millions de travailleurs d’y détenir actions et obligations. Plusieurs politiciens et chercheurs proposent d’abolir ces régimes et/ou d’en éliminer les crédits d’impôt – le Président Obama approuve la seconde proposition, du moins pour les plus riches. Enfin, la sénatrice démocrate Elizabeth Warren, en faveur d’une expansion du régime public de retraite (Social Security, déduit directement du salaire), dénonce les régimes de retraite privés car ils laissent les retraités à la merci des fluctuations boursières et des produits d’investissement douteux.

Pourtant, aucune autre proposition des dernières années n’aurait permis d’augmenter l’étendue de la propriété du capital que de permettre aux jeunes travailleurs d’investir une partie de leurs déductions de Social Security dans un compte épargne personnel. Une telle réforme aurait permis même au travailleur le moins bien rémunéré de bénéficier d’un investissement en capital. En effet, puisque les plus riches peuvent sans doute investir comme il leur plait, les travailleurs les plus pauvres seraient donc les principaux bénéficiaires de cette nouvelle opportunité d’investissement.

Au Chili par exemple, les travailleurs détiennent l’équivalent de 60 % du PIB du pays en actif dans leurs régimes de retraite privés. José Piñera, l’architecte de la réforme fructueuse des régimes de retraite, a fait remarquer que les régimes privés « ont fait de chaque travailleur un détenteur de capital. »

De plus, mon collègue à l’Institut Cato Jagadeesh Gokhale a prouvé qu’en permettant de léguer les régimes de retraite privés, privatiser Social Security permettrait de diminuer les inégalités de façon appréciable.

Cette « démocratisation du capital » avait séduit des militants de gauche dans le passé. Et pourtant, les Démocrates présentement au Congrès préfèreraient vendre leur premier-né à George Bush que d’avoir une pensée aussi impure.

Au bout du compte, l’on peut s’attaquer aux inégalités de deux façons : en abaissant le haut ou en élevant le bas. Une économie de marché capitaliste nous permettrait de réaliser la seconde option. Car un problème majeur de notre époque est une présence trop restreinte, et non trop étendue, du capitalisme.

Les partisans de Piketty devraient méditer sur ce point.


Sur le web. Traduction : Pierre-Guy Veer pour Contrepoints.