L’idéologie libérale et l’idéologie moderne

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Les libéraux l’affirment à tout va : le libéralisme n’est pas idéologique. Mais que penser de cette tendance à rechercher dans toute chose les caractères propres du libéralisme ?

Par Aurélien Biteau.

foiNon, non mon bon monsieur, le libéralisme n’est pas idéologique, c’est au mieux une doctrine. Et comme elle comprend mieux que quiconque la nature humaine, comme elle colle à la peau, pourrait-on dire, comme elle sait vraiment ce qu’est l’Homme, l’observe pour ce qu’il est réellement, cette doctrine libérale ne peut pas être idéologique. Pas d’homme nouveau chez nous, pas de millénarisme et de promesse d’un bonheur éternel. Rien de religieux dans le libéralisme !

Les libéraux l’affirment à tout va : le libéralisme n’est pas idéologique. Parce qu’il observe des réalités, il ne saurait l’être. Et en disant ceci, les libéraux n’ont pas complètement tort.

Toutefois, qu’il existe une doctrine libérale, une philosophie libérale qui ne soit pas de nature idéologique n’empêche nullement l’existence, en parallèle, d’une idéologie libérale. Et malheureusement, celle-ci se montre assez véhémente et nous prive aussi bien de l’honnêteté intellectuelle nécessaire à la réflexion que de la faculté d’observation et de compréhension. Je vais tenter, par cet article, de mettre en évidence l’existence de cette idéologie libérale et les problèmes qu’elle pose.

La quête de vérités

Si nous sommes devenus libéraux, ce n’est certainement pas par envie de devenir libéraux. Nous n’avons pas lu pour la première fois Bastiat, Ayn Rand ou Hayek par simple envie de rejoindre un club des lecteurs de Bastiat, Rand ou Hayek. Si nous les avons lus, c’est d’abord parce que nous espérions trouver chez eux des vérités qui répondaient de façon satisfaisante à nos interrogations. Quête de la vérité, quête du vrai qui motivèrent en premier lieu notre découverte de la philosophie libérale.

Puis prenant conscience de l’ampleur de cette philosophie, nous nous sommes sans doute reconnus en elle, nous nous en sommes sentis proches, et puis enfin, par adhésion aux idées libérales, nous avons affirmé être des libéraux.

Mouvement classique de l’identité, propre à chacun qui se reconnaît partisan parce que convaincu. Mais voilà, peu à peu, la quête du vrai, la quête de la vérité, par la certitude qu’on a de l’avoir approchée de beaucoup, à défaut peut-être de l’avoir atteinte complètement, se mue en une ridicule quête du libéralisme.

Les lectures supplémentaires que nous faisons pour creuser la philosophie libérale, pour mieux la saisir, sont de moins en moins motivées par une quête de la vérité, mais par une quête du libéralisme. Et comme on cherchait auparavant à atteindre le vrai, voilà que l’on cherche à atteindre le vrai libéralisme, ou le libéralisme pur.

Ce que l’on cherche désormais à produire, ce n’est plus des discours vrais, mais des discours épurés : il faut chasser du libéralisme ses défauts, c’est-à-dire ce qui parmi les écrits libéraux ne correspond pas à l’idée que l’on se fait du vrai libéralisme. Et disant ceci, je ne vise aucune école libérale particulière, car il s’agit d’un défaut inhérent à toutes, qu’il s’agisse des libéraux classiques, des minarchistes, des anarcho-capitalistes ou autres objectivistes.

Entre nous, nous ne débattons plus de ce qui est vrai, mais de ce qui est vraiment libéral. Quête inepte et de mauvaise foi : car le libéralisme n’est pas doctrine unique, il est multiple, écoles historiques variées et diverses, qui sont certes proches par leur tradition de pensée et la proximité de leurs ambitions, mais qui n’en restent pas moins distinctes, aussi bien dans le temps que dans leur rationalité propre.

L’idéologie libérale

Si cette forme idéologique de libéralisme, par ses ambitions, ne nous gênait que dans la compréhension de ces écoles diverses du libéralisme, et dans l’organisation des mouvements politiques libéraux, elle ne serait pas d’une excessive gravité, quand bien même nous y perdrions inutilement nos forces.

Mais le problème grave de l’idéologie libérale, c’est qu’elle inhibe notre faculté de comprendre les discours non libéraux. Au lieu de juger le vrai et le faux dans le discours d’autrui, aussi bien de nos proches et des gens que nous côtoyons au quotidien, que dans les écrits non libéraux qui jalonnent l’Histoire de la pensée, nous ne jugeons plus que ce qui est compatible avec le libéralisme et ce qui ne l’est pas.

Grave erreur qui d’une part nous rend arrogants avec nos proches, en niant leur faculté à dire le vrai puisque ce qui importe seulement de leurs discours c’est ce qu’il y a de libéral en eux, et d’autre part nous rend complètement inefficaces dans la lecture de l’Histoire et des écrits non libéraux.

Nous ne lisons plus les grands penseurs de l’Histoire que par ambition d’y dénicher des morceaux de discours compatibles avec notre représentation toute personnelle du libéralisme. Et l’Histoire elle-même, nous ne la pratiquons que dans le but de confirmer le libéralisme et d’infirmer le socialisme : peu importe que les catégories propres à la rationalité moderne qui ont produit le libéralisme et le socialisme n’existaient pas avant le XVIè siècle au mieux.

On en vient à défendre des hypothèses qui ne sont que des postulats infondés : qu’État et gouvernement existeraient depuis tout temps, ou bien que l’absence d’État dans les épisodes historiques est l’anarchie. Que la plupart des grands penseurs sont des libéraux qui s’ignorent, ou à l’inverse, des constructivistes ou socialistes qui s’ignorent.

Aristote ? Un libéral qui s’ignore. Le droit romain ? Un droit libéral qui s’ignore. Jésus Christ ? Eh bien, un libéral qui s’ignore. L’Église romaine ? Une institution libérale qui s’ignore. Saint Thomas d’Aquin ? Un libéral qui s’ignore. L’École de Salamanque, des libéraux qui s’ignorent, et mieux encore, des économistes qui s’ignorent !

Et si seulement on ne faisait cette faute qu’avec la philosophie classique, ne répétant là qu’un préjugé propre à la modernité… Mais nous continuons encore en avançant dans l’Histoire de la pensée ! Foucault ? Un libéral qui s’ignore. Deleuze ? Un anarcho-capitaliste qui s’ignore ! Pierre Clastres ? Encore un libéral qui s’ignore !

Et inversement, même erreur en voyant partout des socialistes qui s’ignorent…

La quête du vrai est abandonnée. Et pourtant, si nous étions honnêtes, alors nous n’aurions que faire du libéralisme. Le libéralisme est une chose très secondaire et de peu d’importance. Je me moque personnellement de défendre le libéralisme, il n’est rien d’important, si ce n’est un moyen utile de désigner des écoles de pensées. Mais il n’est que doctrine historique, pas discours vrai en soi : seules les idées peuvent être vraies, et c’est bien la vérité qui prime.

Aristote, ce libéral imparfait

Lire Aristote, ça ne signifie pas trouver ce qui en Aristote est propre à confirmer notre vision du libéralisme, ça ne veut pas dire trouver en lui ce qu’il y a de libéral. Quête vaine, car Aristote ne pouvait rien connaître du libéralisme. Ça veut dire : restituer Aristote tout entier, de sa rationalité et de son épistémologie à l’ensemble cohérent des idées qu’elles ont produites.

On peut croire qu’Aristote, ou tout autre auteur « libéral qui s’ignore », pensait le libéralisme sans le nommer. Aristote a défendu l’idée d’un droit qui ne dépende pas de l’arbitraire de la volonté d’un législateur ou d’un juge : idée du droit naturel. Or le libéralisme défend l’idée d’un droit qui ne dépende pas de l’arbitraire de la volonté d’un législateur ou d’un juge : idée du droit naturel. Donc entre Aristote et le libéralisme, il y aurait parenté, si ce n’est identité. Aristote ne serait qu’un libéral imparfait, imparfait d’abord parce qu’il s’ignore, imparfait ensuite parce qu’entre Aristote et les libéraux, les libéraux sont, de fait, plus parfaitement libéraux. Ce qu’il y a dès lors d’intéressant dans la lecture d’Aristote, ce n’est pas ce que dit Aristote, c’est la parenté d’Aristote avec le libéralisme.

C’est une erreur importante parce qu’elle voile avec mépris les écrits réels d’Aristote. On réduit Aristote à être l’enfance du libéralisme : un libéralisme imparfait, en devenir, qui ne se connaît pas encore. Un libéralisme mineur… Et de fil en aiguille, un philosophe mineur. Grand parce qu’il a pensé quelque chose qui, en grandissant, deviendra le libéralisme, mais mineur quand même, parce que ce n’est qu’une pensée imparfaite, mal exprimée, rationnellement défectueuse.

Quelle arrogance !

Lire Aristote (ou autre auteur non libéral) nécessite pourtant d’abandonner toute attache au libéralisme. Il faut garder l’esprit ouvert, être à l’écoute. Aristote a développé une philosophie aristotélicienne : quand on lit Aristote, le but est de découvrir et de comprendre cette philosophie aristotélicienne.

Et ainsi on se rend compte que la nature d’Aristote n’a rien à voir avec la nature telle que nous la concevons aujourd’hui ; que le droit naturel d’Aristote est un droit qui a pour but la justice, et non pas la liberté, qui repose sur l’étude des choses déterminant des rapports d’égalité, qui est un droit objectif, et non pas un droit appartenant à l’individu, que le droit n’est pas toujours avantage, mais qu’il peut être aussi obligation. Bref, que chez Aristote, il y a une philosophie originale du droit qui ne doit rien, ni de près, ni de loin, au libéralisme. Dans cette lecture ouverte, Aristote n’est plus mis en minorité a priori, on lui rend sa crédibilité, on le laisse s’exprimer, on ne l’étouffe pas de nos catégories modernes. C’est une fois seulement la bonne lecture faite que l’on pourra prendre la peine de discuter Aristote, de voir ses erreurs et ses vérités, et peut-être même de le condamner. Après l’expérience vraie de la lecture.

J’ai pris l’exemple d’Aristote parce qu’il fut le Philosophe. Mais ceci vaut pour tous les auteurs non libéraux.

Parfois la lecture d’auteurs non libéraux nous semble ardue parce que précisément ils ne s’expriment pas avec le vocabulaire libéral. Dans le brouillard de la lecture, nous essayons spontanément de rattacher aux mots de l’auteur non libéral nos propres catégories conceptuelles : nous tentons de traduire.

Traduire l’auteur avec nos mots de libéraux. Erreur encore ! Si l’auteur n’a pas utilisé les mots du libéralisme, c’est justement parce que ces mots étaient inadéquats à exprimer sa philosophie, ou bien qu’il les connaissait et qu’il les jugeait inappropriés, ou bien que ces mots n’existaient pas encore de son vivant. Mais si ces mots n’existaient pas encore de son vivant, est-ce un pur hasard ? Si les mots du libéralisme n’existaient pas du vivant de l’auteur, c’est peut-être parce que les choses désignées par les mots du libéralisme n’existaient pas encore ; ou bien que la rationalité propre à l’auteur, son épistémologie, lui rendait invisible l’existence de ces choses qu’on ne désignera que plus tard.

Quand Aristote dit « Cité », on a tendance à traduire « État ». Mais pourquoi ? Aristote n’a pas dit « État », il a dit « Cité » : pourquoi faudrait-il lui enlever ? N’est-il pas capable de s’exprimer de lui-même ? De même, quand Aristote dit que l’homme est un animal politique, on a la fâcheuse tendance de traduire l’expression par « animal social » : mais ce n’est pas le mot d’Aristote. Est-ce Aristote qui s’exprime mal, ou est-ce nous qui comprenons mal ? Pourquoi partir du principe qu’Aristote a tort vis-à-vis de sa propre philosophie ?

La modernité, source de voile idéologique

Traduire les auteurs non libéraux, c’est à coup sûr se tromper. Traduire dans nos propres catégories libérales une philosophie qui n’est pas libérale, c’est encore marquer la distance entre nous et les auteurs que nous étudions et n’observer dans les écrits d’autrui que ce qui peut résonner doucement à nos oreilles. On se demande bien quel en est l’intérêt, si ce n’est le besoin d’être rassuré dans nos convictions.

Ce que j’appelle idéologie libérale est cette tendance, ce besoin de voir dans toute chose les caractères propres du libéralisme ou du non libéralisme. Mais à vrai dire, je n’accuse pas le libéralisme d’être producteur d’idéologie. Je crois que l’idéologie, cette faculté à jeter un voile d’idées entre les choses et celui qui les observe, est un phénomène autrement plus général, et pour être exact, un phénomène typique de la modernité et de sa rationalité.

Dans l’esprit classique, le temps intellectuel s’écoulait du passé vers le présent. Les progrès de la philosophie, les progrès des idées ne pouvaient se faire que par la discussion dialectique des autorités : il fallait les connaître dans leurs mots, dans leurs idées, et elles primaient tant qu’on était naturellement enclin à avoir des idées proches d’elles. Le point de départ c’est l’autorité du passé, et nous rejoignons le présent par le commentaire.

Dans l’esprit moderne (à partir du XVIe siècle), la démarche intellectuelle du progrès part en sens inverse : du présent vers le passé. Les progrès de la philosophie, et de tout ce qu’elle entraîne avec elle (la science, la technique, le pouvoir, les arts) ne se réalisent plus à partir des autorités passées. Ils se réalisent à partir d’une philosophie nouvelle présente : il faut créer une nouvelle philosophie, et ainsi de suite, une nouvelle science, des nouvelles techniques, des nouveaux dispositifs de pouvoir. La philosophie s’affranchit du passé : elle est sans cesse créatrice. On ne commente plus, on crée d’abord. Les systèmes philosophiques prolifèrent, on reconstruit géométriquement la réalité, chacun donne sa définition des choses, le rationalisme gagne du terrain.

Quel est alors la place du passé ? Toutes les philosophies du passé sont disqualifiées par la modernité, non pas pour leur fausseté, mais parce que c’est le propre de la philosophie moderne d’attribuer plus de valeur au présent qu’au passé. Qu’on le voit bien par le succès des sciences dû à l’épistémologie moderne ! La connaissance scientifique du monde est de plus en plus juste au fur et à mesure que le temps avance, il faut donc que ce soit vrai aussi pour la philosophie !

Le passé n’est alors au pire qu’une erreur, au mieux que le reflet imparfait de la modernité. L’esprit moderne a ce besoin de créer dans le présent sa propre philosophie, ses propres définitions d’antiques mots, avant de se retourner vers le passé pour se ressaisir, affirmer son universalité. Que devient le passé dans l’idéologie moderne du progrès ? Le passé n’est que le reflet du présent.

On ne voit plus dans le passé que le reflet imparfait de nos catégories modernes. « Cité » ? Un mot imparfait pour dire « État » ! Tout le passé se retrouve mis en minorité. Et pensez donc, les sciences antiques étaient si infécondes ! Quelle crédibilité accorder au passé ?

Et nous, nous avons le totalitarisme, la bombe nucléaire, le gouvernement. Perdons-nous pour autant toute crédibilité ?

L’esprit moderne opère un retournement de l’Histoire. D’abord philosopher, ensuite s’intéresser au passé, et seulement dans la mesure où il est capable de refléter le présent. C’est le propre de la philosophie de l’Histoire : avec Hegel, l’Histoire est dialectique, et le passé est minorité par rapport au présent, qui est achèvement. Même chose avec Marx et le communisme : il n’y a rien de bon dans le passé si ce n’est l’ensemble des étapes de la lutte des classes qui permet d’atteindre le présent capitaliste d’abord, puis le futur communisme. Mais sans aller jusqu’à ces philosophies ouvertement de l’Histoire, il devrait nous apparaître que pratiquement toutes les philosophies modernes se sont manifestées sous la forme d’une philosophie de l’Histoire développant ses lois, soit dialectiques comme chez Marx et Hegel, soit au contraire d’identité, ou pour être plus exact, de réflexion, comme chez les libéraux.

Le passé, c’est le reflet du présent. Et pour cause, la connaissance du libéralisme, véritable miroir, fait refléter dans le passé les idées libérales. Reflet évidemment imparfait, déformé, car le libéralisme étant moderne, la modernité s’exprime mieux que le passé.

Ce genre de préjugés disqualifiant d’office les philosophies passées (et tout ce qu’elles drainent avec elles : les sciences, les techniques les langues, les littératures, les arts, les institutions, les rapports de pouvoir, etc.) nous fait perdre précisément tout espoir d’accéder à la richesse de ces philosophies. Le passé nous apparaît d’autant plus grotesque et absurde : l’esclavage devient incompréhensible, la foi devient incompréhensible, l’alchimie nous devient incompréhensible, les sciences antiques et médiévales nous deviennent incompréhensibles, les institutions du passé nous deviennent incompréhensibles. Et la seule conclusion que nous tirons est que tous ces gens du passé étaient ou bien de parfaits ignorants, ou bien de parfaits obscurantistes. Ne nous vient pas à l’esprit que la rationalité moderne leur était étrangère, et leur rationalité propre était productrice d’esclavage, de foi, d’alchimie, de magie, de souveraineté, etc. Tout dans ce fatras de prétendue ignorance n’est pas nécessairement bonne chose, mais tout n’est pas, de façon évidente, ou bien reflet du présent, ou bien ignorance.

Descartes prétendait pouvoir nous rendre comme maîtres et possesseurs de la nature grâce au mécanicisme, fruit de la rationalité moderne. De la même façon, les modernes prétendent être comme maîtres et possesseurs du passé grâce à la philosophie moderne, et pourtant, tout comme la nature a fini par échapper à la mécanique de Descartes et donc à Descartes lui-même, le passé échappe à la philosophie moderne et aux modernes eux-mêmes. Nous sommes sots et croyons être brillants.

Que gagnons-nous véritablement à être des sots qui s’ignorent ? Ne faut-il pas abandonner cette quête du reflet du moderne dans le passé, au profit d’une meilleure intelligence du passé, et restituer dans le bon sens l’Histoire de la philosophie ?