Le grand bond en avant « Made in France »

On a un temps, en France, redouté l’inaction d’un président mou face à une conjoncture économique difficile. Mais le temps des 100 jours est passé ; le changement, c’est maintenant, et à marche forcée.

La France est un pays d’exceptions qui n’admet pas d’exceptions. Aucun diffuseur de contenus ne se soustraira à la contribution à la création artistique ; aucun citoyen, aucune entreprise ne se soustraira au financement de l’État par l’impôt ; aucun parent ne soustraira ses enfants à l’école de la république ; aucun actif ne se soustraira à notre modèle social unique qui refuse d’admettre la fin de son monopole.

Certaines libertés, en revanche, admettent des exceptions. La liberté d’expression, par exemple, s’inscrit désormais dans un cadre ; elle doit respecter la dignité humaine et ne pas favoriser le développement de troubles à l’ordre public, ni inciter à la haine.

La vie politique est, elle aussi, faite d’exceptions. Les hommes politiques estiment avoir droit à une vie privée plus privée que les simples citoyens, même lorsqu’ils ont longtemps couvert ceux qui trahissaient la parole publique. Ils ne sont pas non plus soumis aux mêmes impôts que le reste des citoyens, ni aux mêmes régimes sociaux, alors que ce sont eux qui les votent.

L’exception française veut aussi que le ministre de l’Éducation disqualifie d’un revers de la main les doutes et inquiétudes de nombreux parents d’élèves sur l’enseignement de la théorie du genre à l’école. D’un revers de la main droite.

Le sujet a été évoqué lors des questions au gouvernement à l’Assemblée nationale, mardi 28 janvier, par une question posée à Vincent Peillon par le député PS de Seine-et-Marne, Olivier Faure.

Le ministre de l’éducation lui a répondu : « L’éducation nationale (…) refuse totalement la théorie du genre. Et elle refuse les instrumentalisations de ceux qui, venus de l’extrême droite négationniste, sont en train de vouloir répandre l’idée qui fait peur aux parents, et blesse les enseignants, que tel serait notre point de vue. (…) Je veux très solennellement rassurer tous les parents de France : n’écoutez pas ceux qui veulent semer la division et la haine dans les écoles. Ce que nous faisons ce n’est pas la théorie du genre, je la refuse, c’est promouvoir les valeurs de la République et l’égalité entre les hommes et les femmes. »

Il est étrange de nier une théorie qui peut pourtant revêtir un intérêt conceptuel, même si des rumeurs inquiètent les parents au point de les pousser à retirer leurs enfants de l’école de la république, au moins temporairement. Étrange de la nier quand les outils de formation à l’égalité femmes-hommes à l’école comprennent une conférence sur la construction de l’identité sexuée de l’enfant. Et surtout, il est inquiétant qu’un ministre de l’Éducation fasse preuve d’aussi peu de pédagogie ; si la théorie est intéressante, ou si elle n’est pas enseignée, l’expliquer aux parents aurait sans doute plus de sens que leur assimilation à l’extrême-droite négationniste.

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Si les parents sont convoqués, ce n’est d’ailleurs pas tant pour les rassurer :

Cette initiative vise à « expliquer » aux intéressés « la réalité des choses » et à « leur rappeler que dans notre pays il y a une obligation scolaire à l’égard des enfants », a-t-il déclaré devant la presse à la sortie du conseil des ministres.

D’une façon générale, toute inquiétude ou critique de l’action gouvernementale semble, aux yeux de la classe politique, être initiée ou instrumentalisée par l’extrême-droite ; et des mesures générales sont prises en réponse à des cas particuliers.

On demande aux entreprises des « contributions », faute de quoi on mettra des menaces en application. Oui, nos ministres menacent par voie de presse des entreprises envisageant de s’installer en France, ou déjà installées.

On attend des citoyens qu’ils s’auto-censurent, certaines opinions devenant des délits. On étend la surveillance des citoyens, aussi bien dans les moyens que dans les situations la permettant. On dénonce régulièrement des ennemis de l’intérieur, qui, pour citer Vincent Peillon, veulent semer la division et la haine. On cherche à modeler l’enfant, l’arracher à ses attaches pré-républicaines.

Alors certes, il y a dans le discours de nombreux Français des exagérations et approximations sur la théorie du genre, certains arguments contre le mariage homosexuel ont jeté le discrédit sur ses opposants, et il est parfois rageant de défendre la liberté d’expression pour en voir un usage nauséabond. Soit.

Mais la France n’en glisse pas moins dangereusement sur la pente du totalitarisme. Parmi ceux qui dénoncent aujourd’hui une dictature socialiste, la plupart en dénoncent avant tout le socialisme, refusant de comprendre que les moyens qu’ils voient aujourd’hui déployés contre eux étaient déjà à portée des gouvernements et parlementaires avant.

Rares sont ceux en effet qui comprennent que le seul moyen de se prémunir d’un usage qu’ils désapprouvent de la force publique est de limiter l’usage de la force publique, que la seule vraie alternative à une éducation obligatoire contraire à leurs principes est la liberté scolaire, et d’une façon générale que la seule garantie du choix est la liberté et que l’État ne doit pas défendre une position unique, même en alternance quinquennale, mais une position neutre.

Les partisans d’un État fort sont mystérieusement convaincus que l’État agira dans leur sens. Les étatistes de droite s’aperçoivent aujourd’hui que c’est loin d’être toujours le cas ; à eux de savoir s’ils préfèrent lutter pour avoir le pouvoir sur le reste du pays, ou lutter pour leur liberté et celle des autres. La liberté accueille tout le monde mais n’admet pas d’exceptions.