La révolte des Bonnets rouges expliquée à Monsieur Ayrault

Petite analyse rapide et illustrée de la révolte des Bonnets rouges de Bretagne à l’usage des Français qui auraient du mal à la percevoir.

Par Thibaud Doidy de Kerguelen

Les Bonnets Rouges présagent-ils d’une de ces grandes révoltes bretonnes ?

Depuis trente ans, les centralismes et interventionnismes parisien et européen tuent l’agriculture bretonne. Ils en ont atténué la douleur par des perfusions de subventions qu’aujourd’hui ils estiment pouvoir arrêter. La Bretagne a construit une part importante de son économie sur l’agroalimentaire qui emploie aujourd’hui plus de 12% des Bretons en emplois directs et probablement le double avec les emplois induits. Un poulet sur trois et plus d’un porc sur trois produits en « France » le sont en fait en Bretagne.

La Bretagne, historiquement frondeuse, viscéralement attachée à ses spécificités historiques et culturelles a toujours été regardée avec méfiance par le pouvoir central français. Qu’il s’agisse de Louis XIV qui fit démolir les châteaux pouvant servir de places fortes ou mit le Parlement sous boisseau, la « Révolution » qui envoya ses colonnes d’assassins ou la république qui refusa d’armer des régiments bretons en 1870 ou au contraire s’en servi de chair à mitrailleuse comme aux batailles de Charleroi ou de Guise (240 000 Bretons sont morts entre 1914 et 1918, soit plus d’un Français sur quatre) ou encore le régime de Vichy qui coupa la Bretagne en deux régions, ce que ses successeurs s’empressèrent d’entériner.

Aujourd’hui, la Bretagne subit de plein fouet la politique de déculturation menée par la néo-bourgeoisie parisienne, dont les effets les plus visibles sont l’implantation de nouvelles populations exogènes. D’origine française ou européenne sur les côtes, extra-européennes dans les villes. Les Bretons ont un petit peu de mal à reconnaître leur pays mais, de nature accueillante, n’en font pas un casus belli tant que les grands équilibres ne sont pas rompus. Il faut dire qu’après des siècles d’émigration économique, les dernières dizaines d’années permettant de « vivre et travailler au pays » sont comme une période de paix.

L’écotaxe peut-elle rompre cet équilibre ?

L’écotaxe fait appel, pour les Bretons, à plusieurs notions. La première, c’est la rupture de l’accord historique qui scella le rattachement de la Bretagne à la France. Il était clairement défini que le Roy de France s’engageait à ne pas lever d’octroi sur le territoire breton (c’est la raison pour laquelle les autoroutes ne sont pas payantes en Bretagne). Or, instaurer des portiques qui lèvent un impôt sur la circulation des marchandises – outre la symbolique régressionniste que cela représente car il s’agit bien de revenir aux octrois dont la disparition fut une revendication majeure de la révolution de 1789 – remet en cause cet accord historique. De plus, comme l’ont très bien expliqué les manifestants, la Bretagne produisant des matières agricoles et en assurant la transformation, les mêmes produits vont passer X fois sous le portique quand des produits d’importation n’y passeront qu’une seule. C’est un handicap majeur pour la production locale déjà mise à mal par une réglementation stupide et inflationniste et des coûts de main d’oeuvre (l’agroalimentaire est une industrie essentiellement de main-d’oeuvre) devenus exorbitants. La nouvelle taxe est donc proprement insupportable car vécue comme une charge supplémentaire sur le dos de l’industrie bretonne, et donc de ses travailleurs.

Là rejaillissent tous les éléments cités précédemment. Les Bretons ont alors le sentiment que tout cela conjugué n’est pas le fruit du hasard et qu’on cherche en fait, au nom de l’uniformisme ambiant à dissoudre le peuple breton. Le problème, c’est qu’on ne tue pas le peuple breton « comme ça ». La révolte fiscale de l’écotaxe se transforme déjà en révolte économique qui risque vite de se transformer en révolte politique, sociale et culturelle, car, comme le dit la chanson, « .. Fais attention, si la Bretagne bouge, tu devrais l’écouter, si tu nous cherches, on met nos bonnets rouges, les Bretons, faut pas les énerver…. »

Addendum du 05/12/2013

Nous apprenons que après une centaine de réunions avec les élus, les partenaires sociaux et les associations, le gouvernement vient d’annoncer en grandes pompes un « plan d’aide et de soutien à la Bretagne » de 2 milliards d’euros. Comme toujours, un rapide examen de ce qui vient d’être annoncé permet de voir que ces soi-disant 2 milliards s’étalent sur plusieurs années, qu’une part importante d’entre eux sont des investissements déjà prévus et intégrés dans ce « plan », que l’enveloppe consacrée à la Bretagne dans le cadre du Fonds Européen Agricole pour le Développement Rural (Feader) est intégrée dans la somme et qu’une bonne part des subventions promises sont à la charge des collectivités locales, c’est-à-dire des Bretons. Autrement dit, le gouvernement, à son habitude (et à celle de ses prédécesseurs) espère calmer le mouvement avec une piqûre de morphine.

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