La démographie, l’inconnue de la croissance

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C’est la facilité ou la difficulté d’accès à l’État-providence qui régulent les flux migratoires.

Par Guy Sorman.

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Les statistiques économiques, dit-on, constituent la forme ultime du mensonge. L’observation, évidemment excessive, vaut tout de même pour les taux de croissance ou, plus exactement pour la manière dont ils sont présentés par les médias non spécialisés et par la classe politique. Les taux bruts annoncés, parce qu’ils sont globaux, ne tiennent généralement pas compte de l’augmentation ou non de la population. Ainsi, en Europe occidentale, la croissance des années 60 qui voisinait souvent 5%, s’appliquait à des nations dont la population progressait de 2% : la croissance du revenu par habitant n’était donc que de 3%. De plus, à cette époque, l’exode rural déplaçait des populations entières d’activités agricoles à productivité faible vers des industries à productivité forte. Cette migration intérieure ajoutait un multiplicateur démographique caché à l’augmentation brute de la population. Les migrations massives du Sud vers le Nord, en Italie, en Espagne, du Maghreb vers la France, de la Turquie vers l’Allemagne, contribuaient aussi à embellir les taux de croissance au-delà de la réalité brute.

Ce facteur démographique éclaire donc quelques pseudo miracles contemporains. La croissance chinoise de l’ordre de 10% aurait été impossible sans la migration massive des paysans vers les villes, c’est-à-dire une augmentation quantitative de fait de la population active. Le gouvernement chinois vient d’en prendre acte puisque face au ralentissement économique, il envisage d’accélérer l’exode rural et la dimension autorisée des familles. À l’inverse, la stagnation japonaise de ces vingt dernières années s’est accompagnée d’une prospérité individuelle grandissante tout simplement parce que la population diminuait. En Allemagne aujourd’hui, la croissance du bien-être individuel est plus rapide que ne le laisse paraître le taux de croissance du PIB puisque la population rétrécit. Aux États-Unis actuellement, le taux de croissance par habitant est, en vérité, à peine supérieur à celui de la zone euro en raison d’un dynamisme démographique et d’une immigration plus soutenue qu’en Europe.

Quels enseignements en tirer ? Vaut-il mieux être luxembourgeois ou chinois, riche dans un petit pays ou pauvre dans une grande puissance ? En Asie, les Japonais semblent opter pour la prospérité personnelle et les Chinois – plus exactement le gouvernement chinois – pour la puissance d’abord. En Europe, les peuples aimeraient obtenir les deux : la prospérité personnelle mais aussi le sentiment d’appartenir à une communauté influente. Ce qui suppose une démographie dynamique mais pas trop, et qualitative plutôt que quantitative. Mais le réglage démographique – sans porter atteinte comme en Chine aux droits des parents – est une science balbutiante. Certes, on peut encourager les femmes à travailler – cas scandinave – par la construction de crèches par exemple. Mais peut-on agir sur le nombre d’enfants ? Il est peu d’exemples probants, sauf répressifs. En réalité, en Europe aujourd’hui, la principale variable d’ajustement rapide est l’immigration.

Compte tenu du vieillissement global de la population européenne, seule l’immigration permet d’équilibrer les systèmes de retraite et d’assurance maladie : à condition qu’il s’agisse d’une immigration de travailleurs. Les gouvernements peuvent-ils agir sur les flux ? Peut-on  favoriser une immigration en quantité et en qualité plus aisément qu’on ne le décrit dans les discours enflammés des politiciens ? Il suffit de partir d’un constat : les immigrants sont rationnels. Si un pays offre gratuitement à tout immigré légal ou non, éducation, soins, allocations sociales, l’immigré rationnel choisira ce pays. C’est donc la facilité ou la difficulté d’accès à l’État-providence qui régulent en fait les flux migratoires. L’Union européenne, sans doute parce qu’elle est pétrie de bons sentiments, n’a pas de politique migratoire du tout.

Cette politique devrait en toute logique être définie par le Parlement européen : lui devrait fixer un quota légal puisqu’une fois entré en Europe, le migrant, dans la zone dite Schengen, est libre de se rendre là où il le souhaite. Seule cette politique collective et sélective permettrait à l’Europe entière de retrouver un certain dynamisme économique, d’équilibrer ses comptes sociaux, sans heurter les sentiments nationaux : d’expérience, on sait qu’un immigré qui travaille est perçu positivement dans le pays d’accueil et négativement s’il ne travaille pas.

Une telle politique migratoire supposerait qu’elle soit fondée sur des impératifs économiques et qu’elle échappe aux passions : ce passage à la rationalité est, sans conteste, l’étape la plus raide de ce scénario.


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