Capital, l’émission qui « dénonce »

Dimanche soir sur M6 était proposée l’émission Capital. Une émission qui n’a pas plu à tout le monde, en particulier à l’une de nos contributrices.

Par Phoebe Ann Moses.

Dimanche soir, j’ai regardé Capital, l’émission qui dénonce. Généralement dans cette émission, il faut choisir son camp, les reportages simplifiant souvent la situation : les riches contre les pauvres, les fraudeurs contre les honnêtes gens, les patrons contre les employés, les méchants contre les gentils. Il y a un petit côté « lutte des classes » très prometteur en termes d’audimat. Il allait y avoir « des révélations » : « Pendant que vous trimez, il y en a qui se la coulent douce » (sic).

L’émission du 17 Novembre  « Impôts : du ras le bol à la fraude » nous épargnait bien des efforts intellectuels, puisqu’il y était question des fraudeurs-riches-méchants, contre les honnêtes-pauvres-gentils. Le reportage dénonçait l’usage de l’argent liquide (et citait comme exemple les commerçants, qui apprécieront !), non traçable par le fisc, et qui permet donc de « tricher ». En caméra cachée, les journalistes se faisaient passer pour de méchants et riches fraudeurs qui voulaient planquer leur argent à Jersey. S’ensuivaient des étapes, minutieusement décrites avec noms des aéroports et horaires des passages. La police n’a qu’à bien se tenir : les journalistes, eux, sont là pour dénoncer qui faisait quoi, où et à quelle heure. C’est ce qu’on appelle le journalisme d’investigation.

Retour sur le plateau où Thomas Sotto interviewe Christian Menanteau, journaliste économique à RTL. Ils avouent tous les deux avoir déjà payé en liquide pour échapper à la TVA. Mais comme c’est le cas « d’un Français sur deux », tout va bien. Petite triche qui ne compte pas. Ils sont comme tout le monde. Équation.

Mais le plus intéressant était à venir : le reportage suivant montrait comment des Français (riches-méchants-fraudeurs) étaient venus s’installer (pardon : « se la couler douce ») à l’île Maurice en quête d’une meilleure qualité de vie. Y était présenté un entrepreneur qui avait tout laissé tomber en métropole pour venir s’établir là où avec son argent, il employait 10 personnes dans son entreprise, 4 personnes à son domicile (cuisinière, femme de ménage, chauffeur, jardinier), avait une maison de 200m2 au bord de l’eau pour le prix d’un 2 pièces en France. Cet homme avait retrouvé du temps libre pour s’occuper de ses enfants, avait monté une nouvelle entreprise, le tout dans un décor de rêve : palmiers, soleil, mer turquoise… et pas de taxe locale, pas d’impôt sur les successions, ni sur la fortune, impôts sur le revenu à 15%. N’est-ce pas le rêve de tout citoyen normalement constitué ? Qui peut dire qu’il serait scandalisé de vivre dans de telles conditions, à moins d’être totalement aigri devant le succès de quelqu’un qui réussit ? Mais non, l’homme est présenté comme un fraudeur. Équation. Vive le journalisme d’investigation.

Mais les équations mathématiques et la grammaire ne sont pas le fort de Thomas Sotto, vu sa méconnaissance des notions de cause et conséquence. Ces Français exilés présentés comme des nantis qui « se la coulent douce » ou qui utilisent de l’argent liquide, c’est un « manque à gagner de 80 millions d’euros, l’équivalent de notre déficit » (c’est aussi l’équivalent du Pont de Tancarville, ou ce que va coûter le report de l’écotaxe, mais ce serait moins efficace pour servir le propos de Capital). Les Français qui sont partis ont créé un manque à gagner pour l’État (d’après lui c’est la cause), donc c’est les autres contribuables qui doivent payer et les impôts augmentent (conséquence). N’est-ce pas plutôt le contraire : l’État prend donc des Français partent. Mais pour éteindre l’esprit critique et allumer la jalousie du téléspectateur, on manipule les faits et on cherche à vous convaincre que c’est vous qui êtes lésés.