Amérique, cesse de respirer !

Le nouveau Club de Moscou dit que les Américains consomment trop d’oxygène.

Par Robert Zubrin.

drapeau Etats-Unis

Je viens de passer une semaine en Russie, mon premier voyage dans ce pays depuis ma dernière visite qui remontait à 1969 quand j’étais étudiant.

Beaucoup de choses ont changé à Moscou depuis cette époque. Les voitures, qui étaient jadis rarissimes dans les rues moscovites, sont aujourd’hui si nombreuses que la circulation automobile est presque paralysée. Seul le vieux métro soviétique qui, par miracle, fonctionne encore correctement (ce n’est pas le cas de la plupart des autres réalisations soviétiques), permet de se déplacer facilement.

Les prix ont été multipliés par mille, alors que les salaires de la plupart des gens ont été multipliés par cent, en conséquence les magasins, autrefois assiégés par des files interminables de clients qui convoitaient des rayons presque vides, regorgent maintenant de produits chics mais n’ont que très peu de clients. Je n’ai vu aucun client au GOUM – de son nom d’origine Glavny Ouniversalny Magazin (Magasin Principal Universel), et qui est à présent une gigantesque galerie commerciale – un lundi midi.

Le gouvernement contrôle la plupart des médias, mais pas tous : à Moscou, les libéraux (terme qui définit les partisans d’un gouvernement de type occidental) ont leur propre dynamique station de télévision, et la littérature semble libre, des œuvres classiques d’écrivains antitotalitaires comme Pasternak et Grossman sont en vente libre dans les librairies. La Seconde Guerre mondiale est toujours très présente dans les esprits, mais le dernier blockbuster, Stalingrad, est sorti en IMAX-3D.

Dans ce qui pourrait être une bonne métaphore du pays, le vaste Centre d’exposition russe situé près du Parc des cosmonautes à Moscou est largement abandonné et en ruines, mais une partie a été reprise par un groupe privé qui y a construit « Mars Tefo », une exposition de colonie martienne d’une qualité remarquable – la meilleure que je n’ai jamais vue au monde – lors de ma visite, j’y ai croisé des dizaines d’enfants joyeux et enthousiastes, passionnés par les opportunités de l’espace, de la science et de l’avenir de l’humanité.

J’ai donné un certain nombre de conférences sur l’exploration spatiale, dont une à l’Institut d’aviation de Moscou, le centre traditionnel d’enseignement en ingénierie aérospatiale en Russie, et à Skolkovo, une « joint venture » ultramoderne entre universitaires russes et le MIT, qui enseigne l’ingénierie et l’entrepreneuriat. Partout j’ai rencontré des hommes et des femmes de talent et de bonne volonté, des individus avec un très grand potentiel, capables de contribuer au progrès de la Russie, de la science et de l’humanité. Dans ces milieux techniques, ainsi que chez de nombreux Russes ordinaires croisés dans la rue, je n’en ai vu aucun qui ne désirait autre chose qu’une relation amicale avec l’Amérique.

Mais j’ai ensuite rencontré d’autres individus, avec d’autres objectifs. Des vendeurs de désespoir, d’envie et de haine qui viennent de constituer le tout récent « Club de Moscou ».

La fondation du Club de Moscou a eu lieu à l’occasion du congrès « Globalistics 2013 », qui s’est tenu du 23 au 25 octobre à l’université d’État Lomonosov de Moscou, la plus vieille et plus prestigieuse institution d’enseignement supérieur en Russie. Je suis tombé par hasard sur le Club de Moscou, après avoir reçu une invitation à prononcer un discours au congrès « Globalistics », qui était présenté comme une célébration du cent-cinquantième anniversaire de la naissance de Vladimir Vernadsky.

Vernadsky (1863–1945) était un grand penseur et scientifique, il fonda la science de la biogéochimie, mais il est plus connu comme le fondateur d’une philosophie d’émergence évolutive selon laquelle la géosphère, dont les lois sont déterminées par la chimie, engendre la biosphère dont les lois sont déterminées par la biologie, qui à son tour engendre la noosphère dont les lois sont celles de l’esprit.

C’est ainsi, par exemple, que la présence d’oxygène libre dans l’atmosphère terrestre est une impossibilité dans la géosphère déterminée par la chimie mais elle est rendue possible par les lois de la biosphère qui peuvent produire de l’oxygène (ainsi que de grandes quantités de sucres, de cellulose et de protéines comme ressources pour la vie) en contradiction avec les lois de l’équilibre chimique, grâce à l’invention de la photosynthèse. Quant à l’existence d’aluminium métallique sur Terre, si elle est impossible dans la géosphère ou la biosphère, elle devient possible dans la noosphère qui maîtrise la technologie.

Ces idées ont été interprétées de nombreuses manières, depuis le point de vue chrétien (Teilhard de Chardin) au point de vue communiste. Mon approche, quant à elle, est humaniste, car je considère qu’elles justifient la théorie selon laquelle l’accroissement perpétuel des ressources et la multiplication des degrés de liberté sont des caractéristiques fondamentales de la nature. C’est pourquoi j’ai été heureux de soumettre un projet de discours, qui a été accepté par les organisateurs.

Imaginez donc ma surprise quand, lors de la cérémonie d’ouverture, après une interminable série de discours de bienvenue par divers dignitaires, les organisateurs ont commencé à aborder les prétendument profondes idées du Club de Rome sur les « limites de la croissance » et la nécessité de rétablir le Club de Rome sous le nom de Club de Moscou pour poursuivre la défense de la cause mondiale malthusienne. J’ai tenté d’intervenir lors de la session plénière du deuxième jour et demandé à l’organisateur en chef de la conférence, le professeur Alexander Rozanov, enseignant à Lomonosov, comment il pouvait sérieusement approuver les idées du Club de Rome, dont toutes les prédictions s’étaient révélées erronées. Et pensait-il vraiment que l’idée de croissance zéro du Club serait bonne pour la Russie et pour le monde ? En guise de réponse, il a esquivé et s’est lancé dans une longue tirade hargneuse sur la guerre froide et la guerre nucléaire à laquelle ni moi, ni les Russes qui se trouvaient à mes côtés, n’avons compris quoi que ce soit.

Mon intervention était prévue au cours d’une session parallèle de l’après-midi, et considérant ce que je venais d’entendre, j’ai décidé de laisser tomber le discours « Vernadskien » que j’avais préparé et de jouer les trouble-fête en clarifiant le débat une fois pour toutes. J’ai présenté des données qui montraient qu’au cours de l’histoire, tandis que la population mondiale augmentait, le niveau de vie avait augmenté aussi – et non pas diminué comme l’avait annoncé le Club de Rome, et avant eux les malthusiens. C’est parce que les « ressources » sont en fait des créations humaines, qui résultent de l’innovation technologique, et que plus il y a d’humains, plus ils seront libres et prospères, plus il y aura d’inventeurs.

Avant l’invention de l’agriculture, la terre n’était pas une ressource. Avant l’invention du forage pétrolier et de la fission nucléaire, le pétrole et l’uranium n’étaient pas des ressources. Aujourd’hui, l’énergie solaire et la fusion thermonucléaire ne sont pas des ressources, mais dans quelques décennies elles le deviendront. Le danger qui nous guette n’est pas le manque de ressources, mais ceux qui prétendent que nous avons épuisé nos ressources. Si nous acceptons leur vision d’un monde de ressources limitées, alors nous approuvons un programme de génocide et une guerre de tous contre tous.

Pour illustrer mon propos, j’ai cité les paroles d’Hitler, à l’automne 1941, quand, pour justifier son ordre d’exterminer les trois millions d’habitants de la ville de Leningrad, il s’est servi précisément de la théorie du Club de Rome de la capacité limitée de la Terre à accueillir des êtres humains, en disant que « les lois de l’existence exigeaient de tuer sans cesse, pour que les meilleurs puissent vivre. » Puis, pour retourner le couteau dans la plaie, j’ai lancé à la face des organisateurs les sombres et émouvantes paroles de la poétesse Olga Berggolts (héroïque animatrice de radio pendant le siège de la ville), qui furent gravées sur le mémorial du million de morts de Leningrad : « Personne n’est oublié, et rien n’est oublié ». Il a fallu vaincre ces idées malthusiennes au prix de terribles pertes humaines, leur ai-je dit. Nous ne pouvons leur permettre de renaître.

Le conférencier qui m’a succédé, un académicien dont l’allure et le comportement suggéraient un fossile de l’ère Brejnev conservé dans l’alcool, n’était pas du tout de mon avis. Mais il a conforté très précisément mon point de vue quand il a entrepris de défendre le programme du Club de Moscou. J’avais tort, a-t-il dit. Les ressources du monde s’épuisent, et c’est la faute de l’Amérique. L’Amérique épuise le pétrole mondial, pis encore, les Américains épuisent l’oxygène mondial.

Bref, pour sauver la planète, il faut détruire l’Amérique.

J’étais vraiment choqué. J’avais bien compris depuis quelque temps que telle était la destination finale du train malthusien, mais c’était bouleversant d’entendre soudain l’annonce du terminus.

Cela dit, si des fonctionnaires du gouvernement étaient effectivement présents à la conférence, des secrétaires d’État de tel ou tel ministère, je n’irai pas jusqu’à prétendre que le Club de Moscou parlait au nom du parti ou du régime de Poutine. Du moins pas encore. De fait, immédiatement après les échanges évoqués précédemment, un conférencier de l’Académie d’Économie, partisan de Poutine, a réfuté énergiquement les propos de l’académicien. Mais il est clair que les membres du Club de Moscou essaient de faire passer le message. Ils disent en fait : « Cher Vladimir Vladimirovitch, il vous faut une idéologie universelle à opposer à l’Amérique. L’idéologie communiste est morte, mais nous vous avons trouvé un nouveau et meilleur package philosophique, une idéologie qui connaît actuellement un grand succès dans les cercles radicaux du monde. Créons une Internationale malthusienne, dont le siège ne sera plus à Rome mais à Moscou, et nous, académiciens, serons les grands prêtres de ce mouvement. »

Cette stratégie est très dangereuse parce que son efficacité est diabolique. Le marxisme traditionnel tentait de combattre la libre entreprise en disant que le capitalisme provoquait la pauvreté et que le socialisme était donc nécessaire. Cela n’a pas marché, parce que c’était faux. Mais si le problème de la libre entreprise est qu’elle met fin à la pauvreté, comme c’est le cas, alors pour les malthusiens, le totalitarisme collectiviste est effectivement la solution. Et l’Amérique, le plus puissant moteur de liberté et de progrès, devient sa cible privilégiée.

C’est une chose quand les porte-paroles d’une puissance rivale vous disent qu’ils vont vous battre dans la course à la lune. C’est beaucoup plus grave quand ils vous disent que vous consommez trop d’oxygène.

Poutine peut-il adopter une telle idéologie et faire de la Russie le leader du mouvement malthusien mondial ? À première vue, cela semble grotesque, étant donné le triste bilan écologique de l’Union Soviétique et le désir actuel de la Russie d’expansion et de développement de ses ressources pétrolières. Mais une telle hypocrisie ne condamnerait pas nécessairement le projet. Considérez, par exemple, la formidable réussite des Soviétiques à se proclamer les dirigeants du mouvement socialiste international, tandis qu’ils pratiquaient chez eux l’esclavage a grande échelle. Les écologistes occidentaux se flattent de leur indépendance, mais leurs organisations sont largement financées par les dons, et s’il le décide, Poutine est capable de donner beaucoup.

Cela dit, les partisans de Poutine comptent beaucoup d’hommes d’affaires, ils savent qu’ils ont besoin des marchés occidentaux et de la technologie occidentale. Ils souhaitent aussi poursuivre leur croissance industrielle en Russie même. Enflammer l’opinion publique nationale sur des problèmes périphériques comme la Syrie peut présenter un certain intérêt politique pour le régime, mais prendre la tête d’une croisade mondiale vouée à la destruction des États-Unis d’Amérique et de la civilisation occidentale, c’est une autre histoire. Ce genre de choses peut rapidement dégénérer et échapper à tout contrôle.

Poutine est originaire de Leningrad. Son père fut grièvement blessé au cours du siège de la ville pendant la Seconde Guerre mondiale, il faillit y laisser la vie. Avant d’adhérer aux thèses du Club de Moscou, peut-être Poutine devrait-il revisiter sa ville natale et méditer quelque temps auprès du mémorial. Veut-il réellement réunir les conditions pour déclencher une nouvelle guerre mondiale ? Dans quel intérêt ?

Si Leningrad est trop éloigné, peut-être Poutine devrait-il juste prendre le métro pour se rendre du Kremlin au Parc des Cosmonautes (parce qu’avant que les problèmes de circulation de la ville ne soient résolus, s’y rendre en voiture lui prendrait une éternité !) et rencontrer les enfants de l’exposition martienne, pleins d’espoir, impatients de devenir de futurs inventeurs de vaisseaux spatiaux et de réacteurs à fusion thermonucléaire, de repousser les frontières de l’humanité vers l’avenir et vers l’extérieur du globe terrestre, vers Mars et au-delà. Qui représente l’avenir de la Russie ? Ces enfants ou un quarteron d’académiciens déments, marchands de haine, d’envie et de désespoir, désireux de se constituer de confortables sinécures en faisant la promotion d’un nouveau conflit mondial basé sur le « Lebensluft1 » ?


Article original publié par National Review Online le 31.10.2013.
Traduction pour Contrepoints : Étienne Martinache.

— Robert Zubrin est le président de Pioneer Energy et l’auteur de Energy Victory. Son dernier livre, Merchants of Despair, fut édité en 2012 par Encounter Books.

Lire aussi : Les marchands de désespoir

  1. En allemand « Air vital », par analogie avec le « Lebensraum » (Espace vital) que l’Allemagne Nazie voulait conquérir en Russie pendant la seconde guerre mondiale (note du traducteur).