Pourquoi il faut gracier Edward Snowden

Edward Snowden, le lanceur d’alerte face à l’espionnage massif de la NSA, ne demande peut-être pas votre grâce M. Obama, mais il devrait l’avoir.

Par Ronald Bailey, depuis les États-Unis.

Un article de Reason.

edward-snowdenLa semaine dernière, le magazine allemand Der Spiegel publiait « Un Manifeste pour la Vérité« , dans lequel Snowden exposait les raisons qui l’avaient poussé à révéler les programmes de surveillance de la National Security Agency. Dans son manifeste, Snowden explique que de tels programmes « ne sont pas seulement une menace pour la vie privée » mais « menacent également la liberté d’expression et la société ouverte« . Il ajoute plus loin que « la société ne peut contrôler et comprendre ces problèmes qu’à travers un débat ouvert, respectueux et bien informé ».

En juin, le Président Barack Obama affirmait qu’il « appelait de ses vœux ce débat » sur la surveillance gouvernementale. Mais les révélations de Snowden sont la seule raison pour laquelle le Président, le Congrès et la population ont « ce débat ». (Grâce à Snowden, principalement, le Congrès est en train d’envisager une nouvelle législation permettant de contenir et démanteler certains des aspects les plus anticonstitutionnels des activités de la NSA). Déjà, les hommes qui avaient supervisé les programmes d’espionnage de la NSA -le Directeur du National Intelligence James Clapper, le directeur de la NSA Keith Alexander et le directeur adjoint de la NSA John Inglis- avaient eu le culot de qualifier Snowden de « traître« . L’administration Obama a entamé une procédure contre le lanceur d’alerte pour violation de l’Espionage Act et pour vol de propriété de l’État. Légalement, l’espionnage est le transfert de secrets d’État pour le compte d’un pays étranger. Mais Snowden n’a ni vendu, ni tiré profit de ses révélations, et il n’aurait apparemment emporté aucun des document de la NSA avec lui en Chine ou en Russie.

« L’ironie est évidente » écrivit en Juin le journaliste Glenn Greenwald. Les même personnes qui ont mis sur pied un programme de surveillance généralisé pour espionner chaque personne sur le globe, dont leurs propres citoyens, accusent désormais « d’espionnage » la personne qui l’a révélé. Les chefs des agences qui dirigèrent et supervisèrent ce vaste programme d’écoute domestique illégal et sans mandat sous l’administration Bush ont, quant à eux, bénéficié d’une amnistie générale pour leurs activités en 2008. Obama vota d’ailleurs en faveur de cette immunité rétroactive.

Le manifeste de Snwoden n’était pas un appel à la clémence, bien que certains commentateurs le considèrent comme telN’y pensez pas, rétorquent les politiques à l’origine du programme de surveillance domestique de la NSA. Durant une émission de la CBS « Face the Nation« , le président de la commission du renseignement du Sénat, Dianne Feinstein (une démocrate de Californie) affirmait « Je pense que la réponse adéquate, c’est aucune pitié ». Son homologue à la Chambre des Représentants, le républicain Mike Rogers, qualifiait lui la clémence de « terrible idée » et déclarait que Snowden « devait revenir et faire ses aveux ». Pendant l’émission « The Week » d’ABC, le conseiller de la Maison Blanche Dan Pfeiffer disait que Snowden « devrait revenir aux Etats-Unis et faire face à la justice ».

Mais qu’arriverait t’il si Snowden « faisait face à la justice » de l’Amérique du 21e siècle ? Dans un article d’opinion du Washington Post, Daniel Ellsberg -qui avait révélé l’affaire des Pentagon Papers– note que lorsqu’il fut arrêté pour avoir diffusé des documents classifiés, il fut libéré sur l’honneur le jour même. Dans l’Amérique d’aujourd’hui, pense Ellsberg, Snowden serait contraint au secret et « très certainement placé en isolement complet »

Snowden aurait-il pu faire part de ses inquiétudes à ses supérieurs ou au Congrès ? Non, répond Michael German, un haut conseiller politique à l’ACLU (Union américaine pour les libertés civiles). « Le Congrès a fait passer l’Intelligence Community Whistleblower Protection Act en 1998″ écrit German, « mais ce n’est ni plus ni moins qu’un piège. Il établit une procédure de rapports internes entre les agences grâce à l’inspecteur général des commissions parlementaires du renseignement, mais ne fournit aucune protection contre les représailles qui en découlent. Le rapport en interne à travers l’ICWPA ne fait qu’identifier les lanceurs d’alertes, les exposant alors aux représailles ». German cite le cas d’un ancien employé de la NSA, Thomas Drake, qui a tenté de faire remonter auprès de ses supérieurs ses inquiétudes concernant des programmes d’espionnage électroniques inefficaces et gaspilleurs. À la demande de ses supérieurs, l’administration Obama entama une procédure contre Drake pour dix violations de l’Espionage Act, et menaça de le jeter en prison jusqu’à la fin de ses jours. L’affaire est finalement tombée à l’eau, mais seulement après dix ans de poursuites judiciaires.

Le Président Obama affirmait en juin que les programmes d’espionnage de la NSA étaient « strictement supervisés par les trois branches du gouvernement ». Mais comme le montre la répression de Drake, ce sont les lanceurs d’alertes, et non les soi-disant superviseurs, qui essayent de poser quelques limites à ces programmes d’espionnage domestique anticonstitutionnels. Peut-il vraiment y avoir une « stricte supervision » quand le directeur du National Intelligence s’autorise à mentir effrontément à un sénateur durant un témoignage au Congrès, affirmant que la NSA ne collectait pas de données téléphoniques sur presque tous les Américains ?

Plus récemment, à la fois le Président Obama et la présidente de la commission du renseignement du Sénat, la sénatrice Dianne Feinstein, ont reconnu qu’ils ignoraient que la NSA avait mis sur écoute les téléphones des leaders de pays alliés. À une récente conférence du Cato Institute sur la surveillance de la NSA, le républicain Justin Amash (R-Mich) décrivait comment les serviteurs de l’État Big-Brother essayent de maintenir les élus dans l’ignorance de leurs activités. Même la Foreign Intelligence Surveillance Court, qui est censée superviser les activités de la NSA, a reconnu dans un rapport -désormais déclassifié- que l’agence lui avait menti à propos de l’étendue de son programme d’espionnage intérieur. Une supervision très stricte, en effet.

Comme Snowden l’avait justement conclu « les citoyens doivent combattre l’étouffement d’informations vitales pour la population. Dire la vérité n’est pas un crime ». Si nous arrivons à stopper la marche vers « l’État totalitaire » contre lequel l’ancien cadre de la NSA, William Binney, nous mettait en garde il y’a environ un an, ce sera en grande partie grâce aux révélations de Snowden. M. Le Président, graciez Edward Snowden maintenant. Nous lui donnerons des médailles plus tard.


Sur le web – Traduction Tramp/Contrepoints