Le prix de la culture

Amazon et le livre dans le collimateur des parlementaires français avec une "loi anti-Amazon"

Les députés ont voté une mesure anti-Amazon : une victoire pour le Syndicat de la Librairie Française, une perte pour les amateurs de culture.

Les députés ont voté une mesure anti-Amazon : une victoire pour le Syndicat de la Librairie Française, une perte pour les amateurs de culture. Retour sur les différents épisodes de cette « exception culturelle » française qui consiste à pénaliser les consommateurs.

Par Alexandre C.

Depuis quelques années, le marché des médias – musique, cinéma, littérature – a vécu des chamboulements. Les disquaires ont été les premiers à voir arriver la révolution numérique avec les graveurs de CD qui il y a plus d’une décennie permettait de copier plusieurs fois ce support avant de les distribuer à ses amis et à sa famille. On se rappellera que les majors de la musique avaient alors mis en place tout un empilage de protections afin d’éviter le phénomène. Mais rien n’y a fait. Le développement du réseau Internet et des services de vente de musique en ligne, associés aux supports de stockage « flash » – les baladeurs numériques – ont marginalisé la vente des traditionnels CD [1].

Le consommateur, a été le plus fort et a finalement fait plier la volonté farouche des plus puissants lobbys et groupes de distribution de la planète. La souplesse d’utilisation des formats numériques est aujourd’hui plébiscité par tous les mélomanes et présentent bien des avantages par rapport aux supports physiques : des milliers de chansons stockables dans un appareil pas plus grand qu’un paquet de cigarettes, pas d’altération du contenu à  force de plusieurs lectures, son de qualité, contenu échangeable rapidement… Dès lors, aucun retour en arrière n’apparaît plus possible. Les disquaires traditionnels ont alors vu leur nombre baisser et ceux qui ont voulu survivre à ce tournant ont dû trouver le moyen d’attirer de potentiels acheteurs : retour des vinyles [2], des éditions limités d’albums, baisse des prix, édition de collection complète ou d’inédits…

Pourtant l’offensive des artistes et des distributeurs s’est poursuivie quand certains ont vu poindre les téléchargements illégaux de contenus musicaux. De cette bataille est née la fameuse HADOPI [3], un édifice aussi inefficace que coûteux. À trop vouloir contrôler les agissements des individus, on les pousse à trouver des voies de secours. Et une fois de plus, le marché continue son inexorable mutation et les individus n’agissent que dans leur propre intérêt à savoir obtenir des médias pour le coût le plus bas possible. Tout en rémunérant le plus faiblement possible les créateurs.

Parallèlement au marché de la musique, celui du cinéma a connu une évolution similaire. Les DVD et autres Blu-ray sont aujourd’hui supplantés par les formats numériques à télécharger [4]. La principale raison à ce décalage temporel est la taille des contenus – un film est plus « gros » que de simples pistes audio. Mais l’accélération des réseaux rend désormais cette limite obsolète, quand bien même, l’amélioration de l’image augmente la taille des fichiers à récupérer [5]. À terme, on devrait voir disparaître la majorité des supports physiques au profit du téléchargement de données. Cela devrait faire plaisir à nos amis écologistes puisque l’on économisera dès lors des matières premières…

Derniers touchés de la révolution numérique : les libraires. Vivant sur la loi Lang qui veut que tous les livres soient vendus au même prix partout en France [6], ils se croyaient intouchables dans leur monopole de distribution de livres. C’était sans compter sur l’invasion de nouveaux concurrents, innovant par leurs méthodes. Ainsi, Amazon, le célèbre groupe américain, très présent dans l’Hexagone, vend des livres à des prix plus bas que les libraires traditionnels, vous les fait livrer à domicile en 48 heures, et surtout a développé les fameuses liseuses pour permettre aux clients de disposer d’ouvrages numériques directement sur un écran de bonne qualité [7]. Résultat : les classiques de la littérature sont disponibles gratuitement et les autres à des prix très attractifs [8]. Voyant cela, les libraires ont lancé l’offensive contre ces vilains distributeurs.

Aujourd’hui, la campagne de lobbying du Syndicat de la Librairie Française a finalement porté ses fruits. Les libraires ont obtenu que les vendeurs en ligne ne puissent plus cumuler la gratuité des frais de transport gratuits et les remises autorisées de 5%. Le principal argument invoqué par les libraires – dont certains vendent aussi des ouvrages sur Internet – est que ces grands distributeurs, Amazon en tête, pratiquent du dumping, en affichant des prix en deçà de celui du marché. L’étendard de la concurrence déloyale est déployé au vent. Entendant la pression du syndicat, le gouvernement – par l’intermédiaire de son ministre de la culture – et les députés de tous bords ont agi en bons conservateurs et ont donc ajouté cette nouvelle règle afin de rebattre les cartes, oubliant au passage une petite chose : ils pénalisent le consommateur, qui pourrait dès lors payer plus cher ses livres [9]. En effet, les plus faibles revenus et les personnes ayant des difficultés à se déplacer louent ce système qui leur permet d’avoir accès plus facilement à la culture et ce d’autant plus que le choix – ouvrages rares, en langues étrangères, livres d’occasion – sur des sites tels Amazon est plus large, que celui proposé par les libraires [10].

À dire vrai, cette mesure sent le mercantilisme à plein nez. Ne doutons pas que si ces géants étaient originaires de France, on ne les pénaliserait pas de la sorte… Qui perturbe le marché en France voit rapidement les foudres des lobbys tomber sur lui. Dans notre cas, ce sont les éditeurs qui sont à la manœuvre car ils voient une manne financière s’envoler avec l’irruption du numérique. Leur conservatisme les force à manipuler toutes les ficelles législatives possibles afin d’éviter toute mutation de ce secteur de l’activité économique. Une manière, pour eux, de faire perdurer leurs petits privilèges à coup de subventions publiques. Jusqu’à ce qu’ils soient définitivement abandonnés et disparaissent de leur belle mort…


Sur le web.

Lire aussi :

Notes :

  1. Richard Branson, fondateur de la défunte chaîne de magasins Virgin, disait récemment avoir vu venir la fin du disque physique avec l’apparition de l’iPod de la marque à la pomme.
  2. Aujourd’hui, ces éditions sont de plus en plus courantes et font le bonheur des amateurs de platines !
  3. HADOPI : Haute Autorité pour la Diffusion des Œuvres et la Protection des droits sur Internet.
  4. À travers la VOD (Video On Demand) notamment.
  5. Qui se souvient encore de la bataille menée entre le format Blu-Ray et le format HD DVD ?
  6. Loi Lang votée à l’époque pour contrer la concurrence de la grande distribution… Déjà une manipulation.
  7. Les Kindle ont connu un grand succès depuis quelques mois.
  8. De fait, on évite les coûts d’impression et les syndicats dont on connait la force de nuisance quand ils décident de ne plus diffuser les journaux d’information…
  9. La loi doit encore passée au Sénat mais on ne doute pas qu’elle sera aussi adoptée et mise en application dès le 1er janvier prochain.
  10. Le site diffuse des ouvrages que certains éditeurs refusent…