Rentrée scolaire : le tableau noir de l’école française

La rentrée des classes est l’occasion de dresser un état des lieux des performances de l’école française. Voici cinq points noirs de notre système éducatif.

La rentrée des classes est l’occasion de dresser un état des lieux des performances de l’école française. Voici cinq points noirs de notre système éducatif.

Par Arnaud Bichon.

La rentrée des classes est toujours l’occasion pour la presse, et surtout la télévision, de ressortir inlassablement chaque année leurs vieux marronniers – et France Télévision n’est pas en reste dans ce domaine. Ainsi, nous avons été abreuvés ces derniers jours de palpitants « reportages » d’« information » sur la façon dont les Français préparent la rentrée de leurs bambins.

Qu’il est instructif de suivre par exemple, dans les dédales de Carrefour, les périples d’une famille Lambda en train de dépenser son allocation de rentrée en remplissant son caddie de cahiers, trousses et cartables ! Qu’il est rassurant d’entendre les conseils pratiques d’un pédopsychiatre pour éviter que les bout’choux ne débutent l’année stressés – en gros, il faut bien les faire dormir la veille de la rentrée ! Hier, c’était la grande rentrée des enseignants et c’est avec un immense intérêt que nous avons découvert l’application avec laquelle une jeune enseignante préparait ses premiers cours et bien sûr, nous avons pu compatir à son angoissante appréhension de se retrouver pour la première fois de l’autre côté de la barrière.

Aujourd’hui, jour de rentrée des élèves, nul doute que nous aurons l’occasion d’accompagner via nos écrans la matinée de la famille Michu du réveil au petit-déjeuner jusqu’à l’attendrissante séparation de la maman et de son fiston devant l’école. Bien sûr un point sur le poids des cartables des pauvres chérubins sera un passage obligé. Nous aurons droit aussi à l’indispensable image de Monsieur le ministre de l’Éducation nationale qui formulera ses vœux de bonne rentrée à une classe totalement choisie au hasard, dans une école pas trop éloignée des rédactions parisiennes. La voix off du journaliste n’oubliera pas de préciser que l’importante réforme en cours sur les rythmes scolaires est en bonne voie de mise en œuvre.

Mais au-delà de ces portraits télégéniques et idylliques, derrière la beauté du métier d’enseignant, la bonté de la mission publique, la gaieté de l’apprentissage, la libéralité de l’« école gratuite », quel est donc le vrai visage de l’école française ? État des lieux peu reluisant : voici cinq éléments clefs de notre système éducatif dont ne vous parlera certainement pas France Télévision.

1. L’école française, une fabrique d’illettrés

Si l’on se réfère à la définition basique de l’illettrisme, l’incapacité à lire un texte simple en le comprenant, alors il faut se rendre à l’évidence : aujourd’hui en France, près de 20% des élèves entrent au collège en étant illettrés. C’est donc un cuisant échec pour l’école primaire qui ne parvient pas à remplir sa mission première. D’après les chiffres de 2012 fournis par la défense nationale (à l’occasion des tests de la Journée défense et citoyenneté), le taux d’illettrisme chez les jeunes Français se situerait entre 10% ou 20%, selon les définitions retenues. Pire, 4,4% seraient en situation d’analphabétisme.

Figure 1. Les compétences en lecture des jeunes. Source : ministère de la Défense (JDC 2012).

 

Ces mauvais chiffres ont généré des polémiques récurrentes ces dernières années. De nombreux parents d’élèves et des associations telles que SOS Éducation ont accusé la mise en œuvre d’une nouvelle méthode de lecture dans les classes de CP – la « méthode globale » qui consiste à deviner les mots avant de savoir les déchiffrer – à la place de la traditionnelle méthode syllabique, qui repose sur la découverte progressive de l’alphabet, des syllabes et des sons. Devant les critiques insistantes, l’Éducation nationale a prétendu en 2005 avoir fait machine arrière et abandonné la méthode globale, pourtant certaines enquêtes tendent à montrer qu’une écrasante majorité des enseignants de CP utilisent aujourd’hui une méthode mixte incluant partiellement cette méthode.

2. Les jeunes Français, les bonnets d’âne de la classe européenne

PIRLS et PISA : voilà deux acronymes qui désignent deux grandes enquêtes que l’école française préfère ignorer. Celles-ci proposent une comparaison internationale des compétences des jeunes à l’issue de leur parcours dans le système éducatif – compétence, c’est-à-dire non la simple mémorisation de connaissances, mais la capacité des jeunes à les mobiliser de façon concrète : comprendre un texte, résoudre un problème par exemple. Fortement commentées à leur lancement au début des années 2000, alors que notre Éducation nationale obtenait des places honorables dans les classements internationaux, elles ne trouvent plus beaucoup d’écho aujourd’hui dans la presse et chez les politiques ; il faut dire que depuis une décennie, elle n’a fait que dégringoler dans le « hit parade » des pays développés.

Alors, dans la classe des élèves européens, le jeune Français serait-il le cancre du fond de classe, endormi près du radiateur ? C’est bien ce que semble indiquer l’étude PIRLS1 qui mesure les performances en lecture des élèves à la fin de leur quatrième année de scolarité obligatoire (CM1 pour la France). Avec un score de 520 points, classée à la 19e place (sur 23 pays de l’UE évalués), la France se situe en-deçà de la moyenne européenne (534 points), et ce quelles que soient les compétences considérées, des plus simples (prélever des informations dans un texte) aux plus complexes (analyser et évaluer le contenu d’un document).

Figure 2. Classement des pays européens participant à PIRLS 2011 (ce graphique ne prend en compte que les pays de l’Union européenne qui ont participé à PIRLS 2011).

 

En outre, si on devait constituer des classes de niveaux avec les élèves européens, alors on trouverait davantage de jeunes Français dans les classes de faible niveau. En effet, si l’on ordonne tous les élèves des pays européens ayant participé à PIRLS en fonction de leur score et que l’on découpe cet ensemble en quatre groupes de même taille, on note que les élèves français se trouvent surreprésentés dans le groupe le plus faible (32% contre 25%) et, à l’inverse, qu’ils sont sous-représentés dans le groupe de plus haut niveau (17% contre 25%).

Autre détail intéressant, les élèves français se distinguent également au cours de cette enquête en étant les plus nombreux au sein des pays européens à s’abstenir de répondre et en étant les plus nombreux à ne pas terminer les épreuves qui leur sont proposées.

L’étude PISA2 n’est guère plus flatteuse pour la France. Loin derrière celles de nos voisins (la Finlande, les Pays-Bas, la Suisse notamment), l’école française récolte en effet de poussifs résultats en compréhension de texte (classée 22e avec un score tout juste dans la moyenne), en mathématiques (classée 22e à nouveau) ou en sciences (classée 27e). Pire, les résultats de la France n’ont fait que dégringoler sur la dernière décennie, notamment en mathématiques où elle rétrograde du groupe des plus performants au groupe des moyens, alors que la moyenne des pays de l’OCDE a grimpé.

3. Un ascenseur social en panne

Bien qu’on justifie généralement l’existence d’une école « gratuite » et obligatoire au nom d’un principe d’égalité, le système éducatif français est l’un des plus inéquitables de l’OCDE, toujours selon les résultats de l’étude PISA. C’est en effet sur les bancs de l’école française que les différences de « capital culturel » entre élèves issus des classes populaires et aisées sont les plus marquées. Cela se retrouve également dans les dernières statistiques du baccalauréat.

Figure 3. Réussite au baccalauréat selon l’origine sociale (2012), calcul d’après les chiffres du tableau 8.10 du RERS 2013.

 

Ainsi, parmi les jeunes qui réussissent au bac, 76% des enfants de cadres ou de professions intellectuelles supérieures obtiennent un bac général qui leur ouvrira les portes des universités et des meilleures écoles, avec l’espoir d’accéder à une catégorie socio-professionnelle supérieure, alors que seulement 31% des enfants d’ouvriers sont dans la même situation. Ces derniers obtiennent majoritairement (46%) un bac pro avec lequel, on le sait, il est extrêmement difficile de poursuivre des études supérieures. L’école française est une machine à reproduction sociale.

Et la situation se détériore ces dernières années : les premiers touchés par la dégradation de l’école sont les jeunes issus des classes populaires. Ce sont en effet les enfants les moins favorisés socialement qui tirent les performances françaises « vers le bas » de l’enquête PISA depuis dix ans.

4. Une inflation de diplômés

Si les différentes études extérieures à l’Éducation nationale (ministère de la Défense, IAE, OCDE) soulignent la médiocrité des compétences de la jeunesse et le déclassement progressif du système éducatif au plan international, cela ne semble pas bousculer les certitudes de l’école française qui continue de diplômer à tour de bras. L’objectif de « 80% d’une classe d’âge au niveau du baccalauréat », popularisé en 1985 par Jean-Pierre Chevènement alors ministre de l’Éducation nationale est en passe d’être atteint.

Figure 4. Évolution de la proportion de bacheliers dans une génération selon la voie depuis 1970 (%). Source : RERS 2013.

 

L’éducation a connu deux grandes vagues de massification. La première, lancée en fanfare par Chevènement en 1985, a duré une dizaine d’années durant lesquelles la proportion des Français obtenant un bac général ou technologique a progressé d’environ 85%. Ainsi s’ils n’étaient que 19% d’une génération à décrocher un bac général au milieu des années 80, ils étaient plus de 37% à l’obtenir 10 ans plus tard. Une progression similaire a concerné les bacs techno. En une petite décennie, la France est donc passée d’une situation où elle diplômait moins de 30% d’une génération au niveau bac à près de 63%, et ce sans envisager de changements majeurs en termes pédagogiques et organisationnels. Qui peut croire un seul instant que cela ne s’est pas fait au détriment du niveau des diplômés ?

Débutée dans les années 1990, la deuxième vague de massification a surtout reposé sur le développement des bacs professionnels. D’aucuns prétendent que cela a permis depuis de maintenir stable le niveau des bacs généraux et technologiques. Lorsqu’on se penche, dans le détail, sur les taux de réussite aux examens, on peut toutefois avoir quelques réserves – notamment si l’on observe par exemple la courbe du sacro-saint bac S, que les médias aiment présenter comme celui de l’élite de la jeunesse française.

Figure 5. Évolution du taux de réussite au baccalauréat de la série S depuis 1995 (%). D’après les chiffres de RERS 2013.

 

5. Une école « gratuite » toujours plus chère

« La faute aux moyens ! » ne manquent jamais de pester les syndicats dès que l’on évoque les piètres performances de l’Éducation nationale. Sauf que cet argument ne tient pas. Alors que le niveau des jeunes Français s’est dégradé, la dépense moyenne par élève a explosé : au cours des 20 dernières années, 57% de hausse pour l’élève de primaire, 52% de hausse pour le lycéen (chiffres corrigés des effets de l’inflation).

Figure 6. Évolution des coûts moyens par élève (en euros, prix 2011). Sources : RERS 2013.

 

« La première rentrée de la gauche »

Illettrisme, dégradation des compétences des jeunes, déclassement de l’école française au plan international, panne de l’ascenseur social, surcoûts… il y a du pain sur la planche du ministre de l’Éducation nationale ! Mais Vincent Peillon, qui claironne depuis quelques jours qu’on va assister à « la première rentrée de la gauche », celle de la « refondation », a-t-il bien pris la mesure des défis à relever ? On peut franchement en douter au vu des actions engagées et communiquées avec emphase par le Ministre depuis un an : embauche d’enseignants, réorganisation des emplois du temps, mise en place d’une morale laïcarde, suppression des mauvaises notes, introduction de la théorie du genre dans les programmes…


Notes :

  1. L’enquête PIRLS (Progress in International Reading Literacy – Programme international de recherche en lecture scolaire) est réalisée par l’IAE, l’Association internationale pour l’évaluation du rendement scolaire.
  2. Le programme PISA (pour « Program for International Student Assessment » en anglais) est un ensemble d’études menées par l’OCDE.