Misères de la philosophie libérale

Quelle critique le libéral-conservatisme peut-il adresser au libéralisme classique, et par extension, au libertarianisme ?

Quelle critique le libéral-conservatisme peut-il adresser au libéralisme classique, et par extension, au libertarianisme ?

Par Aurélien Biteau.

Depuis quelques semaines, un débat sur la compatibilité et l’homogénéité du libéralisme et du conservatisme s’est installé sur Contrepoints. Il fut jusqu’ici l’occasion d’un véritable déballage d’ignorance sur la nature du conservatisme de la part de certains contributeurs et commentateurs. Le conservatisme souffre chez beaucoup de préjugés aussi ridicules que ceux dont doit souffrir le libéralisme de la bouche des socialistes. De la même façon que l’opinion commune semble ignorer totalement le background philosophique du libéralisme et se permet donc les plus vulgaires caricatures à son sujet, nombreux sont les libéraux totalement ignorants du background philosophique du conservatisme, et dressent les portraits les plus idiots qui soient de ce courant de pensée.

C’est pourquoi, avant d’en venir au sujet essentiel de cet article, et en tant que libéral-conservateur moi-même, il me faut signaler en premier lieu que non en aucun cas le conservatisme n’est qu’une simple question de valeurs morales ou de croyances individuelles. C’est une véritable misère que de croire qu’un conservateur est simplement une personne qui a des valeurs individuelles conservatrices ou religieuses. Parole d’athée. Un libéral-conservateur n’est pas un libéral politique faisant des choix individuels conservateurs, car en effet, s’il n’était que ça, il serait inutile de se dire autre chose que « libéral ».

Le conservatisme est un véritable courant philosophique propre qui ne s’intéresse pas spécifiquement à la morale et à l’éthique. Il porte bien plus son regard sur la politique et la société. Il reconnait qu’il existe un ordre social dont l’équilibre précaire, s’il peut être perçu, est d’une très grande complexité vis-à-vis de laquelle la raison reste ignorante, et c’est pourquoi il prêche la prudence en politique, prudence qui n’est clairement pas la vertu de l’État. Le conservateur, davantage éclairé par la philosophie classique, porte ainsi en horreur toute philosophie politique qui aurait la prétention de fonder ses principes par les idées abstraites de la raison. Or il est nécessaire de reconnaître que le libéralisme est né de ce type de philosophie et que ceci ne fut pas sans malheur.

C’est le sujet de cet article : ce libéralisme dont Hobbes fut le précurseur et qui se développa aux XVII et XVIIIè siècles a péché par orgueil au sein de la modernité et fut par trop aveugle de ses propres limites. Je vais essayer, par la suite, de remettre en perspective cette philosophie et ses concepts essentiels et le rapport que nous entretenons, nous libéraux des temps actuels, avec eux. Je souhaite indiquer que j’explore ici une intuition, et que ce que j’avancerai mériterait d’être développé bien davantage et peut aussi s’avérer tout à fait discutable.

Le droit naturel : la grande confusion

L’un des concepts majeurs du libéralisme, c’est bien sûr le droit naturel, que certains d’entre nous écrivent religieusement avec une majuscule. J’ai écrit LE droit naturel, et c’est peut-être une erreur, car parmi les misères de la philosophie libérale, on doit compter ce fait étonnant qu’il est écrit indifféremment droit naturel au singulier ou au pluriel chez les libéraux comme s’il n’y avait aucune différence de sens entre le droit naturel et les droits naturels.

Sur les questions de droit, la plupart des libéraux se sentent confiants. Ils tiennent pour absolument certains qu’il existe des droits naturels que l’individu doit précisément à sa nature. Les droits naturels sont synonymes de liberté, qui est ainsi définie de manière négative. Et ces droits sont le produit du libéralisme et des philosophes libéraux. Merci John Locke.

Malheureusement, la réalité est bien différente. Les droits naturels des libéraux, bien loin d’être issus d’une philosophie nouvelle et d’une grande rigueur dans le raisonnement, sont en fait une complète parodie du droit naturel antique et médiéval [1].

J’ai déjà eu l’occasion d’écrire quelques articles sur le droit naturel et les droits naturels. Je renvoie les lecteurs vers ces articles.

Le reproche tout à fait fondé que les libéraux font aux socialistes de changer le sens du mot liberté en opposant « liberté formelle » et « liberté réelle » peut leur être retourné au sujet du droit. Le droit a d’abord été défini par Aristote (dikaion) [2] et repris dans le droit romain (ius) comme étant la juste part de chacun. C’est le travail du juge de dire le droit, c’est-à-dire, dans un litige, de dire ce qui est à chacun. Le droit n’est en rien un pouvoir de l’individu, il est une chose. Il n’est pas nécessairement une chose positive ou un avantage. Une obligation, par exemple, pèse sur celui à qui elle appartient. En aucun cas les hommes ne naissent libres et égaux en droit : l’homme naît chétif et doit tout à ses parents qui l’élèvent et à sa famille, et l’enfant né ne saurait être l’égal de son père. De même, dans un litige entre deux parties, chaque partie a des droits différents.

Le juge n’est pas créateur de droit, il le découvre au sein de l’ordre, par les catégories et les genres qui le composent. Et parce que l’ordre évolue, le droit est évolutif, il change, et les solutions de droit du passé peuvent se révéler injustes et inefficaces au présent. D’autres, au contraire, se révèlent stables de manière admirable, comme la propriété privée.

À partir du XVè siècle, et petit à petit, le droit est approprié par les théologiens et perd de plus en plus sa nature juridique. L’époque moderne (XVI-XVIIIè siècle) en fait définitivement un objet de la philosophie politique et de la philosophie morale : c’est la fin de la philosophie du droit [3] – les libéraux ont tort de prétendre que le libéralisme est une philosophie du droit : ils prouvent par là leur complète ignorance de ce que peut être la philosophie du droit et le travail des juristes. Hobbes n’a jamais été un philosophe du droit, pas plus que Locke, Bastiat, Rand ou Rothbard.

L’époque moderne signe le passage d’un art de philosopher, la dialectique, à un autre, le syllogisme, et les succès nouveaux des sciences ne sont pas pour rien dans ce changement. Les philosophes s’épargnent de discuter leurs prédécesseurs : ils sont de plus en plus enclins à créer des systèmes à partir de leur propre raison et font semblant de ne plus avoir d’influences. C’est ainsi qu’ils reprennent le vocabulaire philosophique passé en tentant de forcer l’intégration des concepts qu’il recouvre au sein de leur propre philosophie. Le droit naturel a subi cette épreuve, et sous l’apparente rigueur de ces nouveaux systèmes « géométriques » se cache l’imposture du changement de sens des mots qui masque des tentatives de rationalisation a posteriori de ce qui existait déjà.

Ainsi le droit naturel, d’une chose, devient-il un pouvoir de l’individu. Ou des pouvoirs. Le droit devient pluriel. Pire, il perd toute valeur juridique et vient se confondre avec la loi naturelle, autre concept hérité de l’Antiquité et du Moyen-Âge [4]. Le droit est un impératif, un commandement, et il n’est pas étonnant que les philosophes libéraux posent les premières pierres d’un droit totalement légaliste.

Mais en combinant ce droit légaliste avec les théories politiques nouvelles du XVII et XVIIIè siècle, dont le concept de contrat social est un des grands produits, les libéraux ont ouvert grand la porte au positivisme juridique d’une part, au socialisme d’autre part qui a pu reprendre à sa sauce cette conception faussée du droit. Il est facile, aujourd’hui, de prétendre que le libéralisme, grâce à la puissance de sa philosophie, est une solution aux problèmes causés par ces deux courants. Mais c’est oublier que c’est très justement cette philosophie mal bâtie, malgré sa rigueur devant laquelle on aime à s’extasier, qui est leur cause.

La politique : de l’ordre social à l’individuation

Le libéralisme a donc, comme on l’a vu, intégré le droit à la philosophie politique, jetant aux oubliettes l’authentique philosophie du droit née avec Aristote et perfectionnée par les Romains. Il ne fut pas le premier à le faire, mais il a continué dans cette voie. Parmi les libéraux contemporains, seuls Bruno Leoni [5] et Friedrich Hayek [6] ont compris la différence entre ces deux philosophies, bien que la philosophie politique fût la priorité de ce dernier, laissant ses théories sur le droit quelque peu imparfaites.

Or la philosophie politique a subi, elle aussi, d’importantes mutations avec l’époque moderne, mutations dont notre époque contemporaine semble avoir perdu presque toute conscience, valeureusement enorgueillie d’être la digne force du Progrès.

Dans l’Antiquité, la philosophie politique consiste essentiellement à comprendre la vie politique, c’est-à-dire, comprendre dans la Nature qui est ordonnée, et composée de genres, d’espèces, de catégories, les Cités, qui existent. Cette philosophie s’inscrit dans une perspective téléologique : il y a un ordre apparent de la Nature dans laquelle les choses comptent, parmi leurs causes, une finalité.

La Cité, qui est une réalité, a pour fin ce que nous appelons le bien commun. Dès lors la philosophie politique cherche en vue de cette fin la meilleure constitution – non pas un texte fondateur, puisque la Cité est et existe déjà – mais le meilleur ordre, où chacun est à la place qui est sienne.

Au Moyen-Âge, cette conception est peu à peu perturbée par les luttes entre les empereurs et les papes, ainsi que par les rois qui, unifiant leur territoire, cherchent leur place au sein de la Chrétienté. À ce titre, Machiavel, à la fin de cette période, transforme l’objet de la philosophie politique en s’intéressant au pouvoir personnifié par le Prince. La constitution de la Cité et sa finalité, le bien commun, cèdent leur place au bien du Prince et à ses actions.

C’est avec le libéralisme et Hobbes qu’une tentative de fusion de ces deux sortes de philosophie politique a lieu. Mais à nouveau, les concepts antiques sont dénaturés. Par excès de rationalisme, l’établissement de la fiction de l’état de nature ne permet de voir comme bien des individus que leur succès dans la poursuite de leurs propres fins. La Cité comme réalité est méprisée, ainsi que l’ordre social. Le monstre sacré de la modernité, le contrat social, fait figure de constitution non pas d’une Cité, mais d’une masse d’hommes qui ont intérêt, dans la poursuite de leurs propres fins, à céder leur liberté à un seul qui perd toute responsabilité par la possession du pouvoir absolu.

La philosophie politique moderne est sans cesse orientée sur l’individu au mépris des réalités qui constituent l’ordre social telles que la famille et la Cité qui est déjà. À force d’abstraire, à force de ne pas prendre conscience de ce que la raison ne peut connaître, la tentation de la table rase est en germe dans ce libéralisme, et le socialisme poursuivra dans cette voie. Encore une fois, présenter cette philosophie libérale comme une solution aux problèmes du socialisme, c’est ne pas comprendre que loin d’être un rempart contre celui-ci, elle en fut une porte ouverte.

La politique n’a aujourd’hui plus de fin propre. Tous les individus et les groupes d’intérêt en font leur outil pour assouvir tous leurs souhaits et désirs, au mépris de l’ordre social réel. C’est le règne du constructivisme au sein de la politique, et de l’individuation au sein de la société, si bien perçue par Tocqueville. L’État construit, fabrique, modèle la société selon les désirs et idéologies à la mode, tandis que l’individu devient, dans les relations de pouvoir, avec l’appui du clientélisme visant précisément à satisfaire les désirs individuels, un être isolé face au « plus froid des monstres froids ».

L’État et le gouvernement : nos créatures

Sous l’influence du mouvement libertarien, les libéraux sont enclins à se considérer aujourd’hui comme des adversaires de l’État, et lorsque certains d’entre eux lui trouvent une légitimité dans un domaine limité, c’est à peu près toujours dans l’idée que l’État est un moindre mal. Il me semble que ceci est faux ou au moins à moitié faux, et que la philosophie libérale, bien loin d’avoir cherché simplement à donner des limites à l’État, a créé, a produit, a conçu l’État et a confirmé et ouvert le champ à ce que Michel Foucault a appelé la « gouvernementalité ».

Je sais qu’en affirmant que l’État est une invention de l’époque moderne, je risque de susciter une certaine incompréhension, car il ne fait aucun doute, pour l’homme contemporain, qu’il y a eu des États de tout temps. Les Cités grecques étaient des États, l’Empire romain était un État, le Royaume de France était un État, etc. Même chose pour les gouvernements. L’Empire romain était gouverné par l’Empereur, le Royaume de France était gouverné par le Roi de France, etc.

Ceci est une méprise. Bien que ces organisations politiques aient parfois des similitudes avec ce que nous connaissons sous le nom d’État, elles ne peuvent au mieux qu’être qualifiées de proto-États. De même, le concept de gouvernement est apparu à l’époque moderne. On ne connaît pas le « gouvernement » auparavant.

Il convient ici de renvoyer le lecteur au travail admirable de Michel Foucault dans son Cours au Collège de France de 1977-1978 intitulé Sécurité, Territoire, Population. Il n’y a pas de « gouvernement » avant le XVIè siècle, mais un souverain. Le souverain ne gouverne pas. Il règne sur un territoire : sur ses terres il est l’autorité suprême. Ceci ne signifie nullement que le souverain dispose d’un pouvoir absolu, ni qu’à la manière du Prince de Machiavel, il puisse tout se permettre en vue du bien de la Nation, et encore moins qu’à la façon du Leviathan de Hobbes, le souverain soit totalement irresponsable et puisse faire tout ce qui lui passe par la tête.

Dans l’ordre de la Cité, le souverain est au-dessus, c’est sa juste place, et c’est une place étroite dont l’occupation implique le maintien de cet ordre.

Avec l’apparition des grands royaumes unifiés au sortir du Moyen-Âge et la dislocation de la chrétienté avec la Réforme et les guerres de religion, les intellectuels sont de plus en plus portés à traiter les territoires comme des unités géographiques cohérentes sur lesquelles les rois et leur administration exercent leur pouvoir. C’est la naissance, au XVIè-XVIIè siècle de la raison d’État et de la science politique : l’État a pour fin de se maintenir. Il n’a d’autre fin que lui-même, et son action porte sur un territoire bien précis et organisé en vue de la raison d’État. Petit à petit, avec la stabilisation des territoires des grandes puissances européennes, c’est sur les personnes que cette action finit par se porter : ainsi naît le concept de « population ». L’État gouverne une population.

Or les théories du contrat social n’ont que faire de la notion de territoire. Elles méprisent toutes l’ordre existant et ne s’intéressent qu’à des abstractions de la raison. Elles ne voient que des masses d’individus indéterminés qui, par l’intermédiaire du contrat social, deviennent précisément une population sur laquelle s’exerce le pouvoir du souverain, compris non pas comme l’autorité suprême, mais comme le pouvoir suprême. Ce souverain n’est rien d’autre que l’État, créature de la modernité que Hobbes et Locke ont confirmé et soutenu. Ce serait une erreur de considérer le libéralisme comme étant opposé à l’État, alors que celui-ci en est le produit. Les libéraux se doivent d’en avoir conscience car encore une fois, quand ils en appellent à leur héritage philosophique pour trouver des solutions aux problèmes posés par l’État, ils ignorent que l’État commence avec le libéralisme… et finit par le dépasser.

La gouvernementalité, ce mode moderne du pouvoir politique, opposé à la souveraineté, ne vise plus le simple maintien de l’ordre, laissant les hommes exercer leur vertu en vue du bien. Son pouvoir s’exerce directement sur la vie des personnes, non pas en punissant les interdits, mais en dirigeant et en corrigeant la vie des personnes de leur naissance à leur mort en vue de la raison d’État, ce qui passe par une politisation forte de l’existence que Michel Foucault a appelé la « biopolitique » [7], un contrôle constant de la population, et la création de structures contraignantes de correction (école, prison, caserne, asile, etc.).

L’État-Providence que nous connaissons en est la quintessence. Mais c’est avec l’économie politique proto-libérale que la gouvernementalité a trouvé son socle fondateur. Les libéraux, qui sont nombreux à céder aux facilités de l’économisme, se doivent de savoir que le sens actuel du terme « économie » comme ensemble des activités de production, de création de richesse, de répartition et de consommation, est un détournement du sens originel. Jusqu’à la fondation de l’économie politique, « économie » signifie administration du foyer. C’est bien en vue de servir la gouvernementalité que l’économie politique, c’est-à-dire littéralement l’administration de la Cité comme d’un foyer, s’est fondée. Adam Smith écrit De la Richesse des Nations, certainement pas « De la Richesse des individus », ni « des hommes libres » : il s’agit bien de présenter à celui qui gouverne les techniques de gestion qui vont lui permettre de maintenir et développer la population, comme un berger gère son troupeau.

Il me semble donc important de reconnaître que le libéralisme qui s’est développé aux XVIIè et XVIIIè siècle a accéléré le développement de l’État, lui a donné une forte consistance, un contenu intellectuel, une conceptualisation qui, peut-être malgré lui, s’est intégré à la raison d’État et l’a renforcée, avant que le socialisme, sur la lancée, ne vienne poursuivre cette œuvre avec des outils bien plus puissants encore dans ce but.

Les deux voies de la critique : le libertarianisme et le libéral-conservatisme

En guise de conclusion à cet article bien trop court pour ce sujet et que je reconnais devoir être approfondi, je souhaiterais aborder l’état actuel de la philosophie libérale. Le libéralisme classique dont il a été question jusqu’ici, né et développé au XVIIè et au XVIIIè siècle et poursuivi au XIXè siècle, a dû faire face à ses échecs. Ces échecs ne consistent clairement pas en des échecs propres : les politiques libérales ont réellement permis de rendre les hommes plus libres et de hisser le niveau de vie des populations. Mais l’échec principal du libéralisme est sa défaite intellectuelle au sein de la modernité. Il est évident que le socialisme est sorti vainqueur de la modernité et règne de manière désastreuse sur l’époque contemporaine. L’État écrase partout les Nations et continue de grossir. Les enfants du libéralisme ont grandi et se retournent, plus puissants, contre lui. La philosophie libérale classique n’a pas cessé de manquer de prudence et n’a pas vu ce qu’elle engendrait.

Face à ces échecs, il me semble que la philosophie libérale s’est renouvelée essentiellement sous deux formes très critiques du libéralisme classique : le libertarianisme d’une part, le libéral-conservatisme d’autre part.

Le libertarianisme est à la fois critique et continuateur du libéralisme classique. Il est critique dans la mesure où devant le désastre de l’action étatique, il a renié l’État comme étant un bien, soit en le considérant comme un mal inutile et immoral (les anarcho-capitalistes), soit en le considérant comme un moindre mal, comme étant, dans certains domaines tels que la sécurité, un mal nécessaire, voire un pis-aller (les minarchistes). Toutefois, les libertariens ont maintenu la façon de philosopher du libéralisme classique. Ils sont adeptes des syllogismes, des raisonnements « géométriques », des abstractions de la raison. L’Éthique de la Liberté de Rothbard pousse cette logique de philosopher à son paroxysme (à l’absurde ?) et prétend déduire tous les droits de sa seule raison. Les libertariens sont complètement prisonniers de la philosophie moderne. Ils lisent la philosophie classique avec leurs yeux de modernes et ne voient pas l’horizon. Ils cèdent facilement à l’économisme. L’arrogance dont ils font parfois preuve est liée au fait qu’ils sont certains d’avoir résolu les problèmes philosophiques de la modernité en combattant les sophismes du socialisme. D’ailleurs, ils considèrent très souvent que tout adversaire du libéralisme est un socialiste, et ne voient dans l’histoire de l’Humanité qu’une longue lutte entre les défenseurs de la liberté et le socialisme. Ainsi le déclin de Rome doit-il s’expliquer par un excès de socialisme. Et tant pis si Rome n’a jamais rien connu de ces querelles des philosophies modernes dont tous les concepts lui sont étrangers. Mais la vérité est que les libertariens, empêtrés dans la modernité, ignorent ce qu’est la modernité et ne peuvent voir ses grandes limites. La philosophie libertarienne semble vouer aux mêmes échecs que le libéralisme classique.

L’autre voie de la philosophie libérale contemporaine est le libéral-conservatisme. Par cet article, j’ai essayé de montrer les grandes lignes de la critique du libéralisme classique, et par extension, du libertarianisme, que peut adresser le libéral-conservatisme. Mais on me demandera, si le libéral-conservatisme semble aussi critique de tous les principes qui ont donné naissance au libéralisme, ce qu’il y a de libéral dans le libéral-conservatisme. La réponse est simple : le projet libéral. Lorsqu’Edmund Burke écrit Reflection on the Revolution in France, c’est bien en tant que défenseur de la liberté qu’il fait la critique du contrat social et autre état de nature d’où devraient se tirer des droits, en s’inscrivant dans la tradition de la philosophie classique. Lorsque Hayek emprunte à la philosophie grecque la notion de « cosmos » et celle de « nomos », c’est bien parce que celle-ci, aussi ancienne soit-elle, a posé des bases essentielles à la liberté et se révèle être un socle autrement plus solide que les mythologies modernes.

Si les siècles antérieurs sont historiquement des siècles où il a pu y avoir peu de liberté, ceci ne peut pas décrédibiliser aux yeux des libéraux contemporains la philosophie classique qui les a portés, bien au contraire, car en reconnaissant qu’il existe un ordre dans lequel les normes évoluent, nous comprenons que ce que nous espérons aujourd’hui de l’ordre social est le fruit d’une très longue évolution de ces normes, et qu’en aucun cas, nous n’aurions pu souhaiter la société ouverte sans ces siècles d’expérience. Pour faire une analogie avec l’économie : sans la très longue capitalisation de l’humanité des hommes préhistoriques jusqu’à nous, nous n’aurions pu construire les buildings de New-York.

Le libéral-conservatisme n’est pas encore bien formalisé, ce qui permet aux libéraux effarouchés de crier au loup en caricaturant à l’extrême le conservatisme dont ils ne connaissent que peu de choses. Hayek, en refusant de se reconnaître conservateur, alors que tout porte à croire qu’il tend à l’être, n’a pas aidé la formalisation de ce mouvement en ne lui donnant pas un nom. C’est pourtant bien avec lui que nous trouverons une tête de file du libéral-conservatisme, ou au moins un précurseur.

Pour finir, Jose López Martínez a intitulé l’un de ses articles sur Contrepoints « Libéral parce que conservateur ». Je crois davantage en la formule « conservateur parce que libéral ».


Notes :

  1. Le Droit et les Droits de l’Homme, Michel Villey.
  2. Éthique à Nicomaque, Livre V, Aristote.
  3. Pour découvrir la philosophie du droit, voir l’excellent La Philosophie du Droit (I et II), Michel Villey.
  4. La Formation de la pensée juridique moderne, Michel Villey.
  5.  La Liberté et le Droit, Bruno Leoni.
  6. Droit, Législation et Liberté, Hayek
  7. Cours au Collège de France 1978-1979, Naissance de la Biopolitique, Michel Foucault.