L’économie selon Adolf Hitler

Les économistes d’Hitler rejetaient le laissez-faire, admiraient Keynes, et le devançaient même à bien des égards.

Jour 9 de l’anthologie des 30 textes de Robert Wenzel qui vous amènera à devenir un libertarien bien informé : ce texte a été publié il y a dix ans sur mises.org, le 02 août 2003.

L’Institut Coppet vous propose pour cet été, en partenariat avec Contrepoints, l’anthologie des trente textes libertariens de Robert Wenzel traduite en français. Robert Wenzel est un économiste américain éditeur du site Economic Policy Journal et connu pour son adhésion aux thèses autrichiennes en économie. Cette anthologie regroupe une trentaine de textes qui s’inscrivent quasi-exclusivement dans le courant autrichien et plus généralement dans la pensée libertarienne. Le but principal de cet ensemble bibliographique de très grande qualité est de former au raisonnement libertarien, notamment économique, toute personne qui souhaiterait en découvrir plus sur cette pensée.

Lire aussi les premiers textes de l’anthologie.


Résumé : Les économistes d’Hitler rejetaient le laissez-faire, admiraient Keynes, et le devançaient même à bien des égards. De même, Hitler a institué un New Deal pour l’Allemagne, qui ne différait de ceux de Roosevelt et de Mussolini que dans les détails.


Par Llewellyn H. Rockwell, Jr.
Traduit par Benoît Malbranque, Institut Coppet.

Llewellyn H. Rockwell, ancien rédacteur en chef des publications de Ludwig von Mises et le chef du Congrès du personnel de Ron Paul, est le fondateur et président de l’Institut Ludwig von Mises à Auburn (Alabama), exécuteur testamentaire de la succession de Murray N. Rothbard, et rédacteur en chef de LewRockwell.com.

Pour la génération actuelle, Hitler est l’homme le plus détesté de l’histoire, et son régime l’archétype du mal politique. Cependant, ce point de vue ne s’étend pas à sa politique économique. Loin de là. Elle est accueillie à bras ouvert par les gouvernements du monde entier. La Banque d’État de Chicago, par exemple, a récemment fait l’éloge de la politique économique d’Hitler dans son bulletin mensuel. Ce faisant, la banque a découvert les dangers de faire l’éloge de la politique keynésienne dans un mauvais contexte.

Le texte de la newsletter (juillet 2003) n’est pas en ligne, mais le contenu peut être discerné grâce à la lettre de protestation de l’Anti-Defamation League (ADL). « Quels que soient les arguments économiques », dit la lettre, « les politiques économiques d’Hitler ne peuvent pas être dissociées de ses grandes politiques : l’antisémitisme virulent, le racisme, et le génocide… Analyser ses actions à travers tout autre point, c’est clairement passer à côté de la question. »

On pourrait dire la même chose à propos de toutes les formes de planification centralisée. Il est faux de chercher à analyser les politiques économiques d’un État Léviathan en dehors de la violence politique qui caractérise toute planification centrale, que ce soit en Allemagne, en Union soviétique, ou aux États-Unis. La controverse met en évidence le fait que le lien entre la violence et la planification centrale n’est toujours pas compris, pas même par l’ADL. La tendance des économistes à admirer le programme économique d’Hitler en est un bon exemple.

Dans les années 1930, Hitler a été largement considéré comme l’un des adeptes de la planification centrale et du protectionnisme, qui reconnaissait l’échec supposé du libre marché et la nécessité d’un développement économique dirigé à l’échelle nationale. L’économiste proto-keynésienne et socialiste Joan Robinson a écrit que « Hitler avait trouvé un remède contre le chômage avant que Keynes ne termine de l’expliquer. »

Quelles sont ces politiques économiques ? Il a suspendu l’étalon-or, lancé des programmes de travaux publics énormes comme les autoroutes, protégé les industries de la concurrence étrangère, élargi le crédit, institué des programmes d’emploi, intimidé le secteur privé quant aux prix et aux décisions de production, élargi considérablement les contrôles forcés de capitaux, mis en place la planification familiale, pénalisé le tabagisme, créé une agence nationale de santé et d’assurance chômage, imposé des normes d’éducation et, finalement, il a enregistré des déficits énormes. Le programme interventionniste nazi était le fondement de son rejet du régime de l’économie de marché et de son adoption du socialisme dans un seul pays.

Ces programmes restent largement salués aujourd’hui, même en tenant compte de leurs échecs. Ils sont caractéristiques de chaque démocratie « capitaliste ». Keynes lui-même admirait le programme économique nazi, et a écrit dans la préface à l’édition allemande de la Théorie générale :

La théorie de la production dans son ensemble, que le livre suivant est tâché de fournir, est beaucoup plus facile à adapter aux conditions d’un État totalitaire, que la théorie de la production et de la distribution dans les conditions d’une libre concurrence et d’une large dose de laissez-faire.

Le commentaire de Keynes, qui peut en choquer certains, n’est pas sorti de nulle part. Les économistes d’Hitler rejetaient le laissez-faire, et admiraient Keynes, et le devançaient même à bien des égards. De la même façon, les keynésiens admiraient Hitler (voir George Garvy, « Keynes and the Economic Activists of Pre-Hitler Germany », The Journal of Political Economy, Volume 83, Numéro 2, Avril 1975, pp 391-405).

Même aussi tard qu’en 1962, dans un rapport écrit pour le président Kennedy, Paul Samuelson a fait l’éloge implicite d’Hitler :

L’histoire nous rappelle que même dans les pires jours de la grande dépression il n’y avait jamais eu de pénurie d’experts pour mettre en garde contre toutes les actions curatives de l’État. Si ce conseil avait prévalu dans notre pays, comme ce fut le cas dans l’Allemagne pré-hitlérienne, l’existence de notre forme de gouvernement aurait pu être remise en cause. Aucun gouvernement moderne ne refera la même erreur.

D’une certaine façon, ce n’est pas surprenant. Hitler a institué un New Deal pour l’Allemagne, qui ne différait de ceux de Roosevelt et de Mussolini que dans les détails. Et cela n’a fonctionné que sur le papier, dans le sens où les chiffres du PIB de l’époque reflètent une croissance. Le chômage est resté faible parce qu’Hitler, bien qu’il soit intervenu sur le marché du travail, n’a jamais tenté de relancer les salaires au-delà de leur niveau de marché. Mais derrière cela, de graves distorsions ont eu lieu, comme elles se produisent dans toute économie où le marché ne prévaut pas. Elles peuvent bien augmenter le PIB à court terme (voyez par exemple comment les dépenses de l’État ont fait grimper le taux de croissance américain de 0,7% à 2,4% au deuxième trimestre 2003), mais cela ne fonctionne pas à long terme.

« Écrire sur Hitler sans le contexte des millions d’innocents brutalement assassinés et des dizaines de millions de personnes qui sont mortes en combattant contre lui est une insulte à leur mémoire », a écrit l’ADL en signe de protestation de l’analyse publiée par la Banque d’État Glenview. En effet, cela est vrai.

Mais être très à cheval sur les implications morales des politiques économiques est le fonds de commerce de la profession. Lorsque les économistes en appellent à une stimulation de la « demande globale », ils ne précisent pas ce que cela signifie vraiment. Cela signifie la force de passer outre les décisions volontaires des consommateurs et des épargnants, en violation de leurs droits de propriété et de leur liberté d’association, en vue de réaliser les ambitions économiques du gouvernement national. Même si ces programmes fonctionnaient au sens purement économique, ils devraient être rejetés au motif qu’ils sont incompatibles avec la liberté.

La liberté est également incompatible avec le protectionnisme. Ce fut l’ambition majeure du programme économique d’Hitler que d’étendre les frontières de l’Allemagne pour rendre l’autarcie viable, ce qui signifiait la construction d’énormes barrières protectionnistes à l’importation. L’objectif était de faire de l’Allemagne un producteur autonome, de sorte qu’il n’ait pas à risquer l’influence étrangère et ne trouve pas le sort de son économie lié aux événements dans d’autres pays. C’était un cas classique de cette xénophobie économiquement contre-productive.

Et pourtant, même aujourd’hui aux États-Unis, les politiques protectionnistes font un retour tragique. Sous la seule administration Bush, une vaste gamme de produits, des matériaux en bois aux puces électroniques, sont protégés contre les bas prix de la concurrence étrangère. Ces politiques sont combinées à des tentatives visant à stimuler l’offre et la demande grâce à des dépenses militaires à grande échelle, une politique étrangère aventuriste, l’État-Providence, les déficits, et la promotion de la ferveur nationaliste. De telles politiques peuvent créer l’illusion d’une prospérité croissante, mais la réalité est qu’ils détournent des ressources rares d’un emploi productif.

La pire partie de ces politiques, c’est peut-être qu’elles ne sont pas concevables sans un État Léviathan, exactement comme Keynes l’avait dit. Un État assez large et assez puissant pour manipuler la demande globale, pour violer les libertés civiles des gens et attaquer leurs droits dans tous les autres domaines. Les politiques keynésiennes (ou hitlériennes) libèrent l’épée étatique sur toute la population. La planification centrale, même à un niveau faible, est incompatible avec la liberté.

Depuis le 11 septembre et la réponse autoritaire et militariste, la gauche politique a averti que Bush était le nouvel Hitler, tandis que la droite dénonce ce genre de rhétorique comme de l’hyperbole irresponsable. La vérité est que la gauche, en faisant ces allégations, est plus dans le vrai qu’elle le croit. Hitler, comme Franklin Delano Roosevelt, a laissé sa marque sur l’Allemagne et le monde en brisant les tabous contre la planification centrale et en faisant de l’État obèse une caractéristique apparemment permanente des économies occidentales.

David Raub, l’auteur de l’article pour Glenview, a la naïveté de penser qu’il pourrait se pencher sur les faits tels que le grand public les voit et arriver à ce qu’il pensait être une réponse conventionnelle. L’ADL a raison dans cette affaire : la planification centrale ne devrait jamais être saluée. Il faut toujours tenir compte de son contexte historique et de ses inévitables conséquences politiques.


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