Choc de simplification : aïe !

Le gouvernement propose un choc de simplification sans ambition pour ne pas trop se compliquer la vie, ni se mettre la ventrue fonction publique à dos.

Scoop : l’État fait des économies et le choc de simplification retentit. Badaboum, grand chamboulement dans l’économie, la France sens dessus dessous : la durée de validité de la carte d’identité sera augmentée ! On pourra payer sa carte grise en ligne !

Pour ceux qui ne sont pas impressionnés par des mesures que même Le Monde qualifie de symboliques, le plus fou arrive :

Coupes claires dans les aides aux entreprises. C’est sans doute dans ce champ que les annonces sont les plus spectaculaires, en termes budgétaires (abstraction faite de celles sur la politique familiale, qui remontent à début juin). S’inspirant d’un rapport coordonné par Jean-Jack Queyranne, président (PS) de la région Rhône-Alpes, l’exécutif veut élaguer le maquis des interventions publiques au profit de l’économie, dont le montant est estimé à plus de 100 milliards d’euros.

Les interventions publiques dans l’économie estimées à 100 milliards d’euros ? L’État dépenserait-il tellement qu’il ne sait plus combien et comment il dépense ? Les contribuables français dormiraient mieux s’il faisait preuve envers eux de la même indulgence que celle qu’il montre envers ses services.

Quoi qu’il en soit, le gouvernement a une fois de plus décidé de serrer la ceinture des autres. Avant de s’attaquer à son propre embonpoint, il cesse d’engraisser la veuve, l’orphelin et le conglomérat en bonne santé. Mais le gouvernement a encore plus d’un tour dans son sac :

Le gouvernement confirme que lorsque les fonctionnaires ne répondront pas à une demande, celle-ci sera acceptée et non plus refusée, comme c’est – le plus souvent – le cas à l’heure actuelle.

Ébouriffant. On aurait pu tailler dans le code du travail, débroussailler le maquis normato-législato-gogo-réglementaire, mais on a voulu faire plus fort : on accepte par défaut les demandes demeurées sans réponse. Ça pourrait donner des idées à certains, et il ne faudrait pas se priver de faire part à l’État de multiples requêtes : plus il y en a, plus nombreuses elles seront à être acceptées.

Il ne faudrait pas être trop sceptique à l’égard de l’action gouvernementale. Français, votre vie ne sera plus jamais la même.

Les relations entre les administrations et les entreprises sont également visées : suppression de l’obligation de dépôt des actes de création des sociétés commerciales, réduction du coût d’immatriculation au registre du commerce et des sociétés, dématérialisation des tickets restaurant, simplification du crédit impôt recherche, etc.

Pour alléger les démarches effectuées par les particuliers, l’exécutif prend plusieurs décisions qui auront un fort retentissement auprès de l’opinion : porter de dix à quinze ans la durée de validité de la carte nationale d’identité ; permettre le paiement en ligne de certains titres – en particulier la carte grise des véhicules ; faciliter l’accès au relevé de points du permis de conduire.

Youpi ! Le choc de simplification est arrivé ! Il s’accompagne de nouvelles dépenses difficiles à quantifier et à provisionner mais qui montrent une fois de plus la grandeur d’âme du gouvernement : les pensions alimentaires non versées seront prises en charge par la collectivité. Peu importe que vous ne vous soyez jamais marié avec cette personne et n’ayez pas divorcé, vous paierez, et merci pour tout.

Heureusement, le gouvernement, aussi brutal et vigoureux que soit le choc de simplification, a su ménager les fonctionnaires :

Les syndicats de fonctionnaires craignaient que M. Ayrault annonce des mesures drastiques sur les services déconcentrés de l’État : fermeture de sous-préfectures, suppression ou fusion de directions départementales… Trois rapports récemment rédigés, dont un de la Cour des comptes et deux émanant de hauts fonctionnaires, formulent des scénarios qui vont dans le sens d’un rétrécissement des administrations de l’État dans les départements et dans les régions.

Mais à ce stade, l’exécutif ne devrait pas engager de nouvelle réorganisation : il « privilégie la stabilité des services existants (…) pour concentrer les énergies sur la modernisation du pilotage et l’amélioration concrète du fonctionnement de l’administration déconcentrée », d’après le document que Le Monde s’est procuré.

Concrètement, aucune des mesures prises n’affectera les fonctionnaires. Aucun des choix faits ne change quoi que ce soit au fonctionnement de l’État et ne lui demande quelque effort que ce soit. Comme on pouvait s’y attendre, le gouvernement applique l’inverse du bon sens et pratique un 80/20 inversé et refuse de toucher aux 20% des sujets qui créent 80% des problèmes, justement parce qu’ils posent problème.

Les différences entre retraites du public et du privé sont scandaleuses, mais on ne s’y attaquera pas. Le fonctionnement de l’État coûte cher, très cher, mais on n’y changera rien. L’État ne pourra jamais remplir les fonctions qu’il s’est arrogées, mais il en gardera la responsabilité.

Et la presse prépare déjà la lutte contre l’austérité. Grèce : « La vie qui s’écroule » des fonctionnaires, un article du Monde, nous fait part du chagrin des fonctionnaires grecs, qu’ils expriment avec dignité en tentant de bloquer le pays.

« C’est totalement injuste de nous priver comme ça, en une nuit, de notre boulot. On n’a rien vu venir ! Et c’est notre vie qui s’écroule, s’étonne encore Elenie, jeune femme de 30 ans qui se croyait protégée du chômage par ses neuf ans d’ancienneté au sein de la police municipale d’Athènes.

La vie d’un fonctionnaire qui s’écroule parce qu’il n’a plus de travail et doit chercher une autre activité ? Oui, c’est triste, parfois difficile, et d’autant plus difficile que les services de l’État ne sont pas vraiment aptes à aider les demandeurs d’emploi à en trouver un.

Mais il n’y a aucune raison pour que les fonctionnaires ne fassent pas face aux mêmes risques que les autres. A fortiori quand ce sont ces autres qui paient son salaire et ses nombreux avantages.

Stigmatiser l’inefficacité des fonctionnaires que l’on s’apprête à licencier est une tactique utilisée depuis des mois par les responsables grecs, qui vise à faire accepter par l’ensemble du corps social des mesures a priori impopulaires.

Ben voyons. Et pour faire refuser à l’ensemble du corps social qu’on touche à leur statut et à leurs privilèges, les fonctionnaires n’hésitent pas à bloquer le pays et faire pleurer dans les chaumières les autres citoyens qui, eux, n’ont pas les mêmes privilèges.

Le gouvernement pourra donc apparemment compter sur les médias comme Le Monde pour défendre le statut des fonctionnaires et proposer encore longtemps des économies de bouts de chandelles, de l’augmentation de la durée de vie des badges d’accès à Bercy à la diminution de la fréquence d’arrosage des jardins de l’Élysée en passant par l’impression recto-verso des formulaires d’inscription à Pôle Emploi.

Ne pas s’attaquer au service public et au statut des serviteurs de l’État, se contenter de ralentir la progression du budget de l’État et d’augmenter les impôts : la direction prise par le gouvernement est dangereuse. Au nom d’une idéologie égalitaire, il maintient des inégalités de plus en plus flagrantes et fait peser les efforts sur les plus vulnérables – qui, de surcroît, le financent. Quand le peuple n’aura plus de pain, les fonctionnaires proposeront sans doute qu’ils mangent de la brioche.