Il n’existe pas de droit à ne jamais être méprisé

liberté d'expression

S’attaquer à la liberté d’expression est un blasphème encore plus grand qu’une insulte du divin.

S’attaquer à la liberté d’expression est un blasphème encore plus grand qu’une insulte du divin.

Par Ronald Bailey, depuis les États-Unis.
Publié par Reason Magazine.

Êtes-vous dégoutés par les scènes de milliers de musulmans entrant par effraction dans les ambassades américaines de plus de 20 pays, criant « Mort à l’Amérique » dans des manifestations massives, incendiant des écoles et restaurants KFC (contre toute attente), et tuant des Américains pour une vidéo Youtube stupide et ringarde de 14 minutes, appelée L’innocence des musulmans. Je le suis. Mais pourquoi ressentons-nous cela ? En un mot, le blasphème.

Mais attendez, n’est-ce pas ainsi que les manifestants islamistes justifient leurs émeutes ? Par exemple, le secrétaire du Conseil de discernement de l’intérêt supérieur du régime iranien Mohsen Rezayee déclare : « Le monde musulman est indigné par les États-Unis qui ont permis la production de ce film blasphématoire, qui insulte le prophète Mahomet (que la paix soit avec lui) et décrit l’Islam comme une religion oppressive ». Mohamed Badie, le check spirituel des Frères musulmans d’Égypte a appelé à la « criminalisation des agressions contre les lieux saints de toutes les religions sacrées ». Il ajoute : « Sinon, de tels actes vont continuer à entrainer les musulmans pratiquants du monde entier à suspecter et même haïr l’Occident, et en particulier les États-Unis, qui permet à ses citoyens de violer la sainteté de ce qui leur est cher et saint ».

Alors, quel est le blasphème ? Dictionnary.com offre ces deux définitions usuelles : « parole ou action impies au sujet de Dieu ou des choses sacrées » et « comportement irrespectueux envers toute chose considérée sacrée, inestimable, etc. ». De toute évidence, L’innocence des musulmans est blasphématoire à l’égard de la première définition. Je soutiens que les meurtres et émeutes de manifestants islamistes sont blasphématoires au regard d’une valeur « sacrée » que les Américains d’aujourd’hui chérissent particulièrement, la liberté d’expression et de presse.

Il se trouve que l’une des décisions les plus marquantes à propos des lois sur le blasphème a été rendue par la Cour suprême américaine en 1952 dans le cas de Joseph Burstyn Inc. contre Wilson. Dans ce cas, l’État de New York avait interdit la projection du film néo-fasciste italien Le Miracle au motif qu’il était « sacrilège ». Pour ce que ça vaut, le sacrilège est défini comme « la violation ou la profanation de toute chose sacrée ou considérée sacrée ». Le Miracle dépeignait un homme rendant enceinte méchamment une jeune paysanne naïve qui pense être la Vierge Marie, en faisant semblant d’être Saint Joseph. À New York, le cardinal Francis Spellman a dénoncé le film comme étant « ignoble, nuisible et blasphématoire ».

La décision de la Cour suprême, a parfaitement reconnu la liberté d’expression, déclarant que « Du point de vue de la liberté d’expression et de la presse, un État n’a aucun intérêt légitime à protéger une religion de vues qui leur seraient désagréables. Cela ne peut pas être suffisant pour justifier des restrictions préventives sur l’expression de ces vues. Ce n’est pas le rôle du gouvernement dans notre pays de réprimer les attaques réelles ou imaginaires sur une doctrine religieuse particulière, que ce soit via des journaux, des discours ou dans des films ».

Pour autant que je sache, aucun Américain n’a pris d’assaut l’ambassade italienne ou n’a effectué d’attentat à la bombe dans un restaurant italien pour exprimer sa colère après la projection du Miracle.

Bien entendu, tous les Américains ne considèrent pas la liberté d’expression comme sacrée. En 1999, Dennis Heiner, un enseignant à la retraite, a défiguré la Sainte Vierge Marie de Chris Ofili au Brooklyn Museum en l’enduisant de peinture blanche. L’œuvre d’Ofili incorporait bouses d’éléphants et découpages de magazines pornographiques. Heiner a justifié son acte en disant : « C’est un blasphème ». Le cardinal John O’Connor a dénoncé la peinture comme « une attaque non seulement contre notre Sainte Mère, mais peut-on se demander, une attaque contre la religion elle-même et en particulier l’Église catholique ».

Le maire outragé Rudolph Giuliani coupa le financement du musée et chercha à l’expulser de l’immeuble appartenant à la ville. Un tribunal fédéral l’ordonna de rétablir le financement et de stopper les procédures d’expulsion, sur les bases de la liberté d’expression. Pour ce que ça vaut, j’avais vu cette exposition et la peinture d’Ofili me parût ennuyeuse et laide. Bien entendu, si le gouvernement ne dépensait pas l’argent des contribuables dans des expositions d’art, une grande partie de la controverse aurait pu être évitée. Heiner a été condamné à une amende de 250$ pour son geste.

Ce qui ramène au point important que le gouvernement américain n’a aucun rôle dans la création de L’innocence des musulmans. Dans un éditorial du 12 septembre, le New York Times observait que « celui qui a créé ce film avait porté préjudice aux intérêts des États-Unis et à son principe fondamental de respect de toutes les religions ». Les créateurs de cette vidéo cherchaient clairement à provoquer les musulmans, mais ils n’ont aucune obligation morale ou légale de respecter les croyances religieuses des autres. Quel que soit le préjudice aux intérêts américains provoqués chez les musulmans, les intérêts des citoyens américains souffriraient bien plus si notre gouvernement s’autorisait à se livrer à la censure.

Comme le Premier Amendement de la Constitution américaine le montre clairement, il s’agit bien d’un « principe de base » que le gouvernement américain ne peut favoriser une doctrine religieuse sur tout autre et doit respecter la foi ou le manque de foi de chacun. Le président Thomas Jefferson exprima ce point de vue dans sa lettre de 1802 aux baptistes de Danbury : « Je contemple avec une vénération souveraine cet acte de l’ensemble du peuple américain qui déclare que leur législation ‘ne doit faire aucune loi concernant l’exercice d’une religion ou interdisant son libre exercice’, construisant de fait la séparation entre l’Église et l’État ».

Cette séparation est en grande partie responsable de la relative paix sociale parmi les diverses religions de notre pays. Une comparaison des indices de liberté religieuse de l’institut Hudson dans les pays du Moyen-Orient et d’Afrique du Nord avec les indicateurs de la Banque mondiale sur la violence politique montre que le manque de liberté de religion et de parole va de pair avec la violence sociale et l’instabilité politique. Là où l’église (ou la mosquée) et l’État sont liés, la violence politique et sociale est beaucoup plus fréquente.

Dans un éditorial pour le journal arabe Al-Jazeerah, le journaliste palestinien Khalid Amayreh déclare qu’à la fois les cinéastes et les manifestants ont tort et reconnait que les manifestants musulmans ont « réagi de manière excessive ». Amayreh écrit ensuite : « Après avoir étudié et être diplômé de plusieurs universités américaines, je réalise que la plupart des Américains sont fanatiquement jaloux de leur Constitution, en particulier du Premier Amendement ». Jusqu’ici, tout va bien. Il poursuit : « Cependant, les Américains et autres Occidentaux doivent comprendre que les traditions religieuses et culturelles des autres personnes, par exemple les musulmans, doivent être respectées également. Le Premier Amendement ne doit pas être utilisé comme excuse pour offenser les musulmans et leur foi, ainsi que d’autres traditions religieuses ».

La compréhension culturelle n’est pas une rue à sens unique. Les musulmans ont la responsabilité de comprendre et de respecter les traditions culturelles américaines. Il est évident que, malgré ses années aux États-Unis, Amayreh ne comprend pas réellement les valeurs fondamentales américaines quand il écrit : « En dernière analyse, mon droit de ne pas être offensé et insulté surpasse le droit d’un scélérat de calomnier le Prophète de l’Islam dans le but de satisfaire son islamophobie maladive ». Non, ce n’est pas le cas. En tant que représentant des Nations Unis pour l’Union Internationale Humaniste et Laïque, Austin Dacey soutient de manière convaincante dans son livre perspicace, The Future of Blasphemy: Speaking of the Sacred in the Age of Human Rights (Ndt: livre non traduit en français pour le moment) : « Personne n’a le droit à un monde où il n’est jamais méprisé ». Au lieu de cela, chacun de nous a un droit inviolable à dénoncer et ridiculiser les scélérats en public. C’est un droit que chaque être humain doit être autorisé d’exercer.

Que doivent donc penser les Américains du déchainement récent de violence et de haine islamiques et comment y réagir ? Tout d’abord, la seule tâche que les responsables américains ont est d’expliquer que le gouvernement américain ne cautionne aucune opinion religieuse ou antireligieuses, et que les Américains sont libres de dire ce qu’ils veulent. Si les gouvernements étrangers ne peuvent ou ne veulent pas défendre la vie et les biens des Américains vivant dans leurs pays, les fonctionnaires et citoyens devraient les quitter et rapatrier leurs biens et investissements avec eux.

Ensuite, nous ne devons jamais récompenser la violence. « Nous pouvons voir la pratique de représailles violentes contre des sacrilèges comme la violence employée par des terroristes dans la poursuite d’un objectif politique, ou par des ravisseurs et escrocs en quête de gain personnel », affirme Dacey. Dans de telles situations, les fonctionnaires du gouvernement adoptent correctement le principe de ne pas céder aux demandes des terroristes et ravisseurs. Céder encourage simplement d’autres personnes à s’engager dans le terrorisme et les enlèvements dans le futur. De même, refuser maintenant de se conformer aux demandes des Islamistes violents de réprimer la liberté d’expression empêchera plus de problèmes dans le futur. « En refusant d’obéir et en étant vus comme tel, nous faisons ce que nous pouvons pour faire respecter la primauté du droit et contribuer à une culture de débat public, dans laquelle aucun acte expressif licite n’est empêché par des menaces de violence », explique Dacey.

Le respect de la liberté d’expression protège finalement le libre exercice religieux. Si un croyant ne peut pas prendre la défense de sa foi, il n’y a pas de véritable liberté de religion. C’est pourquoi une attaque contre la liberté d’expression est un plus grand blasphème qu’une insulte à la volonté divine.

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