Décroître ou être décru ?

Les décroissants prosélytes sont certains d’atteindre le nirvana en détricotant tranquillement jour après jour l’écheveau du développement industriel. Ont-ils raison ?

Les décroissants prosélytes sont certains d’atteindre le nirvana en détricotant tranquillement jour après jour l’écheveau du développement industriel. Ont-ils raison ?

Par Christian Laurut.

Les fidèles de la religion croissante jouissent d’une sérénité morale plus grande que les agnostiques des lendemains durables et plus grande encore que les zélateurs convaincus de la réduction de la voilure économique.  Pour ces derniers, les paradoxes se mêlent aux confusions et les incertitudes s’additionnent aux contradictions, si l’on excepte bien entendu les plus cyniques qui ont fait de ce thème devenu tendance un véritable fonds de commerce capitaliste.

La décroissance est un terme qui, pourtant, présente l’avantage d’être facilement compréhensible par tout un chacun, dans le sens où il signifie l’antithèse d’un concept archi-rabâché, rebattu, ressassé, seriné et présenté comme la condition « sine qua non » de l’accès au mode de vie idéal de la civilisation post-industrielle. Bref, la décroissance, tout le monde comprend grosso modo ce que cela veut dire, à savoir, la diminution globale du nombre de biens mis en circulation dans le circuit marchand, assorti d’une réduction plus importante, voire une disparition, des biens jugés inutiles, futiles, et superflus. Sur le fond, les gens ne sont pas hostiles à cette vision prospectiviste du devenir de leurs choses, mais dans la réalité immédiate (qui, se renouvelant chaque jour à l’identique, devient en fait une réalité durable), montrent qu’ils ont d’autres chats à fouetter ainsi que l’indique un récent sondage dans lequel 80% des personnes se disent convaincues qu’il faudra bientôt changer de mode de vie, mais seulement 20% se disent prêtes à en changer ! On ne peut donc pas dire qu’en ce qui concerne la configuration de l’avenir, la confiance règne… Mais de là à anticiper quoi que ce soit, il y a un précipice que la pratique du quotidien se charge de combler jour après jour. Reste tout de même 20% des sondés qui affichent une tranquillité paisible en l’avenir et qui croient dur comme le fer (qui va pourtant être épuisé aux environs de 2087) que le progrès technique va perdurer indéfiniment et venir pallier tous les assèchements. Ces derniers ont, en tous cas, le mérite de la cohérence intellectuelle et doivent être considérés avec respect car ils ont su mettre leur comportement en adéquation avec leurs convictions, ce qui est loin d’être le cas pour la plupart de ceux qui pataugent dans le marécage de l’idéologie décroissante.

À cette catégorie remarquable, il convient d’ajouter les « décroissants technocrates » (MM. Jancovici, Grandjean, Hulot & consorts) qui, bien que développant un discours situé aux antipodes de celui des croissants militants, alignent toutefois leur pensée sur leur activité professionnelle en dégageant une source de revenu substantiel d’un concept de résilience qui, habilement conçu et lancé d’un point de vue marketing, trouve un écho favorable auprès du marché, d’autant plus qu’il est adoubé par l’État complice.

Pour ces gens-là, la vie est un long fleuve générateur d’actions renouvelables, peu importe la couleur du business, qu’il soit bleu, blanc, rouge ou vert, pourvu qu’ils en retirent l’ivresse de la partie gauche du compte de résultat. Il nous faut donc les laisser en paix car il est désobligeant de déranger des gens qui travaillent, même si le socle de leur labeur nous disconvient. La tolérance est la première vertu de l’homme libre et responsable, la seconde étant de s’occuper de ses affaires sans se soucier de la cuisine d’autrui.

En réalité, le débat sur la Décroissance peut varier en fonction d’un certain nombre de paramètres qui, s’ils sont changés, retournent les questions en sens inverse. Prenons par exemple le paramètre « pourquoi » : ceux qui pensent que la décroissance doit s’installer parce que la croissance est néfaste à l’homme préconiseront nécessairement des actions inverses de ceux qui pensent qu’elle est inéluctable pour des raisons géologiques. Prenons ensuite le paramètre «  » : ceux qui pensent que la décroissance doit s’installer dans tous les secteurs d’activité préconiseront nécessairement des actions inverses de ceux qui pensent qu’elle ne doit s’appliquer que dans certains domaines. Prenons encore le paramètre « quand » : ceux qui pensent que la décroissance doit s’installer maintenant et tout de suite préconiseront nécessairement des actions inverses de ceux qui pensent qu’il faut profiter du bon temps avant que le ciel ne nous tombe sur la tête, etc., etc.

Cette intéressante inversion du raisonnement imprègne même, et sans doute à leur corps défendant, certains idéologues parmi les plus sympathiques de la cause réductionniste. C’est ainsi que le journal La Décroissance, bréviaire mensuel des bobos en mal de déplétion, s’auto-intitule « le journal de la joie de vivre » et serine à longueur d’articles le slogan fédérateur « moins de biens plus de liens », sans se rendre compte qu’il enfonce des portes ouvertes d’un demi-siècle, car tout le monde sait bien depuis mai 68 qu’aller décroître dans une ferme du Larzac, c’est gagner le droit à la joie de vivre et que remplacer les soirées  TVfilms par des castagnades au feu de bois avec les paysans du coin, c’est « diminuer les biens et augmenter les liens ». Ce journal, ainsi que toute la mouvance déterministe qui l’entoure redécouvre donc l’eau chaude bucolique et le fil à couper le beurre artisanal que bien d’autres utilisent déjà depuis belle lurette. Leurs ritournelles réchauffées sur les méfaits de la société de consommation semblent issues d’une redécouverte tardive de Jean Baudrillard et témoignent du grand nombre d’omnibus précédents qu’ils n’ont pas dû prendre. Car nous n’avons pas attendu M. Ariès qui avait tout juste neuf ans quand les pavés volaient rue Gay Lussac, ni M. Cheynet qui en avait deux, pour nous expliquer comment vivre en marge de la société spectaculaire-marchande, bien que nous leur sachions gré d’y souscrire à retardement. Car notre civilisation industrielle n’est pas si tyrannique que cela avec les âmes bien nées et n’empêche aucun quidam de vivre sans gaspiller ni outre-consommer. De plus, et contrairement à l’axiome de cette catégorie de décroissants, il est manifeste que nombre de citoyens croissants cultivent une savoureuse joie de vivre et qu’ils tissent une multitude de liens, via notamment les réseaux sociaux, malgré leur sale manie de collectionner une foultitude de biens.

Tout comme les écologistes, ces décroissants flirtent dangereusement avec le péché de certitude dans un monde connu pourtant pour être fait du contraire, et gagneraient en vertu à s’appliquer leurs principes en priorité à eux-même (en prouvant notamment leur mode de vie frugal) plutôt que de vouloir l’imposer par force, ou même par un harcèlement persuasif, à des individus qui, non inversement, ne les obligent nullement à croître de concert avec eux.  En un mot ces gens-là aussi, tout comme leurs faux ennemis écologistes, sont tout près de croire qu’ils détiennent la Vérité-Sur-La-Terre et que ce sont les autres qui, comme dirait Sartre, les font vivre dans un enfer.

Les décroissants militants, idéologues, économistes, philosophes ou charlatans mercantiles toutes chapelles et sectes confondues s’accordent toutefois sur un point au moins, celui de conseiller à leur prochain d’économiser les ressources fossiles et minérales, ce qui tend à prouver qu’ils ont des notions à peu près acceptables en géologie, mais une vision particulièrement absconse de la géopolitique. Car pour ce qui concerne l’économie énergétique et métallique, tout dépend selon que vous soyez riche ou misérable, c’est-à-dire, pour le cas qui nous intéresse, selon que vous soyez membre de l’OPEP ou pas. Paradoxalement les pauvres, c’est-à-dire nous les Européens, n’ont pas de raison logique de rationner des denrées qu’ils ne possèdent pas mais peuvent acheter, dans le même temps où ceux qui les possèdent auraient intérêt à les faire durer pour assurer le devenir de leurs petits enfants. En termes clairs, pourquoi un Français économiserait-il le pétrole (pour d’autres raisons que purement budgétaire, comme toute autre denrée par ailleurs) alors que cette attitude ne ferait que libérer des quantités plus grandes pour ses co-terriens ? Un saoudien, par contre aurait tout intérêt à le faire soit afin d’assurer son avenir énergétique pour des centaines d’années, soit pour augmenter sa rente tout en diminuant ses quantités vendues, soit pour les deux raisons cumulées.

Nous voyons donc que, en tenant compte des contingences mondiales, la démarche de « frugalité dans un seul pays » n’est que l’expression actuelle d’une cécité régionaliste, tout comme le « socialisme dans  un seul pays », fut en son temps, une vision déformée de la cause communiste. Il est évident qu’hormis une entente mondiale sur le sujet (par ailleurs complètement inimaginable) toute  démarche partielle de décroissance volontaire ne ferait que libérer de la croissance pour le reste du monde, illustrant ainsi une application planétaire du bon vieux principe des vases communicants.

Ces envahissants appels à l’abstinence, diffèrent largement des innocentes trajectoires hippies en ce sens qu’ils portent en eux le germe détestable de la culpabilisation de l’autre et le ferment redoutable de l’ostracisme du comportement. Ces deux quêtes se situent également aux antipodes anthropologiques l’une de l’autre parce que celle soixante-huitarde ne prenait pas en compte la raréfaction prochaine des ressources terrestres alors que l’actuelle ne pense qu’à ça avec effroi. D’un côté il y avait un mouvement insouciant, tout entier tourné vers un plaisir qui naissait naturellement du rejet du mode de vie consumériste, de l’autre, il y a une mouvance schizophrénique qui s’agite la peur au ventre et tente de se persuader que d’éventuels efforts ingrats lui vaudront la Joie de Vivre, version païenne du Paradis sur Terre, sans en être toutefois totalement convaincu et éprouve donc le besoin de convertir un maximum d’ouailles pour ne pas avoir à faire ce délicat chemin tout seul.

Tout comme les scientifiques bâtisseurs de la croissance durable, les idéologues militants de la décroissance sont obsédés par la maîtrise de leur processus, et tout comme les scientifiques, il se trompent. Jamais dans l’histoire, l’homme n’est parvenu à maîtriser quelque processus que ce soit et n’a jamais réussi qu’à s’adapter à l’évolution des choses, et la plupart  du temps d’ailleurs avec talent, il faut bien le reconnaître. De même que les scientifiques illuminés sont certains de contrôler l’énergie atomique, de dompter l’hydrogène, de venir à bout de la fusion nucléaire, et, pourquoi pas de finir par gérer au quotidien le mouvement perpétuel, les décroissants prosélytes sont certains d’atteindre le nirvana en détricotant tranquillement jour après jour l’écheveau du développement industriel.

Outre que leurs préconisations sont pour la plupart dérisoires : promouvoir le covoiturage, faire durer son électroménager, réduire son forfait de téléphone portable, partir en vacances près de chez soi, manger un peu bio, etc. ce bridage ne semble pas susceptible d’enrayer la machine capitaliste marchande, tant il suscite peu d’écho au sein des populations majoritairement (et naturellement !) tournées vers le « toujours plus ». Cette idéologie de la contrainte sur soi, même pseudo-justifiée par une vision prémonitoire, n’est pas dans la nature humaine qui, inexorablement, est poussée vers  la croissance, telle le brin d’herbe qui jaillit vers le ciel, la fleur qui ouvre son pistil, ou l’oisillon qui s’élance dans les airs.

Ces douces utopies n’ont aucune chance de recueillir la moindre adhésion populaire, alors qu’un simple retard de 24 heures dans l’approvisionnement des stations services d’un pays développé serait de nature, lui, à créer un début de panique générale et un terrain révolutionnaire. Il est évident qu’il faudra attendre la « véritable » crise, c’est-à-dire celle de la déplétion fossile et minérale, et non pas la fausse crise spectaculaire-médiatique dont on nous rebat les oreilles, pour que l’individu de base soit confronté à l’obligation de décroître et, par conséquent de s’adapter à des données externes, ainsi qu’il l’a toujours fait et continuera à le faire. Aussi je m’associe à Jean Laherrère, ingénieur pétrolier membre fondateur de l’ASPO (Association for the Study of the Peak Oil) pour déclarer de façon résolument optimiste : « vivement la crise ! »