Les brevets sont-ils nécessaires à l’innovation ?

innovations

9 innovations sur 10 n’ont jamais été brevetées. C’est le marché qui innove, pas la bureaucratie.

9 innovations sur 10 n’ont jamais été brevetées. C’est le marché qui innove, pas la bureaucratie.

Par Jeffrey Tucker.

Il y a deux ans, je discutais avec quelqu’un qui avait lancé puis vendu quatre sociétés. Il travaillait à ce moment-là sur un nouveau projet qui avait l’air très prometteur (pour ce que j’en sais, celui-ci est déjà vendu également). Nous venions d’assister à une conférence durant laquelle le conférencier disait aux gens que la clé du succès d’une entreprise de nos jours est de posséder des brevets. Sans cela, aucune entreprise ne peut vraiment réussir.

Alors j’ai demandé à ce monsieur ce qu’il avait pensé de la conférence. Sa réponse fut brève (je le paraphrase ici) : « Pas une seule fois, je ne me suis embêté avec des brevets. Ils sont onéreux et ne servent à rien. Seuls, ils ne produisent pas de richesse. Ils ne vendent pas de produits ni de services. Et ils font du tort à la création en enfermant une entreprise dans une voie dont elle aura du mal à sortir. J’ai besoin de pouvoir personnaliser les produits et modifier ce que nous faisons jour après jour. Les brevets entraînent les entreprises sur les rails de vieilles solutions, même quand elles ne marchent plus.

C’est un point de vue intéressant. Et ça soulève la question suivante : dans le monde réel, à quel degré les brevets sont-ils liés à l’innovation ?

Parce que nous entendons beaucoup parler des brevets, nous pourrions supposer qu’il y a d’une manière ou d’une autre un lien direct entre ces brevets et les innovations dont nous profitons dans la vie quotidienne. Quelqu’un invente quelque chose et montre les plans à un bureaucrate. Une licence exclusive est délivrée, et roule ma poule.

L’histoire économique a toujours supposé un lien direct entre brevets et innovation, en basant beaucoup de leur chronologie sur des archives de l’Office des Brevets. Beaucoup de ce que nous pensons savoir vient de ces archives – qu’Eli Whitney a inventé l’égraineuse à coton, que les frères Wright ont été les premiers à voler, que Thomas Edison détient le record du nombre d’inventions parce qu’il détient le plus de brevets.

Mais est-ce vrai ? Beaucoup de détenteurs de brevets le pensent. Ils s’y agrippent comme si leur vie en dépendait et les défendent de toute attaque. Certaines entreprises accumulent les brevets comme un trésor de guerre à des fins purement défensives. Plus vous en possédez, plus vous pouvez intimider vos concurrents afin qu’ils ne marchent pas sur vos plates-bandes.

Alors quelle importance ont les brevets quand il s’agit de favoriser l’innovation ? La réponse est : pas beaucoup, selon quatre économistes de l’Université Technique de Lisbonne. Ils diffusent leurs recherches sur une plateforme sponsorisée par la Réserve Fédérale de St Louis. Ils ont examiné les meilleures innovations entre 1977 et 2004, listées par le prix R&D dans la revue Research and Development. Ils ont comparé 3 000 innovations à des brevets pour déterminer le rapport qu’il y avait.

Leurs conclusions sont remarquables : 9 innovations sur 10 n’ont jamais été brevetées. Elles ont juste été fabriquées puis vendues, et ont changé le monde. En d’autres termes, c’est le marché qui innove, pas la bureaucratie. Les auteurs admettent qu’il y a peut-être eu des copies de ces mêmes innovations qui ont été brevetées. Mais en fait cela ne change pas les implications de l’étude, à savoir qu’il n’y a aucun lien entre l’existence des brevets et le sens et le rythme de l’innovation.

En fouillant dans leurs références, on trouve d’autres pépites d’information. Il s’avère que d’autres chercheurs ont abouti aux mêmes conclusions au début du 20ème siècle, et de même en remontant jusqu’au milieu du 19ème siècle. Les résultats sont tous similaires : il y a les brevets et il y a les innovations, mais ils ont peu voire rien en commun.

Ces résultats sont une illustration du gouffre qu’il y a entre les sciences populaires et la vraie science. Dans la version populaire, les gens s’imaginent qu’ils vont rêver d’une idée, déposer une demande de brevet, puis fabriquer et devenir millionnaire. La réalité du terrain c’est que 90% des brevets ne servent à rien. Il sont juste bons à accrocher au mur, mais c’est à peu près tout.

Les brevets qui servent vraiment dans ce monde sont utilisés comme des armes par les grosses entreprises pour faire du tort à leurs concurrents. Ils ne sont pas la raison du succès d’une affaire ; c’est tout l’inverse. Plus l’entreprise est grosse, plus elle est impliquée dans le marché des brevets pour l’aider à maintenir sa place sur le marché. Ils intentent des procès qui durent des années et qui se règlent finalement par un arrangement financier. Pendant ce temps, au lieu de mettre le paquet sur l’innovation, ils la mettent sur pause. Tant que le brevet est là, les autres innovations sont légalement contraintes de ne pas faire ce qu’elles font le mieux.

L’industrie des logiciels est un excellent exemple. Dans les années 1970 et 1980, les brevets étaient rares voire inexistants. Les sociétés gagnaient de l’argent en créant et en vendant, exactement comme cela se fait normalement dans une libre entreprise. Puis, l’industrie s’est développée. Des gens comme Steve Jobs, qui auparavant vantait ce talent de voler les idées des autres, ont commencé à menacer d’autres sociétés de procès. Les jeunes programmeurs d’aujourd’hui savent très bien que si jamais ils inventent quelque chose qui menace une grosse entreprise, la petite société sera écrasée.

Deux voies parallèles de stratégie dans l’innovation logicielle ont cours depuis les dix dernières années : 1) fortement protégée et 2) open source sans brevet. Apple et Microsoft représentent le style breveté. Google est beaucoup plus enclin au modèle open source. Des sociétés comme WordPress révèlent leur code au monde entier et gagnent de l’argent par d’autres moyens. La grande guerre des smartphones entre l’iOS d’Apple d’un côté et le système Android de Google de l’autre est un bon exemple.

Aujourd’hui, le consensus veut qu’Android est en train de gagner haut-la-main en termes de nouveaux utilisateurs. Le système open-source fait la course en tête avec déjà plus de la moitié du marché des smartphones et un pourcentage grandissant du marché des tablettes numériques. En termes de rentabilité, l’économie des applications d’iOS s’en sort en fait beaucoup mieux. Mais gardons en mémoire qu’il a bénéficié d’un départ fulgurant, alors qu’Android est arrivé bien après. Mon impression pour m’être frotté aux deux est qu’Android avance rapidement dans beaucoup de domaines.

Nous devons repenser nos croyances quant au rôle des brevets et des innovations. S’ils n’ont rien à voir l’un avec l’autre, et si les brevets diminuent effectivement drastiquement le rythme du développement, pourquoi ne pas s’en débarrasser complètement ? C’est exactement ce que beaucoup des anciens progressistes du 19ème siècle réclamaient, et cette idée est à nouveau soutenue par le livre de Stephan Kinsella Against Intellectual Property.

Une planification centralisée ne fonctionne jamais. Le laissez-faire n’est pas parfait, mais il fournit la meilleure chance pour que l’innovation apparaisse et qu’en résulte la prospérité. La leçon à retenir pour toute personne qui a une idée d’entreprise : foncez et n’attendez pas la permission d’une bureaucratie.


Article original titré Does Innovation Require the Patent Office? publié par Laissez-Faire Club.
Traduction : Laurett pour Contrepoints.