Du livre de Testart aux « Sciences Citoyennes », où va le CNRS ?

Comment la direction du CNRS peut-elle laisser gangréner l’institution par des idées et un activisme anti-sciences d’organisations militantes.

Par Anton Suwalki.

Vous avez sans doute lu sur Contrepoints ou sur Imposteurs un article consacré au livre de Jacques Testart À qui profitent les OGM ?, paru aux éditions du CNRS, et bourré d’erreurs et de mensonges. J’ai écrit à la conseillère éditoriale pour m’en étonner (voir copie du mail ci-dessous).

Au même moment j’apprenais l’existence d’un mission  « sciences citoyennes » au sein du CNRS confiée à Marc Lipinski, conseiller régional Europe-Écologie-Les-Verts, et ancien vice-président de la région Île-de-France. Comme c’est étrange ! Dans un communiqué du 13 mars, l’AFIS évoque le parfum lyssenkiste de ce projet, et rappelle qu’il n’y a pas plus de science « citoyenne » que de science « bourgeoise » ou « prolétarienne ».

Ceux qui ne se rendraient pas compte du danger de ce projet pour la qualité et l’intégrité de la recherche scientifique devraient jeter un coup d’œil sur le site de la Fondation Sciences Citoyennes, présidé par… le citoyen Jacques Testart, par ailleurs grand amateur de tribunaux d’exception. Ils y trouveront par exemple un manifeste lancé entre autres par Danielle Mitterrand et Vandana Shiva dans une conférence sous les toits de l’UNESCO en Juin 2009 : l’avenir des systèmes de connaissance. Tout un programme !

L’obscurantisme de ce projet saute aux yeux notamment dans ce passage :

Le Manifeste appelle à une démocratisation des connaissances à tous les niveaux. Elle ne peut être garantie que par une participation égale et démocratique de tous les citoyens à la construction de ces connaissances, et par une réhabilitation des savoirs traditionnels des communautés autochtones et des femmes, qui ont guidé l’évolution de l’humanité depuis des siècles.

Si la direction du CNRS laisse les Testart & co pervertir la science à ce point, je ne donne pas cher de l’avenir de cet organisme. Car la « science citoyenne » n’est pas seulement un truc démagogique. Si par « démocratisation » des connaissances, on entendait la diffusion de celles-ci et leur acquisition par le plus grand nombre, personne ne  devrait s’y opposer. Mais il ne s’agit pas de cela, il s’agit au contraire de dévaluer la science au profit de la pseudoscience et de toutes sortes de croyances. Voilà ce qu’entend ce manifeste par démocratisation des connaissances.

C’est une sinistre plaisanterie que de laisser croire que moi, citoyen lambda, je vais participer « à la construction des connaissances » à pied d’égalité avec les chimistes pour décider de la validité de la datation à partir du Carbone 14 et voter pour déterminer qui a raison. Nul doute que les citoyens adorateurs du « Saint-Suaire » de Turin, de toute bonne foi, considéreraient que leur foi a davantage de valeur que la démarche scientifique pour construire les connaissances. Personne de toute façon ne peut croire qu’il s’agit bien de cela.

Derrière les soi-disant « citoyens », se cachent en fait des « ONG » à la poursuite de buts idéologiques ou politiques, et qui ne représentent qu’elles-mêmes. Très clairement, celles-ci veulent détruire la science. Elles veulent qu’on puisse dire que 2 et 2 font 10, ou bien qu’ « on ne peut pas faire de statistiques sur les nombres entiers », etc. [1] La « réhabilitation des savoirs traditionnels des communautés autochtones », est la position radicale du relativisme culturel des idéologues postmodernes [2], qui nient la valeur de la recherche de la réalité objective par la méthode scientifique et son universalité. Qui placent sur un pied d’égalité savoir scientifique, croyance et charlatanisme. Ce qui implique par exemple que l’astrophysique et l’astrologie (« savoir traditionnel » s’il en est) correspondent à deux disciplines d’égale valeur scientifique, et ce faisant, de nommer Élisabeth Tessier directeur d’un laboratoire au CNRS !

La référence à la réhabilitation des communautés autochtones ET des femmes correspond à la thèse de Vandana Shiva selon laquelle la science n’est qu’une manifestation de l’oppression occidentale [3], c’est à-dire en dernière analyse de l’homme blanc. Cela implique notamment qu’une femme ferait de la science autrement qu’un homme. C’est en réalité une offense raciste et sexiste envers tous les non-européens ou toutes les femmes qui ont contribué ou contribuent à l’avancée des sciences.

Comment la direction du CNRS peut-elle ainsi laisser gangréner l’institution par ces idées et cet activisme anti-sciences d’organisations militantes, au risque de renoncer à sa mission pour devenir une tribune pour tous les charlatanismes ?

Signalons pour conclure, que mon message à la conseillère éditoriale des éditions du CNRS n’a pas reçu de réponse. Comme quoi, il y a citoyen et citoyen.

 


Message envoyé à Marie Bellosta, Éditions du CNRS

La politique éditoriale des éditions du CNRS est formulée de la manière suivante :

« Notre vocation ? En tant que maison d’édition du CNRS, nous publions le meilleur de la recherche française et européenne, qu’elle provienne des laboratoires, des universités ou des centres d’excellence. Mais cette mission essentielle auprès de la communauté savante ne se départit jamais d’un autre souci, tout aussi fondamental : transmettre l’avancée des connaissances auprès du grand public afin que la science soit au cœur de la Cité. »

Après avoir lu le dernier livre de Jacques Testart que vous avez publié : « À qui profitent les OGM ?», je me demande sincèrement, en tant que citoyen, s’il correspond vraiment à ces nobles objectifs. Mon propos n’est bien sûr pas de contester le droit d’être opposé aux biotechnologies, ce que M. Testart ne manque pas de clamer à longueur d’ondes et de chroniques diverses, mais de m’étonner qu’il n’y ait pas au sein d’une maison d’éditions d’une institution prestigieuse, de filtre minimum permettant d’éviter qu’on écrive à peu près n’importe quoi en abusant de son autorité de chercheur. Car les mensonges et la mauvaise foi sautent aux yeux : par exemple lorsqu’il prétend qu’il faudrait manger plusieurs kilos de riz doré pour obtenir les apports nécessaires en vitamine A. Une tromperie délibérée, car M. Testart ne peut pas ignorer que c’est faux. Je vous invite à en découvrir bien d’autres sur mon site Imposteurs dans le « feuilleton » dédié à ce livre :

http://www.imposteurs.org/

Le livre de jacques Testart participe-t-il vraiment à la transmission de « l’avancée des connaissances auprès du grand public » ?


Sur le web.

Notes :

  1. Allusion aux carabistouilles statistiques de Séralini, lui aussi bon candidat citoyen à la rénovation des « systèmes de connaissance ».
  2. lire à ce propos « Why the postmodern attitude towards science should be denounced », M Kuntz, European molecular biology organisation, 2013.
  3. Citée dans Impostures intellectuelles de Sokal & Bricmont, 2004.