Pas de donnant-donnant pour les classes moyennes

classes moyennes

Si le déclassement des classes moyennes est une idée erronée, se profile néanmoins une société à deux vitesses qui surprotège certaines catégories à leurs dépens.

Si le déclassement des classes moyennes est une idée erronée, se profile néanmoins une société à deux vitesses qui surprotège certaines catégories à leurs dépens.

Par Marc Crapez.

Dans la livraison d’automne 2012 de la revue Commentaire, la sociologue Dominique Schnapper rend compte d’un livre sur les classes moyennes. Je résume. Hors le cas des 0,01% de richissimes, il n’y a pas d’accroissement des inégalités sociales. Ni de stagnation de la mobilité sociale. Pas de déclassement. Ni de paupérisation. Plutôt une augmentation de la proportion des propriétaires. Un progrès des conditions. Une transformation de la structure sociale.

Il importait de réfuter le refrain misérabiliste en vogue, de critiquer « Le mythe des nouvelles précarités » et « La fable du déclassement des classes moyennes ». On aurait tort, néanmoins, de s’en tenir là. Conclure à la progression d’une partie des classes moyennes est un tableau qui pèche par angélisme. Les libéraux seraient avisés de creuser la question.

Car des inflexions paupérisantes existent, ainsi qu’une cassure au sein des classes moyennes entre celles qui réussissent et celles qui stagnent, avec à la clef des inégalités de traitement et de destinée. Le premier point est illustré par la part du budget consentie par les ménages pour le logement. Même si le budget loisirs des jeunes adultes augmente, une proportion croissante se retrouve coincée entre l’enclume des loyers et le marteau du chômage.

Certains ne sont pas récompensés

Le sort des nouvelles générations se trouve compromis par la dévaluation des diplômes. Elle favorise la reproduction sociale des milieux bourgeois qui savent orienter leur progéniture dans les bonnes filières, lui inculquer l’anglais outre-Atlantique et lui dénicher un stage par relations. Un système à deux vitesses distingue les lycées dotés de classes prépas et qui maintiennent leur niveau.

Les diplômes ayant moins de lisibilité laissent le champ libre à des critères parallèles et inavoués. À des critères observables et contrôlables faisant l’objet d’une adhésion et d’un consensus national, se substituent des paramètres arbitraires. L’écart se creuse entre degrés d’employabilité sur le marché mondial, ou seulement local, en fonction d’opportunités qui ne résultent pas toujours de la méritocratie, qu’elle soit républicaine selon le diplôme ou managériale en fonction du potentiel. Prévalent les modèles de compétence des grands groupes qui distinguent les opérationnels, les bientôt prêts (au terme d’une courte formation ou expérience sur le tas), les prêts à être formés et les déphasés sur lesquels une croix est faite.

Les classes moyennes supérieures excellent à maximiser leurs avantages, conforter leurs atouts et transmettre leurs privilèges. Elles sont vantées par le discours médiatique qui, inversement, dévalorise le reste des classes moyennes. Une inégalité de traitement dessine deux France. D’un côté, celle des catégories qui sont soi-disant toujours critiquées mais dont les médias interdisent en réalité la critique au point d’en faire des catégories surprotégées par un lobbying strident (fonctionnaires, intermittents du spectacle, artistes, journalistes, hommes politiques, créateurs de start up). D’un autre côté, celle des Français moyens et autres catégories considérées comme inintéressantes (petits-bourgeois, petits commerçants, petits patrons, artisans, ouvriers, agriculteurs, ingénieurs, managers).

Enfin, un phénomène préoccupant obère une partie des possibilités de mobilité sociale : la satellisation d’une part croissante des emplois gratifiants dans l’orbite d’une nouvelle féodalité de privilégiés. Optimisent leur position les professions entraînées dans le sillage des puissants (hommes de loi, chirurgiens esthétiques, coach, people) ou des patrons du CAC 40 (financiers, banquiers d’affaires, avocats d’affaires, consultants). Ces processus d’allégeances et de tête du client créent une société à deux vitesses, qui relègue une partie des classes moyennes, sans les récompenser, malgré leurs bons et loyaux services, à rebours de leur progression dans les pays émergents.

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