Incompréhensions françaises de la compréhension allemande

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Il n’y a rien d’étonnant dans le succès allemand et l’échec français ; les Allemands ne souffrent d’aucune incompréhension, au contraire.

L’Allemagne s’en sortirait, pour Le Monde, étonnamment bien dans une Europe en crise. Mais il n’y a rien d’étonnant dans le succès allemand, ni dans l’échec français.

Par Baptiste Créteur.

Ne comprenant pas les Allemands, les Français les accusent d’incompréhension. Pourtant, les Allemands semblent avoir très bien compris les problèmes français et leur cause.

Malgré une population active supérieure à 40 millions de personnes, contre moins de 29 millions en France, il y a désormais moins de chômeurs en Allemagne : 3,156 millions, contre 3,169 millions en France. Rappelons qu’en 2005 le nombre de chômeurs en France était près de deux fois moindre qu’en Allemagne (2,7 millions, contre 5 millions).

Un peu moins de chômeurs dans l’absolu, beaucoup moins en relatif : l’Allemagne s’en sort bien et le chômage diminue outre-Rhin alors qu’il augmente en France. Le succès allemand n’est pas un hasard ; l’Allemagne a entrepris des réformes structurelles, initialement impopulaires mais couronnées de succès aujourd’hui, de son État-providence.

Fiers de leurs succès, les Allemands, gauche et droite confondues, n’ont qu’une seule recette à apporter à leurs voisins : faites comme nous il y a dix ans. Restructurez-vous, et vous redeviendrez compétitifs. Pour eux, les difficultés des pays latins sont essentiellement dues à un manque de courage politique.

Fiers de leur échec, les Français, gauche et droite confondues, n’ont qu’une seule recette : plus de la même chose. Malgré l’homéopathie française à dose pas franchement homéopathiques, les Allemands ont l’amabilité de donner à leurs voisins et partenaires européens un conseil simple – que certaines voix trop rarement entendues donnent aussi en France. Mais ni les Français qui insistent sur l’ampleur des réformes à mener – en particulier sur la réduction des déficits – ni les bons conseils étrangers ne sont entendus, malgré des arguments limpides.

Mêmes quand ils sont tenus par la main, les hommes politiques français ne parviennent pas à prendre les bonnes décisions. Aveuglés par une idéologie qui voit la dépense publique comme une panacée et le marché comme un ennemi à combattre, ils sacrifient volontiers l’économie d’aujourd’hui et de demain sur l’autel de leurs permanentes préoccupations électorales.

Ils sont encouragés en ce sens par des médias pas franchement indépendants, qui considèrent par exemple que confier la formation professionnelle au marché revient à en sacrifier la qualité alors que la théorie et la pratique démontrent au contraire les bienfaits du marché. Les Français, eux, sont de plus en plus nombreux à comprendre que le poids de l’État pèse sur l’économie et sur eux, mais trouvent peu de candidats prêts à promettre autre chose qu’un État toujours plus omniprésent et ont peu de moyens de faire valoir leur point de vue.

Le manque de courage politique conduit les représentants du peuple à céder aux revendications les plus nauséabondes et à accroître la capacité de nuisance d’une minorité dont le pouvoir de destruction est aussi indéniable que son incapacité à construire, créer et produire. Il est plus facile de céder à des revendications indues que de lutter contre des syndicalistes violents, surtout compte tenu de leur promptitude à dénoncer une idéologie néo-turbo-libérale au service du grand kapital apatride ; il est plus facile de promettre monts et merveilles que de prendre les décisions qui s’imposent à la vue d’un constat que les hommes politiques ne peuvent pas ne pas avoir fait ; il est plus facile de compter sur la solidarité, surtout si elle est imposée, que sur sa propre responsabilité.

Les conservateurs font remarquer que dans cinq pays en crise (l’Irlande, l’Espagne, Chypre, le Portugal et la Grèce), la droite a d’ailleurs remplacé des gouvernements de gauche. Les Allemands considèrent donc que les autres États sont dans un processus d’ajustement douloureux mais nécessaire et, au final, bénéfique. Certes, la gauche allemande s’inquiète des conséquences sociales de la récession et, comme François Hollande, souhaite que l’Europe aide davantage ces pays à retrouver le chemin de la croissance, mais, comme les propos de M. Steinbrück le prouvent, sa solidarité à l’égard des pays en crise reste limitée.

Il semblerait que les conséquences sociales de la récession ne soient pas vraiment à mettre sur le compte de l’ajustement douloureux mais nécessaire ; la France a déjà connu quelques mois de récession sans avoir procédé à la moindre vraie économie budgétaire. Les conséquences sociales de l’inaction, elles, sont évidemment passées sous silence – elles feront pourtant passer ce que les hommes politiques appellent commodément « crise sans précédent » pour des années fastes.

Si la solidarité des Allemands est limitée, c’est d’une part parce qu’ils sont déjà passés par là et savent à quel point des décisions politiques qui exigent de sortir du déni et de prendre les bonnes décisions – pas nécessairement payantes électoralement, mais la mission d’un homme politique n’est pas censée être de prolonger sa carrière ou de favoriser son parti – d’autre part parce que la sortie de crise passera par une réduction des dépenses et du périmètre de l’État, pas par leur maintien financé par d’autres pays après l’avoir fait financer par les contribuables d’aujourd’hui et de demain.

Ni la valeur de l’euro ni l’excédent commercial allemand ne font l’objet de débats, et nul n’imagine que les six mois qui nous séparent des élections législatives soient propices à une réflexion iconoclaste sur le sujet, voire à un progrès de la solidarité avec les pays en crise.

Il n’y a pas de débat, et c’est tant mieux. Les Allemands n’ont aucune raison de vouloir réduire leur excédent commercial, et l’euro est peut-être un problème en soi – mais pas sa valeur. La solidarité avec les pays en crise ne représenterait pas un progrès, ni même un recul : elle maintiendrait le statu quo dévastateur pour un temps. L’ajustement nécessaire est d’autant plus long et douloureux qu’il survient tardivement ; la fête de la dépense publique a déjà bien assez duré.

En refusant d’envoyer un signal clair à ses partenaires européens, [le gouvernement allemand] prend le risque de se mettre l’Europe à dos, et ses initiatives n’apparaissent que purement électoralistes.

Résultat : l’Allemagne devient impopulaire, y compris au-delà des cercles populistes, ce qui lui pose un vrai problème politique. Accessoirement, au moment où la Grande-Bretagne tourne le dos à l’Europe et où l’Italie s’enfonce dans la crise, cette situation confie à la France un rôle central. Encore faut-il qu’elle parvienne à rester crédible auprès des deux parties.

Se mettre l’Europe à dos n’est pas réellement à craindre pour l’Allemagne, pas plus que pour le Royaume-Uni. Ce sont les pays en crise qui ont besoin de leur argent et leur reprochent de ne pas céder aussi promptement et massivement à leurs requêtes qu’ils le voudraient et non l’inverse. La France n’aura un rôle central que si elle parvient à rester crédible, ce qui lui sera impossible tant que les bonnes décisions n’auront pas été évoquées puis prises.

Quand les médias acceptent sans sourciller l’idée que 4 milliards d’économie sur 60 milliards de déficit représentent une vraie rigueur budgétaire, on doute de la capacité de l’opinion à se saisir d’un problème que ceux qu’elle a portés au pouvoir refusent de traiter. Les Allemands n’ont en réalité aucune incompréhension vis-à-vis de la France ; les bonnes décisions ne sont pas prises par manque de courage politique, et plus de solidarité entre pays européens ne résoudra en rien la crise profonde de l’État dont les contours se dessinent.