Goodyear : Coopératives, coopérer à l’impérative

goodyear

Contre la fermeture de leur usine, les salariés de Goodyear veulent une coopérative. Et trouveraient ça moins drôle sans recours à la force.

Pour éviter la fermeture de leur usine et la suppression de leurs emplois, les salariés de Goodyear Amiens Nord veulent monter une coopérative. Et comme c’est à l’initiative de la CGT, il n’était pas concevable de le faire sans la coercition.

Par Baptiste Créteur.

Après des années de lutte contre la viabilité de leur usine, les syndicalistes ont décidé de lutter contre sa fermeture. C’est sans doute la nouvelle forme de la lutte finale – pousser l’entreprise à la faillite pour en récupérer la propriété à moindres frais et vivre ensuite des lendemains qui chantent. Mais, malgré leur volonté de démontrer qu’ils peuvent gérer eux-mêmes les entreprises dont ils étaient auparavant salariés, les syndicalistes ne peuvent se passer des chefs d’entreprise.

Ils ne souhaitent pas seulement obtenir la propriété de l’entreprise, mais aussi s’affranchir des contraintes auxquelles sont soumis les chefs d’entreprise partout dans le monde en disposant d’un volume de production garanti et du droit d’utiliser la marque Goodyear pour vendre leur production – i.e. ne rien avoir à construire et n’assumer aucun risque.

Dans le même temps, la CGT a annoncé son intention d’assigner «dans les jours qui viennent» la société-mère de Goodyear aux États-Unis pour réclamer «le retour des volumes de production», après s’être désisté d’une action similaire engagée en France, lorsque a été décidée «une baisse significative de la production».

Réclamer le volume des retours de production, soit exiger de la maison-mère qu’elle les affranchisse du risque inhérent à toute activité économique. Avec un volume de production garanti, les ouvriers ne feraient en réalité que produire comme ils l’ont toujours fait mais en conservant pour eux les bénéfices dégagés – alors que la fermeture de l’entreprise a notamment pour cause la diminution des volumes de commande. Ils reprochaient d’ailleurs à l’offre de Titan, outre d’être portée par Titan, de ne pas garantir de volume de production, garantie impossible en dehors d’une économie planifiée dont l’expérience a montré qu’elle ne fonctionnait pas.

«le projet de Titan avait un seul défaut : il était porté par Titan (…) qui refusait de signer un engagement sur la production».

Les syndicalistes rappellent par la même occasion qu’ils préfèrent obtenir gain de cause par la contrainte, en faisant intervenir l’État et la justice étatique, plutôt que par la compétence et le libre consentement de leurs clients. Tout en réclamant la propriété de l’entreprise, ils réclament également de mettre fin au marché libre ; tout en voulant jouir des bienfaits du capitalisme, ils n’en acceptent pas les règles. L’origine des commandes, c’est-à-dire la demande qui sera exprimée auprès de la maison-mère de Goodyear, ne leur vient pas à l’esprit, et il ne faudrait pas que tout le monde subisse de la même façon les contraintes d’une économie de marché – postulat commun en France aux syndicalistes et à l’État.

Ils souhaitent également jouir de l’image et de la réputation de l’entreprise dont ils ont cherché la fermeture en revendiquant le droit d’utiliser la marque Goodyear. Bien entendu, ils n’envisagent pas que Goodyear ait la possibilité de ne pas y consentir.

«Il y a une possibilité économique de poursuivre cette activité dans le cadre d’une Scop : il n’y a pas de contestation possible», a en revanche estimé l’avocat, à une condition toutefois : «Goodyear doit accepter de donner à une éventuelle Scop la marque, (…) tout ce qu’il était prêt à livrer gratuitement à Titan.» «S’ils nous disent non, il va falloir qu’ils expliquent au juge pourquoi ils préfèrent licencier 1 200 personnes», a poursuivi le conseil de la CGT.

Et une nouvelle fois, les syndicats se lancent dans un chantage à l’emploi pour mieux manipuler une opinion aussi peu sensible aux principes de liberté et de propriété que les médias et une classe politique qui leur est ouvertement opposée, comme si on pouvait sauver les emplois en détruisant ceux qui les ont initialement créés.

Sans accepter les mécanismes du marché qui permettent aux plus compétents de dégager des profits, les syndicalistes bavent déjà à l’idée de s’en mettre plein les poches – une fois de plus avec le concours de l’État, mais cette fois pas directement avec l’argent du contribuable, seulement en privant d’autres acteurs économiques de leur liberté.

«L’activité de pneus agraires est parmi les plus rentables pour Goodyear, qui fait des profits colossaux», a estimé Me Rilov.

Les syndicalistes CGT de Goodyear, qui ne parviennent pas à s’affranchir de la contrainte en cherchant l’appui de l’État pour soutenir leur projet – ce que ne manqueront sans doute pas de faire les farouches ennemis de la désindustrialisation et de l’économie de marché – ne font toutefois pas l’unanimité parmi ceux qui se revendiquent encore du communisme et considèrent que c’est une idéologie vertueuse et viable à laquelle on n’a pas pleinement laissé sa chance. Les syndicalistes Sud considèrent que le recours à la force et à la contrainte est trop indirect s’il se fait via l’intermédiaire de l’État et prônent une action plus musclée et plus directe pour parvenir aux lendemains qui chantent tant espérés.

«À Sud, on ne croit pas à la voie juridique. On croit que la mobilisation de masse peut changer la donne», a conclu Magid Boubeker. La CGT, elle, croit toujours à l’action judiciaire. Elle va demander, a annoncé Me Rilov, au comité d’entreprise européen de Goodyear, qui devrait se réunir le 13 mars, la suspension de toute fermeture pour irrégularité.

La « mobilisation de masse » pour changer la donne pourrait d’ailleurs ne plus être juridiquement condamnable, et ça tombe bien en cette période de lendemain qui pointent chez Pôle Emploi. Il n’y a pas à chercher bien loin pour comprendre pourquoi l’économie française est si mal en point – les syndicalistes sont limpides sur le sujet.

«Cette usine existera tant qu’on y croira», a lancé de son côté Mickaël Wamen [représentant de la CGT].

Tant qu’on y croira, on pourra donc continuer à s’endetter sans en subir aucune conséquence, entretenir un État toujours plus vorace sans pénaliser l’économie, maintenir un modèle social fondamentalement injuste sans créer d’injustices, bénéficier des vertus du marché sans en accepter les règles.

Tant qu’on y croira, on pourra s’affranchir de la réalité. Voilà le dogme prévalent en France, qui justifie toutes les aberrations tant qu’on y croit fermement. Malheureusement pour les Français, qui subiront jusqu’à ce que plus personne ne puisse y croire un déni assumé de ceux qui les dirigent ou entendent le faire, « on peut éluder la réalité, mais on ne peut pas éluder les conséquences de l’élusion de la réalité. »