Personne ne fait de pertes, personne ne prend la porte

licenciement boursier

Les représentants autoproclamés des salariés revendiquent l’interdiction des licenciements lorsque l’entreprise qui les emploie fait des profits. Plus qu’une revendication, il s’agit d’une menace de plus sur la propriété privée et la liberté.

Les représentants autoproclamés des salariés revendiquent l’interdiction des licenciements lorsque l’entreprise qui les emploie fait des profits. Plus qu’une revendication, il s’agit d’une menace de plus sur la propriété privée et la liberté.

Par Baptiste Créteur.

Les syndicats mènent un combat pour empêcher les entreprises de licencier quand une entreprise fait du profit, c’est-à-dire pour qu’on ne puisse licencier que quand l’entreprise fait des pertes, i.e. quand les licenciements sont inéluctables. Les entreprises ne pourront donc prendre des décisions que quand il est trop tard pour les prendre, ou, comme le souligne un communiqué, « empêcher les licenciements avant qu’il ne soit trop tard » :

« Les Sanofi, ensemble avec les Pilpa, Bigard, Crédit agricole, Faurecia, Fnac, Ford, Fralib, Goodyear, PSA, Samsonite, Sodimedical, Sony, Valeo, ZF, Coca-Cola, Merck Serrono… ont décidé de défendre une proposition de loi pour empêcher les licenciements, avant qu’il ne soit trop tard, dans les groupes qui font du profit », réclame un communiqué.

Leur idée est simple : tant qu’une entreprise fait du profit, elle ne doit avoir aucune marge de manœuvre concernant sa masse salariale. Il ne peut être question de mesures améliorant la rentabilité et la compétitivité que quand ces mesures sont devenues nécessaires. La capacité des entreprises à s’adapter est pourtant une priorité des syndicats, qu’ils n’hésitent pas à mettre en avant pour réclamer 1,5 milliard d’euros aux actionnaires de PSA.

Ils sont soutenus dans cette démarche par le gouvernement qui considère que l’État peut et donc doit fixer des règles, imposer des devoirs et obligations aux entreprises qui devront ensuite tâcher d’alimenter l’effort national pour la destruction de valeur.

Rappel des quinze derniers mois, l’engagement du candidat Hollande sur un parking chez Goodyear, en pleine campagne présidentielle : « l’État peut fixer des règles », avait-il répondu à un syndicaliste qui lui rappelait une phrase prononcée par Lionel Jospin en 2001 (« L’État ne peut pas tout »). Plus tard, l’engagement sera repris et débattu avec Martine Aubry, avant que la primaire ne les départage. « J’ai voté pour Hollande et je suis déçu, affirme Hervé Marchal, chef d’équipe chez Goodyear. J’ai passé plus de vingt ans dans cette boîte et je pensais qu’une telle loi permettrait de sécuriser l’emploi. Car Goodyear gagne de l’argent. Aujourd’hui, le candidat Hollande ne tient pas sa promesse et, alors qu’on risque d’apprendre jeudi que nous allons être virés, nous sommes là pour lui rappeler. »

Parmi les règles que veut fixer l’État, celle de ne plus laisser aux actionnaires la possibilité de gérer comme ils l’entendent leur entreprise. Unis par un contrat aux salariés, contrat ayant obtenu le consentement mutuel des deux parties, les entreprises n’auront plus la possibilité de mettre fin à ce contrat – qui, de fait, n’en est plus un – que lorsqu’elles n’auront plus d’autre possibilité. Inutile de rappeler que le profit d’une entreprise est une condition nécessaire à son développement, qui lui permet d’investir en limitant son recours à l’endettement et de s’affranchir d’un impératif de rentabilité à court terme souvent décrié par les syndicats. Limiter la capacité des entreprises à accroître leurs profits, c’est les désavantager face à la concurrence internationale – et on aura beau jeu ensuite d’invoquer un « dumping social » lorsque d’autres pays ne voudront pas s’imposer la même rigidité aveugle et illégitime.

Pendant ce temps, Jean-Luc Mélenchon, qui plaidait encore en septembre, lors d’une visite de soutien aux salariés de Sanofi à Toulouse, sur la nécessité d’une telle loi, attire à lui un « Candia ». Elvis (il ne donne pas son nom de famille) résume en une formule : « L’entreprise est rentable, c’est ça qui compte. Nous, on s’en fiche de faire du lait, de la soupe ou du shampoing. » « Ils se sont engagés avec nous et on s’est engagés avec eux (…) à partir du moment où l’argent rentre dans l’entreprise, ils ne peuvent pas nous laisser tomber dans une période si difficile pour l’emploi », ajoute Christine Mercier des 3 Suisses, dont l’association Licenci’elles est à l’origine du rassemblement.

Le contrat de travail librement consenti entre entreprise et salarié, donc en dernière analyse entre actionnaires et salariés, serait un engagement mutuel auquel seul le salarié peut mettre fin et qui lui donnerait un droit sur les revenus de l’entreprise. L’attachement des syndicalistes porte ici sur leur salaire, et uniquement sur leur salaire ; une belle image de l’entreprise, que ne partage pas l’entrepreneur. Le cadre de ce contrat de travail serait plus large que ce qu’il contient : l’entreprise s’engagerait à ne pas licencier dans une période difficile pour l’emploi, c’est-à-dire depuis au bas mot trente ans en France.

Les Licenci’elles assument totalement le mot d’ordre de la manifestation et la revendication d’une interdiction des licenciements boursiers : « Les accords signés le 11 janvier, ce sont des confédérations comme la CGT ou la CFDT, qui ont signé ou qui se sont tues, mais ça ne représente pas ce que les salariés veulent. Ici, c’est un mouvement de salariés et nous sommes les plus nombreux », juge une Licenci’elle, Séverine, des 3 Suisses.

Les salariés n’hésitent pas à contester la représentation syndicale, ce qui complique la donne : les engagements pris au nom des salariés ne les engagent pas. On ne pourra pas reprocher cette lucidité aux salariés, mais on pourra leur reprocher de ne pas, en premier lieu, mener une lutte pour être mieux représentés, et de considérer que le nombre confère une quelconque légitimité supérieure à des principes tels que la propriété privée. De fait, comment pourrait-on désormais accorder une quelconque représentativité aux manifestants et grévistes ?

Colin Rick travaille chez SFR, comme technicien. « Ce sont les PSA qui nous ont prévenus de la manifestation : on n’a pas encore de suppressions d’emploi annoncées [seulement des départs volontaires, pour le moment] mais on veut faire connaître le conflit qu’il y a chez nous. Les départs risquent de concerner tout le monde, pas seulement des ouvriers, aussi des cadres du marketing, des chefs de projet, des gens qui n’ont pas l’habitude de manifester. Ce ne sont pas eux qui descendraient naturellement dans la rue pour demander une loi interdisant les licenciements boursiers (…) mais ça n’empêchera pas SFR de s’en débarrasser malgré les marges dégagées par le groupe. »

Si on ne peut l’accorder aux syndicats qui prétendent représenter les salariés, on ne peut pas plus l’accorder aux quelques-uns d’entre eux qui descendent dans la rue prétendument au nom des autres. Mais apparemment, les syndicats ne s’embarrassent pas plus de leur représentativité qu’ils ne s’embarrassent de respecter la propriété privée ; ils veulent non seulement interdire d’user de sa propriété privée comme on l’entend, mais également la vider de son essence :

« Je partage leur inquiétude, je comprends leur colère, a déclaré mardi matin le numéro un de la CFDT, Laurent Berger, sur BFMTV-RMC. Mais une loi contre les licenciements boursiers, il faut bien savoir de quoi on parle. Moi, je ne sais pas ce qu’est un licenciement boursier. » « Ce que je sais, c’est que des entreprises parfois font des licenciements qui ne sont pas justifiés économiquement et dans l’accord que nous avons signé, ces licenciements sont encadrés », a-t-il dit. Selon M. Berger, l’accord du 11 janvier « est une bonne base et ça, il faut d’abord le retranscrire dans la loi. Ce qu’il faut rajouter, c’est une loi sur la reprise des sites. »

Les syndicalistes n’en finissent plus de s’improviser experts en économie et de décréter que les licenciements ne sont pas justifiés. Ils sont en fait experts d’une toute autre économie, où on peut légitimer l’expropriation, i.e. où la propriété privée n’existe plus. Pour y parvenir, leur stratégie est bien rodée : dans un premier temps, empêcher les entreprises d’être compétitives et rentables. Ensuite, lorsqu’une entreprise fait des pertes et veut fermer tout ou partie d’un site, justifier de sa possible rentabilité pour justifier l’expropriation ou de son impossible rentabilité pour justifier la nationalisation.

Le problème est que seules les entreprises distribuant des dividendes sont concernées, ce qui n’est pas le cas de la majorité des entreprises tricolores. Et que seuls les licenciements sont pris en compte. Or l’exemple de SFR ou de Renault montre qu’il existe bien d’autres moyens de « dégraisser ».

Le problème est surtout que la propriété privée est un droit inaliénable aujourd’hui menacé ; que les contrats libres entre salariés et employeurs n’ont pas besoin d’être régulés dans la mesure où le consentement des deux parties prévaut et qu’elles s’engagent donc sur le contenu du contrat, ni plus ni moins, mais que l’État ne cesse de détruire l’emploi et la croissance en prétendant de bonne foi vouloir les favoriser ; et que les entrepreneurs, qui se contentent de vouloir produire, doivent compter avec les velléités de parasitisme de ceux qui estiment avoir un droit sur les fruits du travail des autres et dont le nombre va croissant. La meilleure protection du salarié, c’est la liberté ; d’une part à court terme car il est seul habilité à choisir pour lui-même, d’autre part à long terme car ce qui nuit à l’entreprise qui lui verse un salaire ne peut être bon pour lui.

L’échéance se rapproche ; il sera bientôt l’heure de choisir entre collectivisme et capitalisme, entre pouvoir et liberté, pour la France et pour les Français – à moins qu’on empêche les Français de quitter la France pour mieux leur imposer des décisions qui commencent déjà à porter leurs fruits.