Renault : les syndicats confondent chantage et causalité

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Les ministres confondent chantage et causalité dans les négociations entre Renault et les syndicats pour maintenir l’emploi et l’activité.

Pierre Moscovici, ministre de l’économie de son état, exige de Renault qu’il n’y ait ni licenciements, ni fermetures de site. L’évocation de ces possibilités serait d’ailleurs un chantage de la part de la direction dans les négociations avec les syndicats. Ou comment on peut devenir ministre de l’économie sans comprendre les relations de causalité.

Par Baptiste Créteur.

En France, les choses ne vont pas si mal. Certes, nous traversons une crise sans précédent qui excuse les déficits abyssaux et l’échec des politiques du gouvernement, mais on peut encore obtenir un poste bien rémunéré en ayant de grandes lacunes. Pierre Moscovici et Michel Sapin touchent un salaire brut moyen de 9 940 euros et semblent ne pas maîtriser la notion de causalité pourtant centrale à tout raisonnement.

«Ce que nous attendons de Renault, c’est qu’il y ait deux lignes rouges qui ne soient pas franchies : (…) qu’il n’y ait pas de licenciements et, deuxièmement, qu’il n’y ait pas de fermeture de sites», a déclaré le ministre sur BFMTV/RMC, au moment où la direction et les syndicats du groupe sont engagés dans une négociation houleuse sur un accord de compétitivité.

Le ministre exige de Renault qu’il ne licencie pas et maintienne ses sites en activité, une exigence formulée lors de négociations où Renault a pour objectif d’améliorer sa compétitivité – nécessaire au maintien de l’activité. Renault doit donc améliorer sa compétitivité pour se conformer aux attentes du ministre.

À ce propos, le ministre du Travail Michel Sapin a martelé qu’il ne devait «pas y avoir de chantage dans la négociation» entre direction et syndicats. Les discussions doivent être «loyales» et «tous les moyens ne sont pas bons» pour négocier, a estimé Michel Sapin, sur RTL. Mardi, trois syndicats ont affirmé que la direction du groupe automobile menaçait de fermer deux sites en France si aucun accord de compétitivité n’était trouvé, ce qu’a démenti la direction.

La direction de Renault dément avoir évoqué l’impératif de compétitivité pour maintenir l’emploi et l’activité en France. Pourtant, il s’agit d’une relation simple de causalité. Si l’entreprise ne parvient pas à être compétitive, elle devra nécessairement réduire la voilure en supprimant des emplois et ne pourra pas maintenir son niveau d’activité – bien que détenue à 15% par l’État, le constructeur n’est pas une structure publique et ne peut donc pas faire peser sur l’ensemble des Français le prix de déficits chroniques.

«Je ne suis pas la direction, je ne suis pas dans la négociation. Moi, je fixe des bornes, je dis que cette négociation doit être loyale, elle doit être responsable et tous les moyens ne sont pas bons dans cette négociation», a affirmé le ministre. «Il ne doit pas y avoir de chantage, il doit y avoir une négociation ferme mais loyale, il y a des solutions et je suis persuadé que cette négociation aboutira à un accord», a-t-il ajouté.

Les ministres sont dans la négociation, pas dans la direction ; ils se contentent en effet de fixer des bornes à la négociation. Une négociation responsable, dans laquelle la direction du groupe ne peut pas responsabiliser les syndicats en leur faisant comprendre une bonne fois pour toutes qu’une entreprise doit avant tout réaliser du profit pour se maintenir en activité et qu’à défaut d’être compétitive, elle fera face à des difficultés qui la conduiront à supprimer des emplois et éventuellement à licencier, fermer des sites de production et mettre la clé sous la porte.

Selon Michel Sapin, «Renault est dans une négociation, c’est la bonne méthode pour trouver des solutions à une situation très dégradée (..) Renault aujourd’hui essaye de faire en sorte de prévenir tout licenciement». Le chef de file des députés socialistes Bruno Le Roux s’est lui aussi opposé à toute fermeture de sites. «Les syndicats sont fondés à poser des questions, j’écoute les réponses de la direction et je suis obligé de les prendre en compte», a affirmé Bruno Le Roux sur LCI, un proche de François Hollande. «Si elle dit qu’il n’y aura pas de fermeture de sites, je veux la croire et en tous cas, je veux que cela soit vrai. Il ne peut pas y avoir aujourd’hui de fermeture de sites dans notre pays chez Renault», a-t-il tranché. Mardi, l’entourage du ministre du Redressement productif, Arnaud Montebourg, avait déjà souligné que les négociations en vue d’un accord de flexibilité au sein du groupe ne devaient pas «s’apparenter à du chantage». La semaine dernière, Arnaud Montebourg avait salué le fait que les «deux lignes rouges» du licenciement et de la fermeture de site n’aient «pas été franchies» après l’annonce par Renault de 7 500 suppressions nettes d’emplois.

Jamais dans la direction, les élus se contentent de fixer des ultimatums et déploient toute la force de leur volonté pour que la réalité se conforme à leurs aspirations, à l’instar de Bruno Le Roux. Le chantage, c’est donc le mot à bannir, un procédé malsain qui caractérise désormais le rappel de certaines évidences. Ce que dit la direction de Renault, c’est qu’en l’absence d’un accord permettant d’améliorer la compétitivité, des fermetures de sites sont inéluctables – ça, c’est du chantage. En revanche, quand les ouvriers se mettent en grève à l’appel des syndicats impliqués dans la négociation, c’est une saine exposition du rapport de force et du pouvoir de nuisance que détiennent des syndicats. L’objectif de Renault et l’impératif qui se pose à la direction, c’est de faire du profit – d’autant plus qu’elle compte parmi ses actionnaires un État très gourmand. Remplir cet objectif est une condition nécessaire au maintien de l’emploi en France ; l’objectif de Renault et ceux qu’affichent les syndicats ne sont en réalité pas si éloignés, mais les syndicats n’ont pas à prendre en compte cet impératif de compétitivité et peuvent se permettre de refuser des sacrifices pourtant nécessaires.

Face à une réalité trop dure à supporter, mieux vaut fermer les yeux, espérer très fort que les mêmes causes auront des effets différents. Mieux vaut  éviter de rappeler des évidences douloureuses pour des oreilles depuis longtemps déconnectées de cerveaux tout acquis à la cause du prolétariat en éternelle lutte contre le grand capital apatride. Mieux vaut maintenir l’illusion qu’affronter une réalité moins agréable. Mieux vaut refuser un peu plus longtemps la réalité, quitte à finir par être vraiment convaincu qu’on n’aura pas à subir les conséquences d’un refus prolongé de la réalité et à achever de convaincre les Français qu’ils sont assez exceptionnels pour s’affranchir de la causalité. Mieux vaut compromettre l’avenir d’un pays entier que demander des sacrifices nécessaires aux citoyens, qui sont tous de potentiels électeurs. Pour les Français qui n’en sont pas convaincus, mieux vaut se préparer à partir.