Daillon, tuerie médiatique

Après la fusillade meurtrière de mercredi soir, la presse suisses tire des conclusions hâtives.

Après la fusillade meurtrière de mercredi soir, la presse suisse tire des conclusions hâtives.

Par Stéphane Montabert, depuis Renens, Suisse.

Daillon, petit village valaisan des hauts de Conthey, est devenu une célébrité depuis qu’un de ses habitants a ouvert le feu sur des passants par la fenêtre de son logement, avant de continuer de plus belle dans la rue jusqu’à ce que la police mette un terme à ses errements d’une balle dans le thorax.

Le bilan est lourd. Trois femmes sont décédées et deux hommes sont à l’hôpital, dont l’un pourrait être l’oncle du tireur, 63 ans, à « couteaux tirés » avec lui selon un quotidien.

J’ai songé un instant donner en titre « Enfin une tuerie en Suisse ! » ou quelque chose du même genre – un intitulé de fort mauvais goût j’admets, mais qui aurait eu le mérite de rendre l’impression exacte suscitée par les médias traitant l’affaire, sans aucune pudeur pour les victimes ou leurs familles.

Le meurtrier et certains de ceux qu’il a croisés sont encore à l’hôpital, une foule de détails restent à éclaircir, mais pour le quatrième pouvoir l’affaire est entendue : c’est la faute des armes, ce sont les armes qu’il faut interdire.

Sur Le Matin et la RTS, on se livre à une rétrospective des fusillades en Suisse. Le premier se complaît aussi dans un exercice de nombrilisme à travers l’impact médiatique de l’événement auprès des confrères européens (savoureux quant on sait que ceux-là s’abreuvent auprès des premiers.) Mais la charge décisive est lancée à travers l’interview de Heiner Studer, membre du comité militant pour la protection des armes, martelée tant sur 24heures que Le Matin ou la Tribune de Genève : les armes doivent appartenir à l’État !

Ce drame illustre bien selon lui à quel point l’initiative «Pour la protection face à la violence des armes», rejetée par le peuple en février 2011, était importante. Les armes devraient être contrôlées par l’État dans une vraie démocratie (sic), et non laissées aux mains de privés. Hélas, la volonté fédérale d’établir des lois plus restrictives en la matière fait défaut, déplore Heiner Studer.

Peuple suisse imbécile, indigne d’une « vraie démocratie », coupable d’avoir refusé la voie de la sagesse ! Personne pour expliquer à ce monsieur que les armes ne sont pas rendues à la population lorsque le régime n’est plus une « vraie démocratie » ? Cette partie du raisonnement lui échappe.

Le rapport avec Daillon reste ténu, et de plus, pas forcément dans le sens que souhaiteraient les fervents partisans du contrôle des armes.

L’auteur présumé de la tuerie serait un Suisse de 33 ans prénommé Cédric, habitant depuis des années dans la maison laissée par ses parents lors de leur séparation. Il aurait bu de l’alcool en début de soirée. Il se serait servi d’au moins deux armes pour commettre son forfait, un mousqueton de l’armée suisse plus en dotation depuis un demi-siècle et un fusil à grenaille destiné au mieux à la chasse, vraisemblablement acquises hors du circuit officiel.

Non seulement cet aspect des choses défausse immédiatement tout argument en faveur d’un contrôle légal plus important des armes, puisque par définition les hors-la-loi et autres adeptes du marché noir y sont peu sensibles, mais toute la vie de Cédric résonne comme une leçon sur l’incapacité crasse de l’État, de son administration et de ses innombrables services sociaux à assurer convenablement les tâches qu’ils se sont arrogées.

L’homme souffrait d’antécédents psychiatriques suffisamment lourds pour une hospitalisation en 2005, lors de laquelle les armes en sa possession furent retirées et détruites, sans qu’on s’inquiète plus que cela semble-t-il de l’intérêt d’un cas psychiatrique pour les armes à feu. Il était connu de la police pour consommation de marijuana, sans qu’on s’en inquiète davantage non plus – vice auquel il parvenait à se livrer malgré sa mise sous tutelle, laquelle fut également assez souple pour lui permettre d’acquérir armes et munitions…

Il est trop tôt pour pointer une cause unique ; on pourrait citer l’absence de recoupement, le laxisme des services sociaux, la trop grande souplesse d’un tuteur, le manque de suivi d’un cas inquiétant par les psychiatres, et bien d’autres symptômes d’une bureaucratie inefficace et irresponsable. Mais la plupart de ces pistes pointent en direction de l’État et de ses services.

Dès lors, on comprend mieux l’écran de fumée déployé par la classe politique et ses relais dans les médias. Mieux vaut en effet s’attaquer à l’armée ou au droit des honnêtes gens à porter des armes pour se défendre, même si cela n’a rien à voir avec notre affaire, que de rendre un verdict peu tendre sur l’administration.

Rappelons-nous également que si un contrôle des armes plus poussé devrait voir le jour, cette même administration serait alors en charge de l’appliquer, avec tout son talent et toute sa compétence.


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