« Repenser l’économie pour sortir de la crise », Philippe Herlin sera-t-il entendu ?

Dans son dernier ouvrage, l’économiste Philippe Herlin propose une présentation pertinente et encore peu répandue de la façon dont fonctionnent les marchés (financiers et autres), et l’ensemble de l’économie.

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« Repenser l’économie pour sortir de la crise », Philippe Herlin sera-t-il entendu ?

Publié le 15 août 2012
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Dans son dernier ouvrage, l’économiste Philippe Herlin propose une présentation pertinente et encore peu répandue de la façon dont fonctionnent les marchés (financiers et autres), et l’ensemble de l’économie.

Par Jacques Bichot.

Un économiste qui pose sa candidature à la présidence de l’UMP : cela change des sempiternels Fillon et autres Coppé, d’autant plus que cet économiste-là est véritablement porteur d’un message novateur : son ouvrage Repenser l’économie, sous-titré Mandelbrot, Pareto, cygne noir, monnaie complémentaire … les nouveaux concepts pour sortir de la crise [1], fait partie du petit nombre de ceux qui méritent d’être lus si l’on veut cesser, dirai-je familièrement, de penser à côté de ses pompes.

Non pas que ce livre soit sans défaut : pressé de délivrer son message, Philippe Herlin fait parfois l’impasse sur la rigueur technique. Par exemple, p. 36, un graphique intitulé « courbe de Gauss versus fat tails » compare la courbe représentative d’une fonction densité de probabilité (la loi normale) avec une courbe « fat tails » qui n’a pas cette nature [2]. Tout lecteur ayant une culture mathématique sera agacé par quelques imperfections de ce genre. Mais ce lecteur aurait bien tort de refermer le livre : ce serait jeter le bébé avec l’eau du bain. Quel est donc ce bébé ?

Rien moins qu’une présentation pertinente et encore peu répandue de la façon dont fonctionnent les marchés (financiers et autres), et l’ensemble de l’économie.

Benoît Mandelbrot a présenté en 2004 une vision très novatrice du fonctionnement des marchés [3]. Nassim Taleb en a vulgarisé certains aspects avec sa formule « cygnes noirs », qui désigne les événements majeurs, heureux ou malheureux, qui surviennent avec une fréquence très supérieure à celle que prévoient les théories économiques usuelles. Philippe Herlin doit beaucoup à ces deux auteurs, mais il y ajoute sa propre capacité à intégrer leurs apports dans une perspective d’ensemble de l’économie et à les utiliser, conjointement avec quelques autres idées, pour « sortir de la crise ».

Pourquoi des événements « extraordinaires » surviennent-ils bien plus souvent que prévu ? Le savoir permet d’en tirer des leçons pour limiter le caractère dévastateur des catastrophes, en améliorant la résilience de notre système économique.

Le mimétisme, on le sait au moins depuis Keynes [4], est un ressort très important du fonctionnement des marchés. Herlin le présente de façon simple, avec l’exemple de deux restaurants voisins et de même qualité : les clients potentiels se méfiant des restaurants vides, le premier des deux dont quelques tables sont occupées fait finalement le plein, tandis que son concurrent reste à moitié vide. Cela signifie que les choix individuels ne sont pas indépendants les uns des autres, comme on le suppose en leur appliquant des modèles probabilistes gaussiens. Et cela explique que l’argent aille à l’argent, le pouvoir au pouvoir, et toutes sortes de phénomènes cumulatifs débouchant sur de fortes inégalités et sur des risques colossaux, qui passent initialement inaperçus.

Ce genre de constats et de raisonnements débouche sur une conviction : la théorie des marchés efficients est fausse ! Philippe Herlin est un libéral réaliste, qui n’a pas besoin d’enjoliver une institution pour en reconnaître l’utilité. Il envisage l’économie de marché comme Churchill la démocratie : le pire des systèmes à l’exception de tous les autres. Et cela lui permet, entre autres, de bien expliquer l’erreur magistrale qu’est l’introduction de la « fair value » en comptabilité : cette appréciation des actifs à leur prix sur un marché, comme si ce prix reflétait la vraie valeur d’un bien ou d’un titre, a causé trop de dégâts pour que l’on ne se réjouisse pas de la déconstruction du mythe qui la sacralise.

De même, sous le titre mystérieux de « théorie de la proportion diagonale », Ph. Herlin expose-t-il intelligemment la façon dont « la bonne volonté réciproque des parties » et les statuts économiques et sociaux interfèrent avec la loi de l’offre et de la demande pour expliquer la formation des prix. Quel plaisir de voir la théorie des conventions (qui n’est pas citée) et les apports de la sociologie ainsi réintroduits dans l’analyse économique par un auteur libéral à l’esprit ouvert.

Dernier aperçu avant de vous laisser, ami lecteur, décider seul si vous suivrez ou non mon conseil de lire Ph. Herlin, la distinction que fait celui-ci entre les activités « scalables » et « non-scalables ». En fournissant une des clés de la résilience de certaines entreprises, cette distinction explique pourquoi Gallimard a raison de ne pas filialiser son fonds de catalogue, et pourquoi Carrefour a tort de vendre les murs de ses magasins. Comme quoi l’économie peut servir à la gestion !

 

—-

(*) Dernier ouvrage paru de Jacques Bichot : Les enjeux 2012 de A à Z, l’Harmattan, 2012.

Notes :
  1. Eyrolles, 2012, 23 €.
  2. L’intégrale de moins l’infini à plus l’infini d’une densité de probabilité vaut 1, tandis que l’intégrale de la fonction « fat tails » représentée sur le graphique, si tant est qu’elle converge, a une valeur nettement supérieure à l’unité.
  3. Son ouvrage Une approche fractale des marchés, publié en anglais en 2004, a été traduit chez Odile Jacob en 2005, puis réédité fort opportunément en 2009, après les événements de 2008, qui se comprennent bien plus facilement si l’on dispose de l’appareil conceptuel construit par Mandelbrot.
  4. Ph. Herlin s’appuie plutôt sur la théorie de la réflexivité développée par George Soros, spéculateur non moins avisé que Keynes, mais, à mon humble avis, auteur moins limpide. L’abandon que l’école libérale standard a fait de Keynes aux dirigistes, soit dit en passant, est une de ses grandes erreurs : au lieu d’entériner le lien de filiation injustement revendiqué par ses adversaires, ses membres feraient mieux d’expliquer à quel point l’œuvre de ce grand économiste justifie notre préférence pour la liberté.
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  • Avec tout le respect dû à Jacques Bichot, la note 2 me semble erronée. Qu’elle soit normale, simplement exponentielle où à large traine (une traduction possible de « fat tail »), l’intégrale sur l’ensemble des réels d’une densité de probabilité vaut toujours 1, par définition. Sinon, ce n’est pas une densité de probabilité.

    En revanche, ce qui distingue les distribution à large traine, c’est que certains de leurs moments divergent (il s’agit cette fois de l’intégrale de la densité de probabilité, mais multipliée par le monôme de degré correspondant… par exemple, le cinquième moment d’une densité est obtenu en prenant l’intégrale du produit de ladite densité de probabilité par x^5).

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