Agences de notation : le grand mystère de l’œuf et de la poule

Selon une étude de l’Université de St-Gall , les agences de rating accélèrent et amplifient la crise de la dette en Europe. Une telle étude conduit naturellement certaines personnes à réclamer la fermeture des agences de notation. Erreur : accuser les agences de notations, c’est accuser le médecin d’être responsable de la maladie le patient.

Selon une étude de l’Université de St-Gall , les agences de rating accélèrent et amplifient la crise de la dette en Europe. Une telle étude conduit naturellement certaines personnes à réclamer la fermeture des agences de notation. Erreur : accuser les agences de notations, c’est accuser le médecin d’être responsable de la maladie du patient.

Par Jérémy Berthet, depuis la Suisse.

L’université de St-Gall réalise une stupéfiante découverte. Lorsqu’un médecin déclare qu’un malade est contagieux, toutes les personnes aux alentours s’en éloignent immédiatement. Ensuite, ceux qui approcheront se protégeront à l’aide d’une combinaison ou d’un autre artifice.

C’est, en substance, le raisonnement tenu dans la critique de l’université à l’encontre des agences de notation, telle que relatée par le 24 Heures. Je serai citoyen St-Gallois, je m’interrogerai sur l’utilisation de mes impôts pour financer une étude amenant à des conclusions auxquelles n’importe quel clampin est arrivé depuis longtemps : quand une agence de notation baisse la note d’un pays, ça affole les bourses, ce qui conduira probablement à une autre baisse, etc.

L’étude en question est assez indigeste pour le profane avec toutes ses formules mathématiques et ses termes savants. Soyez rassuré, une lecture en diagonale vous montrera que les économistes se sont basés sur un modèle simplifié. Ils ont aggloméré des indicateurs classiques comme la croissance de dette (GDP incrase rate), mis en relation l’évolution de la notation avec l’instabilité des taux d’intérêt des obligations et sont arrivés aux conclusions susmentionnées.

Ces conclusions, telles que relatées par les journaux, amènent naturellement le public à une conclusion annexe : les agences de notation sont les vilains de l’histoire. Il faut donc les arrêter, voire les fermer, et vite !  C’est au travers de ce genre de réaction, sur les réseaux sociaux, que j’ai atteint l’article du 24 Heures.

Cependant, accuser les agences de notations, c’est accuser le médecin d’être responsable de la maladie du patient. Ce dernier n’a fait qu’établir le diagnostic.

En réalité, l’étude et l’article de journal sont légèrement biaisés. Ils croient résoudre le « mystère » de l’œuf et de la poule. Selon eux, la poule est arrivée sans raison. Elle a pondu un œuf, qui éclot en donnant une nouvelle poule qui pond un nouvel œuf, etc.  Le lecteur attentif s’apercevra que le raisonnement omet la théorie de l’évolution qui fait naître la première poule.

Autrement dit, si la poule est un épisode de crise qui pond une mauvaise note, la première poule ne vient pas d’un œuf, mais de la lente évolution animale. L’espèce animale qui a créé la crise, pour ce qui est de l’Europe, c’est la dette souveraine. Cette dernière n’a pas attendu les agences pour exister. Elle s’est constituée au fur et à mesure des gouvernements successifs et des promesses électorales qu’il fallait bien tenir une fois élu. Pour financer des promesses, le politicien ne dispose que de deux outils : augmenter les impôts ou emprunter. Les autres options connues, comme « planche à billets », ne sont, en réalité, que des ersatz des deux fondamentaux.

Généralement, qu’on soit riche ou moins riche, l’augmentation des impôts passe très mal. Du coup, le politicien privilégie la deuxième solution. Le problème, c’est qu’un emprunt doit être remboursé tôt ou tard. Quand les rentrées d’argent ne suffisent plus pour rembourser, le gouvernement essaie d’emprunter pour combler l’emprunt précédent en espérant des jours meilleurs. Évidemment, les très méchantes agences de notation surveillent tous ces flux d’argent. Lorsqu’elles comprennent que l’État est dans la spirale de l’endettement, qu’il risque de finir par ne plus rembourser personne, elles abaissent la note. Ces institutions, comme le docteur, diagnostiquent l’état de santé des finances nationales. Si le diagnostic est mauvais, les taux d’intérêt pour emprunter augmentent et les investisseurs deviennent plus réticents à prêter.

Mais l’abaissement d’une note devrait, en théorie, provoquer un autre phénomène. Le gouvernement touché comprend qu’il est pris en flagrant délit de surendettement et fait le nécessaire pour mettre de l’ordre dans ses budgets. Sauf que l’Europe, dans son envie viscérale de sauver l’Euro, même s’il n’était absolument pas menacé au départ, a décidé de résoudre le problème à sa manière. Conclusion, les budgets n’ont pas été suffisamment assainis, les agences ont baissé encore plus les notes, l’Europe a fait des dizaines de sommets de la dernière chance et la Grèce s’est retrouvée… en défaut de paiement.

L’université de St-Gall observe très bien le lien entre abaissement de note et augmentation des taux d’intérêt qui conduisent à un nouvel abaissement. Elle qualifie certains abaissements d’abusifs, car son modèle empirique admet que la note dépend du taux d’intérêt des futurs emprunts. Cependant, au travers de toutes ses démonstrations chiffrées, elle n’a pas vraiment tenu compte du véritable foutoir dans lequel les politiciens européens se sont enlisés sans vraiment savoir comment en sortir. Pourtant, l’Irlande et le Portugal ont adopté de vraies mesures d’assainissement vers le milieu de l’année 2011. Leurs taux d’intérêt redescendent progressivement depuis la fin de l’année. Toutefois, ils ne sont pas spécialement épargnés par les agences de notations. L’article de Wikipedia sur le sujet résume bien la tendance.

Les mauvaises notes alimentent en partie la crise, mais les efforts sont vite récompensés. Cela tend à prouver que les acteurs du marché ne se fient pas qu’aux notes des agences, mais qu’ils procèdent aussi à leurs propres analyses. En corollaire, on constate que l’économie se résume difficilement en quelques formules mathématiques et qu’elle reste le fruit des échanges humains. Des humains raisonnés, qui sont aussi des spéculateurs. Ils pensent donc autant avec leur cerveau qu’avec leurs tripes. Ces humains ne sauraient se contenter d’un simple indicateur issu de l’analyse des budgets des pays par les agences. Nos économistes universitaires feraient bien de s’en souvenir pour leurs prochaines études.

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Sur le web.