Ne le dites surtout pas à Angela !

À l’évidence, les liquidités coulent à flot, de plusieurs manières, en direction des banques commerciales. Si elles ne peuvent plus se refinancer auprès de la BCE, elles s’adressent à leur banque centrale nationale qui crée en quelques clics de souris – grâce à l’ELA – les quantités d’euros dont elles ont besoin.

À l’évidence, les liquidités coulent à flot, de plusieurs manières, en direction des banques commerciales. Décryptage.

Par Valentin Petkantchin.
Un article de l’Institut économique Molinari.

Dans toute union monétaire, il est primordial de ne pas perdre le contrôle sur la création monétaire. Celle-ci est en principe centralisée au sein de la Zone euro entre les mains de la BCE. Or, en contradiction avec ce principe, les textes européens permettent paradoxalement aux banques centrales nationales de la Zone euro de faire aussi tourner en leur nom la « planche à billets » sous le prétexte d’un programme opaque dit de « soutien d’urgence à la liquidité » (« Emergency Liquidity Assistance » ou ELA).

Il s’agit en réalité d’une brèche réglementaire que les pays de la Zone euro en difficulté pourraient facilement exploiter pour aider leurs banques à la dérive. Une telle création monétaire menacerait la monnaie unique et in fine le pouvoir d’achat de vos propres euros. Il est donc important de ne pas l’ignorer.

Mais comment s’informer sur ELA quand la BCE ne fournit pas de données et que les conditions de son utilisation sont gardées secrètes ?

Plusieurs pays y auraient eu recours depuis l’éclatement de la crise financière en 2007-2008. Par exemple, la Banque nationale de Belgique et la Bundesbank auraient ainsi injecté à l’époque jusqu’à 51,3 milliards et 38 milliards d’euros respectivement, selon les estimations de la Citi. L’Irlande aurait utilisé ELA pour aider ses banques en 2009, avec des montants estimés à 49 milliards d’euros en décembre 2010. Mais qu’en est-il depuis lors, alors que la crise s’est aggravée ?

Entre 121 milliards et 184 milliards d’euros « imprimés » grâce à ELA en avril 2012

Un reclassement comptable d’avril dernier a été « opéré afin d’harmoniser l’information financière relative à la facilité d’urgence octroyée par les banques centrales de l’Eurosystème ». Les actifs détenus à ce titre dans l’Eurosystème ont en conséquence été regroupés sous la rubrique 6 de son bilan, intitulée « Autres créances en euros sur des établissements de crédit de la Zone euro ». Grâce à cela, il est maintenant possible de percer en partie le secret qui entoure ELA.

Pour l’ensemble de la Zone euro, le reclassement a ainsi résulté au rajout de 121,1 milliards d’euros au 20 avril 2012 (sur la Figure 1, il s’agit de la différence entre 2012W15 en vert et 2012W16 en bleu). Par conséquent, il est possible de déduire que l’ELA totale utilisée au sein de la Zone euro s’est située à cette date entre un minimum de 121,1 milliards et un maximum de 183,7 milliards (au cas où la rubrique 6 correspondrait dans sa totalité à des opérations d’ELA).

Figure 1 : Autres créances en euros sur des établissements de crédit de la Zone euro, avril-juin 2012*

Source : BCE.

* Le reclassement concernant ELA a eu lieu la semaine se terminant le 20 avril 2012 (2012W16).

Selon les chiffres de la BCE, la rubrique 6 a gonflé par la suite, passant de 183,7 à 250,6 milliards d’euros au 1er juin dernier. Il est probable que ce bond substantiel d’environ 67 milliards d’euros (+36,4%) soit dû notamment à ELA. Il a par la suite baissé à 189,5 milliards d’euros. Cette baisse s’expliquerait facilement par le fait que certaines banques (grecques ?) ont sans doute arrêté de profiter d’ELA revenant à nouveau, au début du mois de juin, se refinancer auprès de la BCE.

Dans un jeu de vases communiquants, cette baisse probable d’ELA (-61 milliards d’euros) a ainsi été plus que compensée par les 68,2 milliards d’euros supplémentaires, injectés en opérations principales de refinancement par la BCE pendant cette même période (voir Tableau 1).

Tableau 1 : Création d’euros dans l’Eurosystème via les opérations de refi et dans le cadre d’ELA

Source : BCE.

À l’évidence, les liquidités coulent à flot, de plusieurs manières, en direction des banques commerciales. Si elles ne peuvent plus se refinancer auprès de la BCE, elles s’adressent à leur banque centrale nationale qui crée en quelques clics de souris – grâce à l’ELA – les quantités d’euros dont elles ont besoin.

Le bilan de l’Eurosystème dépasse ainsi désormais les 3 000 milliards d’euros. Son expansion continue est le reflet d’une création monétaire qui met à risque le pouvoir d’achat de vos euros. Et ceci d’autant plus qu’ELA représente dans sa logique-même une menace inflationniste importante à cet égard. Pourquoi ?

Bien que certaines règles encadrent en théorie les opérations d’ELA – à l’image de l’interdiction de soutenir des banques insolvables – dans la réalité la création monétaire est laissée à l’appréciation et à la discrétion des banques centrales nationales qui la font à leurs propres risques et périls. Celles-ci sont le seul juge de la qualité et du type de collatéral demandé en contrepartie des liquidités fournies.

Par exemple, la Banque nationale de Grèce aurait accepté, selon Der Spiegel, des obligations de banques grecques, garantie par l’État grec, soit un collatéral à la valeur fort douteuse et incertaine. Bref, grâce à ELA les banques nationales sont capables de créer des milliards d’euros en contrepartie de rien ou presque.

L’arrêt d’une utilisation d’ELA ne peut être décidé concrètement qu’à la majorité des deux tiers des voix du Conseil des gouverneurs de la BCE. Mais que se passerait-il si, sous la pression de la France et des pays en difficultés, la BCE hésitait à l’avenir à faire valoir son veto et fermait plus facilement les yeux ?

Ce n’est pas tout. Car derrière l’ELA agrégée au niveau de l’Eurosystème se cachent en réalité des situations nationales qui sont une source de risque supplémentaire pour la Zone euro et votre portefeuille. Ce qu’on découvre en effet dans les bilans de certaines banques centrales nationales n’est pas rassurant, loin de là.

Le reclassement comptable, opéré en avril 2012 par la BCE, donne ainsi la possibilité d’en savoir un peu plus sur l’utilisation de cette « facilité d’urgence » par les différents pays. En effet, les banques centrales nationales ont dû normalement en tenir compte dans leurs bilans mensuels d’avril. Une comparaison avec ceux du mois précédent permet ainsi d’identifier les mouvements inter-bilan et de déduire les montants éventuels d’ELA utilisés.

Ainsi, dans le dernier bilan mensuel publié de la Banque nationale de Grèce (en date du 30 avril 2012) la rubrique 6 fait un bond extrêmement important (voir Figure 2). La différence à ce titre par rapport au bilan de mars 2012 — soit plus de 59 milliards d’euros — correspond sans doute au montant de l’ELA grecque déclaré au 30 avril (ce montant peut bien sûr avoir été différent juste avant ou après cette date).

Figure 2 : Autres créances en euros sur des établissements de crédit de la zone euro en Grèce, en Irlande et en Chypre, mars-avril 2012 (avant et après le reclassement comptable)

Source : Banques centrales nationales grecque, irlandaise et chypriote ; calculs de l’auteur.

De même, l’Irlande continue en toute vraisemblance à y avoir recours pour près de 41 milliards. Enfin, Chypre, qui s’apprête à demander à son tour l’aide financière de la zone euro, aurait également déjà fait tourner sa « planche à billets » pour 3,8 milliards d’euros.

Selon les textes européens, la responsabilité et les pertes qui sont associées à l’utilisation d’ELA relèvent cependant de chaque banque nationale et non pas de l’Eurosystème dans son ensemble. En absence de mutualisation au sein de la zone euro, elles relèveraient de la responsabilité de l’État et viendraient logiquement s’ajouter à sa dette en cas de problème. Une utilisation massive d’ELA est par conséquent susceptible de mettre en danger la solvabilité des États, ou d’aggraver leur insolvabilité comme c’est le cas de la Grèce.

Les sommes que représente ELA en Grèce, mais aussi en Irlande et en Chypre (sans doute les principaux utilisateurs de ce type de facilité d’urgence), sont importantes. Il suffit de constater qu’elles se montent ainsi respectivement à (voir Figure 3) :

=> 37%, 26% et 24% du bilan de leur banque centrale nationale ;

=> 67%, 73% et 52% des recettes publiques totales du pays (chiffres de 2011)

=> un alourdissement potentiel de la dette des États de 28%, 26% et 21% de leur PIB (chiffres de 2011).

Figure 3 : Poids d’ELA dans trois pays : Grèce, Irlande et Chypre

Source : Bilans mensuels des banques centrales nationales (BCN) ; Eurostat ; calculs de l’auteur.

À l’évidence, étant donné l’insolvabilité de ces pays, les coûts, liés à ce « permis d’imprimer » des banques centrales nationales qu’est ELA, devront eux aussi être supportés par le reste de la zone euro. Une raison de plus pour les investisseurs et les épargnants de ne pas perdre de vue cette source de création monétaire supplémentaire.

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