La banque à réserves fractionnaires est-elle inflationniste ?

Les réserves fractionnaires bancaires peuvent avoir leurs inconvénients, mais une tendance à alimenter l’inflation n’est pas l’une d’elles, et les principaux bénéficiaires de ces allégations ne sont autres que les banquiers centraux du monde et leurs défenseurs.

Les réserves fractionnaires bancaires peuvent avoir leurs inconvénients, mais une tendance à alimenter l’inflation n’est pas l’une d’elles, et les principaux bénéficiaires de ces allégations ne sont autres que les banquiers centraux du monde et leurs défenseurs.

Par George Selgin depuis les États-Unis. Traduction Mathieu Bédard.

Article en complément de celui de Nicolas Merzeau.

Certains économistes de l’école autrichienne, et les disciples de Murray Rothbard en particulier, s’opposent à la banque à réserves fractionnaires pour au moins trois raisons. Ils affirment que les banques qui y ont recours escroquent les gens, qu’elle crée les cycles économiques, et que leurs activités créent de l’inflation. Cet article traite uniquement de la dernière allégation : j’espère pouvoir discuter des autres séparément.

Les « rothbardiens », comme je leur ferai référence, reconnaissent deux significations distinctes au mot « inflation ». Une définition – celle qu’ils préfèrent – englobe toute augmentation de l’encours nominal de la monnaie, y compris des dépôts bancaires dont uniquement une fraction est soutenue les billets de banque (qu’ils préfèrent appeler « substituts monétaires », comme Ludwig von Mises). L’autre, qui est d’usage courant aujourd’hui, la définit comme une augmentation continue du niveau général des prix, qui est, un taux de variation positif sur un ou plusieurs indices de prix, tels que l’Indice des prix à la consommation. En appelant la banque à réserve fractionnaire « inflationniste », les rothbardiens semblent souvent utiliser cette dernière, une définition plus conventionnelle de l’inflation, et mes arguments sont principalement destinés à répondre à leur plainte interprétée ainsi. Toutefois, ce faisant, j’espère aussi de clarifier la mesure dans laquelle la banque à réserve fractionnaire encourage ou pas « l’inflation », dans le sens moins conventionnel et plus strictement rothbardien qui est d’encourager la croissance de la masse monétaire (au sens large).

La façon la plus simple d’apprécier les conséquences des réserves fractionnaires sur le niveau des prix est peut-être d’abord d’imaginer une économie dans laquelle une telle banque est interdite, comme beaucoup de rothbardiens insistent. Une telle économie n’accepterait que les banques à réserves intégrales ou des banques « entrepôt ». Pour simplifier la comparaison davantage, supposons que tous les échanges sont effectués en utilisant des certificats d’entrepôt de banque : en d’autres termes, le médium de réserve – supposons que c’est de l’or – ne circule pas. Le niveau des prix s’ajuste de façon à égaliser l’offre et la demande pour l’or, y compris les réserves des banques.

En supposant des niveaux de demande de monnaie et d’or non monétaire fixes, il ne peut y avoir d’inflation dans ce système, dans les deux sens du terme, tant que le stock d’or reste également inchangé. Ce stock pourrait augmenter, cependant, en raison de l’extraction minière d’or. Pour les besoins du raisonnement, cependant, supposons que les mines d’or disponibles ont toutes été épuisées, et que de nouvelles découvertes ne sont pas anticipées. En supposant que l’or disponible ne soit pas consommé dans le sens d’être progressivement utilisé par l’industrie, nous pouvons ainsi écarter la déflation.

Supposons ensuite que les banques à réserves fractionnaires sont légalisées et que, nonobstant les avertissements des rothbardiens, elles deviennent si populaires que toutes les anciennes banques entrepôt adoptent ce fonctionnement. Y aura-t-il de l’inflation ? Bien sûr – mais seulement pour un temps. Comme les billets de banque fractionnairement soutenus (ou crédits dépôt) prendront la place des billets à réserve intégrale, la demande d’or monétaire, et donc la demande pour l’or en général diminuera, provoquant la diminution de la valeur de l’or avec elle. Parce que les prix sont exprimés en termes d’une unité d’or inchangé, le niveau des prix doit augmenter. Mais comme la demande pour l’or ne chute pas à zéro les banques détiennent encore quelques réserves, et il y a toujours une demande non monétaire d’or – le niveau de prix atteint par la suite un nouvel équilibre. Tout cela suppose, par ailleurs, que le passage aux réserves fractionnaires est mondial : si le changement a été limité à un seul petit pays, les banques dans ce pays pourraient exporter leurs réserves d’or inutiles au reste du monde, et le changement de niveau de prix serait négligeable dans le monde entier.

La mesure globale de la hausse des prix, et de l’expansion sous-jacente de la monnaie de banque adossée à des réserves fractionnaires, dépendra du ratio de réserve sous-jacent des banques. Plus le ratio sera faible, plus il y aura hausse des prix. Mais quel que soit le rapport, le système finira par atteindre un point où l’inflation cesse. Le passage aux réserves fractionnaires mène, en d’autres termes, à un changement du niveau des prix permanent, mais pas à un changement permanent du taux d’inflation.

Qu’est-ce qui empêche les banques de réduire leur taux de réserves à nouveau ? La réponse est que, tant qu’ils sont en concurrence sur un pied d’égalité, comme dans un système de banque libre, chacun sera enclin à régulièrement changer les titres de créance tels que les chèques ou billets de banque, en provenance des banques rivales. L’afflux incertain de ces réclamations interbancaires génère une demande pour des réserves compensatoires, qui (en présence de coûts de défaut de paiement positifs) varie avec le volume des engagements bancaires en suspens, même si les clients des banques ne daignent pas retirer l’or. Bien que les ratios de réserves optimaux ne resteront probablement pas parfaitement stables au fil du temps, et peuvent diminuer progressivement comme lorsque des procédures de règlement plus efficaces sont découvertes, il est peu probable que le taux d’inflation dans un système de réserves fractionnaires établi et mature soit sensiblement différent du taux qui prévaudrait dans un système à réserves intégrales.

Certes, cette conclusion repose sur l’hypothèse d’une demande réelle pour la monnaie inchangée. Si cette demande de monnaie augmente avec le temps, comme c’est le cas dans la plupart des économies saines, cette croissance aura effectivement des implications différentes pour l’inflation sous les deux régimes. Pourtant, aucun des deux systèmes ne sera inflationniste. Au contraire : dans le cas de réserves intégrales, la croissance de la demande de monnaie doit entraîner une érosion des prix à un taux correspondant à peu près (« à peu près » parce qu’il peut y avoir un certain déplacement de l’or non monétaire disponible vers les réserves bancaires). Sous des réserves fractionnaires, en revanche, il y aura plus de possibilités d’expansion monétaire, en fonction de l’absence de contraintes juridiques bancaires. Sous la liberté bancaire, par exemple, les banques peuvent légèrement « étirer » leurs réserves lorsque la demande de monnaie augmente, à condition que l’augmentation se traduise par une diminution de la vélocité de la monnaie. Cela arrive parce que la baisse de la vélocité se traduit, ceteris paribus, par une chute à la fois du volume de compensations bancaires et de la demande de réserves. En d’autres termes, en présence de croissance économique, un système de banque libre à réserves fractionnaires, même s’il ne favorise pas l’inflation, sera un peu moins déflationniste qu’un système de réserves intégrales.

Si la banque à réserves fractionnaires n’est pas à blâmer pour l’inflation, qui l’est ? L’inflation pourrait apparaître à cause de nouvelles découvertes de gisements de métaux précieux, ou de moyens moins coûteux pour extraire le métal dans les mines existantes. L’expérience démontre, cependant, que l’inflation dérivée du métal n’est pas une menace sérieuse. La ruée vers l’or en Californie, par exemple, a à peine causé un soubresaut dans la plupart des mesures du niveau des prix (l’expansion monétaire qu’elle a provoquée a vite été compensée par la croissance de la demande de monnaie). De même, la soi-disant « révolution des prix » du 16e siècle – un quadruplement des prix européens qui étaient au moins en partie dû à l’afflux d’or et d’argent du Nouveau Monde – se traduisit en un taux d’inflation annuel moyen inférieur à deux pour cent. Bien sûr, la production d’or, même normale, aura tendance, toutes choses égales, à faire augmenter les prix, mais la consommation industrielle et la croissance de la demande de monnaie auront l’effet inverse. A long terme, si l’histoire est un guide, ces forces auront tendance à se compenser mutuellement – et ce indépendamment des réserves fractionnaires ou non des banques.

La responsabilité des épisodes de sérieuse inflation revient, à de rares exceptions près, aux banques centrales, et en particulier aux banques centrales (ou autres organes de l’État) qui émettent de la monnaie fiduciaire non convertible. Les privilèges de monopole dont les banques jouissent, et leurs monopoles sur la monnaie papier en particulier, leur donnent beaucoup plus de pouvoirs d’expansion monétaire que les banques commerciales ordinaires en les libérant de la discipline de la compensation et des règlements interbancaires. Parce que les banques se voient refuser le droit d’émettre leurs propres billets, ils traitent les billets de banque centrale comme des actifs de réserve – et auront tendance à faire ceci même sous l’étalon-or. La banque centrale est alors libre d’accroître la masse monétaire – et d’encourager les banques à l’accroître elles aussi – jusqu’au point où l’or devient moins cher à acquérir en convertissant ses billets qu’en l’achetant sur le marché libre. Une banque centrale qui émet de la monnaie fiduciaire inconvertible peut, bien sûr, se développer sans se heurter à ce contrôle matériel. Ce n’est pas un hasard si toutes les grandes périodes d’inflation du monde ont eu lieu sous des régimes de monnaie fiduciaire.

L’allégation selon laquelle la banque à réserves fractionnaires est fondamentalement inflationniste est regrettable non seulement parce qu’elle est théoriquement ainsi que factuellement fausse, mais aussi parce qu’elle détourne l’attention des banques centrales et des autorités de l’État – les vrais coupables derrière toute inflation sérieuse – tout en pointant du doigt les banques commerciales ordinaires, qui sont tout au plus coupables d’avoir fait usage de nouvelles réserves générées par les banques centrales. De cette façon, sans le vouloir, les rothbardiens donnent crédit à la prétention des banquiers centraux comme quoi l’inflation n’est pas leur faute : que sa cause réside dans l’évolution du marché privé, et qu’eux – les « gardiens de l’inflation » – font tout de leur possible pour lutter contre.

Il est donc temps d’abandonner la rhétorique liant l’inflation aux réserves fractionnaires. Les réserves fractionnaires bancaires peuvent avoir leurs inconvénients, mais une tendance à alimenter l’inflation n’est pas l’une d’elles, et les principaux bénéficiaires de ces allégations ne sont autres que les banquiers centraux du monde et leurs défenseurs.

Paru initialement sur Freebanking.com, traduction Mathieu Bédard