Institut Kheireddine – Entretien avec Habib Sayah – Seconde partie

Dorénavant, tout reste à construire, dans des pays où la liberté d’opinion était limitée voire tout simplement interdite.

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Institut Kheireddine – Entretien avec Habib Sayah – Seconde partie

Publié le 5 juin 2012
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Le désormais célèbre « printemps arabe » a, en quelques mois, débarrassé une partie du monde arabe, en premier lieu le Maghreb, d’une cohorte de dictateurs et autres États policiers. Mais dorénavant, tout reste à construire, dans des pays où la liberté d’opinion était limitée voire tout simplement interdite. C’est dans ce contexte qu’Habib Sayah, bien connu des lecteurs de Contrepoints, a décidé de créer l’Institut Kheireddine, afin de présenter aux Tunisiens les bienfaits de la pensée libérale.

Lire la première partie ici.

Institut Kheireddine

 

Contrepoints — L’un des thèmes de recherche de l’Institut Kheireddine s’intitule « Islam et Liberté ». En France, certains considèrent l’Islam comme fondamentalement liberticide ; qu’en pensez-vous ?

Habib Sayah — Au cours des dernières décennies la violence s’est souvent exprimée au nom de l’Islam, et c’est sous ce visage le plus saillant que cette religion s’est présentée à l’Occident, dans un contexte de confrontation. Et l’Europe ne parvient à percevoir que l’islam d’Europe, celui des banlieues, qui est dénaturé, un islam identitaire construit dans une logique de rébellion et sur fond de malaise social. L’Europe est également obsédée par l’Islam dans sa version wahhabiste, qui s’étend depuis le Moyen-Orient à travers la violence et la prédication haineuse, de sorte que lorsqu’on veut présenter en Europe l’islam « modéré », on fait appel à des orthodoxes comme Tariq Ramadan ou plus récemment Rached Ghannouchi. Des sortes de wahhabistes-light, qui s’accommodent de la démocratie mais dont la pensée trouve ses fondements dans l’orthodoxie liberticide. Mais de l’autre côté, il y a les oubliés, les partisans l’islam libéral sans doute né en Tunisie, sous la plume de Cheikh Salem Bouhageb qui a influencé l’Égyptien Mohamed Abdou et Kheireddine Pacha. Ce courant de pensée libéral a réalisé à partir du XIXe siècle une révolution copernicienne passée presque inaperçue : à travers une relecture du Coran et la réintroduction de la raison dans la théologie musulmane, ce mouvement a légitimé la liberté individuelle, le libre-choix, la libre-interprétation des textes sacrés.

Ce qui ressort de cette philosophie peut être résumé et assimilé à l’idée de Lysander Spooner. Je m’explique : pour Spooner, il faut distinguer entre les vices et les crimes, les premiers étant du ressort de la liberté individuelle car ils ne nuisent au pire qu’à leur auteur, et les seconds devant être interdits car ils enfreignent la liberté d’autrui. L’islam libéral, c’est Spooner transposé à la théologie, avec cette fois-ci la distinction entre le péché et le mal ! Le péché ne nuisant qu’à son auteur appartient à la sphère individuelle, et l’homme ne peut juger le pécheur dont Dieu est le seul juge, dans l’au-delà. Dieu est en quelque sorte juge en premier et dernier ressort du péché. En revanche, le mal est ce qui nuit à autrui, et il doit être empêché. La société doit sévir contre le mal, c’est-à-dire contre les atteintes à la liberté, mais le péché et le culte relèvent des choix individuels qui ne peuvent être discutés par notre prochain. « Nulle contrainte en religion » dit le Coran, et l’islamologue tunisien Mohamed Talbi d’ajouter « Dieu nous a donné la liberté, y compris celle de l’insulter ». Ainsi les réformistes musulmans ont-ils invalidé la charia, qu’ils considèrent comme une construction humaine.

Il existe donc un islam libéral, et dont les fondements philosophiques et théologiques sont infiniment plus solides que ceux de l’orthodoxie décadente qui mène les  musulmans vers l’ignorance et l’obscurantisme depuis un millénaire. Ce courant de pensée est aujourd’hui incarné par de nombreuses figures, parmi lesquelles Mohamed Charfi, Abdelmajid Charfi, Ali Mezghani, Amel Grami, Abdou Filali-Ansary, Attila Yayla, Mustafa Akyol etc.

Pensez-vous que le libéralisme puisse connaitre des variantes, selon la culture propre d’un pays, ou ses principes conduisent-ils forcément à une certaine homogénéisation des comportements et styles de vie ?

— Cela dépend de ce qu’on entend par « libéralisme ». Si on considère que le libéralisme est un modèle prêt-à-transposer, constitué d’une série de dogmes, comme la social-démocratie ou le néo-conservatisme, peut-être.

Les modèles sont le poison de la politique, ce sont des moules qui obligent les individus à se charcuter, à se faire violence pour y entrer. Dans la Russie soviétique, Vladimir Boukovsky a été condamné à 60 ans de goulag pour avoir organisé des rencontres de poésie jugées trop « bourgeoises », puis pour « calomnies contre la psychiatrie soviétique ». Mahmoud Mohamed Taha a été exécuté au Soudan pour avoir revendiqué le droit d’interpréter différemment le Coran. C’est ce genre d’idéologies qui mènent à l’homogénéisation car elles ne croient pas en l’individu.

Je ne sais pas ce qu’est le libéralisme. Je sais juste que La liberté, c’est l’absence de moule, c’est le droit d’être différent. Une société fondée sur la liberté ne peut pas mener à une homogénéisation des comportements et des styles de vie. Au contraire, c’est le fait d’être libre de ses choix, de mener sa vie comme on l’entend, qui génère la diversité et l’innovation.

Le désormais célèbre Printemps Arabe symbolise-t-il une aspiration à la Liberté ? L’arrivée au pouvoir de partis dits Islamistes (le sont-ils vraiment ?) ne constitue-t-elle pas une contradiction ?

— Tout à fait ! Ce qu’on a appelé « printemps arabe » – et que je préfère simplement appeler « réveil » – s’est déclenché sans le concours des islamistes, et était un cri pour la liberté. Mohamed Bouazizi s’est immolé parce qu’il trouvait insupportable qu’on l’empêche de vendre ses fruits sans passer par 55 formalités administratives  qui lui auraient coûté 3200 Dollars, soit son revenu annuel, pendant que les castes privilégiées pillaient l’économie au moyen de la corruption. Les autres ont suivi Bouazizi parce qu’ils se sentaient étouffés et la reconquête de la liberté était au cœur de leurs revendications. Pendant toute cette phase les islamistes étaient absents, et ils ne sont venus récolter les fruits qu’au moment des élections face à un clan démocrate divisé.

Or l’islamisme, quoi qu’en disent ses partisans, n’est que l’aspiration à plus de contraintes. Ils veulent « moraliser » la société au nom d’une certaine vision de l’Islam, et éliminer les comportements déviants. Pour s’en convaincre, il suffit de lire l’excellente interview du Premier ministre Hamadi Jebali du 20 février 2011 parue dans le magazine Réalités. Il y a affirmé que, « à terme », le programme d’Ennahdha était de rétablir l’application de la charia, y compris les châtiments corporels. Il a admis que la seule chose qui l’en empêchait était la résistance des Tunisiens : « mais le peuple n’est pas encore prêt ». Il faut alors comprendre que leur objectif est de briser cette résistance, de transformer la société afin que le peuple finisse par accepter et vouloir la charia. Et on voit déjà ce programme à l’œuvre. Il est aujourd’hui avéré qu’Ennahdha s’appuie sur une milice armée et informelle et sur des associations qui prennent la forme d’une sorte de police religieuse et qui intimident la population. Il ne faut pas se laisser abuser par les discours démocrates de ces islamistes quand ils sont invités à Davos pour lever des fonds, mais il faut les écouter plus attentivement. Vous apprendrez alors qu’un député d’Ennahdha a affirmé en pleine assemblée constituante que ceux qui manifestaient contre le gouvernement étaient les ennemis d’Allah et de Son Prophète, pour ensuite recommander de les crucifier et de les démembrer. Au même moment, les députés de l’opposition se font couper le micro par le Président de l’Assemblée à la moindre critique à l’encontre du gouvernement. Alors oui, il y a une contradiction flagrante entre le « réveil arabe » et la victoire des islamistes. D’ailleurs leurs électeurs commencent à s’en apercevoir.

À ce sujet, on remarque que la population tunisienne s’est révoltée seule. Pensez-vous que l’élan ne doit venir que de la population du pays ou doit-elle être « aidée » de l’extérieur, comme cela été le cas en Libye et pourrait être le cas en Syrie ?

— Soutenir des causes justes n’est pas condamnable à mon avis, dès lors justement que l’élan vient de la population. Ce qui n’est pas légitime, c’est de s’ingérer dans les affaires intérieures d’un pays en utilisant la force. Ceux qui prétendent soutenir ces révoltes ne doivent pas en profiter pour avancer leurs pions… Mais ce qui me dérange le plus, c’est cette hiérarchie de la souffrance qui s’est mise en place. On soutient le CNT libyen et l’opposition syrienne à coups de sanctions onusiennes et d’interventions militaires, pendant qu’on ferme les yeux sur la population du Bahreïn qui subit l’une des répressions les plus féroces. Mais cet arbitraire ne m’étonne pas, venant de pays qui, par le biais de lois mémorielles, consacrent les génocides qui les arrangent et se taisent sur la souffrance des autres…

Comment voyez-vous la suite de ces événements, disons dans les dix prochaines années ?

— Je crois qu’il est trop tôt pour se prononcer. Tout est encore en train de se jouer en ce moment même. Certes, le monde arabe a encore de nombreux drames à traverser. Mais si nous nous engageons dans la voie de l’échange et de l’intégration économique tout en garantissant le respect de la liberté individuelle, les choses prendront certainement un tournant favorable. Si la Tunisie parvient à consolider ses acquis en matière de liberté, et qu’elle s’ouvre au monde et que ses voisins s’ouvrent à elle, je crois que le Maghreb pourrait jouer un rôle moteur dans la propagation de la liberté et de la prospérité à travers le monde arabe. Un peu comme l’Europe occidentale libre et ouverte a poussé ses voisins du bloc soviétique à briser le Mur. Mais il faut avant tout résoudre le problème sécuritaire qui devient de plus en plus préoccupant, notamment en Libye, et qui pourrait s’étendre à toute la région et faire échec à la dynamique positive qui se développe parallèlement.

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Retrouvez le site de l’Institut à l’adresse suivante : http://fr.institut-kheireddine.org/

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  •  » « Nulle contrainte en religion » dit le Coran »
    On crairait entendre Tariq Ramadan.
    Ce verset date d’avant l’Hégire, quand Mahomet réclamait la tolérance envers l’islam naissant.

    Puis à Médine Mahomet a exercé le pouvoir, recourant à tous les moyens y compris le meurtre, le pillage, l’esclavage, le nettoyage ethnique, même le génocide (cherchez Banu Qurayza si vous ne le savez pas encore).
    Il a continué de prétendre révéler la parole d’Allah, et logiquement ces versets nouveaux ont précisé, rectifié, voire abrogé les plus anciens.

    Pour juger de l’islamo-compatibilité des libertés de conscience et d’expression, il faudrait analyser l’ensemble du Coran, savoir hiérarchiser les versets (leur ordre n’est pas chronologique), et tenir compte de l’exemple donné par Mahomet lui-même.

    Pour ces raisons, un avis autorisé, argumenté, susceptible d’entraîner en nombre l’adhésion des musulmans qui croient vraiment en la révélation coranique et en l’exemplarité de Mahomet, ne peut émaner que d’un « savant » de l’islam, capable d’articuler par un argumentaire solidement ancré dans le Coran et la Sunna dans leur ensemble.

    Or toutes les écoles d’interprétation de l’islam convergent pour affirmer que l’apostasie de l’islam doit être punie de mort, sur fatwa d’un imam et par tout bon musulman. C’est la négation des libertés de conscience, d’expression, et même de l’État (détenteur du monopole de la coercition). Tous les fondements de notre société civilisée.
    Les États musulmans proscrivent aussi l’apostasie et pourchassent toute expression de nature à entraîner chez les musulmans le doute quant à leur religion. Pas seulement le Pakistan ou l’Arabie, le Maroc aussi…

    Comme l’islam s’approprie toute personne de père musulman, l’interdiction de l’apostasie enlève toute espèce de liberté aux ressortissants de pays musulmans. Les quelques chrétiens qui subsistent encore en terre d’islam, malgré des siècles de vexations et de persécutions, sont absolument tous des descendants d’hommes chrétiens présents lors de la conquête musulmane. En revanche tous les descendants e ces hommes ne sont pas chrétiens, puisque toute conversion à l’islam engage toute la descendance.
    Encore ce triste sort fait aux chrétiens est-il un régime de faveur, dû à ce que le christianisme a un statut de révélation inférieure mais déformée – raison pour laquelle il est ainsi abondamment dénigré, stigmatisé pour retourner la novlangue, et la Bible, impure, interdite aux musulmans et proscrite sur leurs lieux saints.

    Citer un verset seul est futile, sauf à vouloir enfumer des non-musulmans ignorants des extraordinaires complexités de cette religion et s’appuyant par paresse intellectuelle, par conformisme, par relativisme, sur leur connaissance du christianisme, alors qu’il n’y a strictement aucun rapport entre les deux.

    Bible et Coran n’ont pas une ligne en commun. La première est une compilation de livres fort divers, tous d’auteur humain, où dominent les Évangiles qui relatent l’enseignement de Dieu fait homme; la Bible juive est incluse in extenso, mais toute interprétation doit en passer par les Évangiles. La Bible juive est sous forme de récit, les Évangiles sont un enseignement moral abstrait, absolument impropre à fonder un ordre – du reste il y est interdit de châtier au nom de Dieu.
    Le Coran est intégralement une révélation, il est incréé et son auteur est Allah. Il ne peut donc être pris qu’à la lettre. Il est prescriptif : Allah veut qu’on impose sur terre son ordre par la force.

    Le réflexe de l’occidental ignorant de l’islam est de l’inscrire dans la continuité du judaïsme et du christianisme au même titre que celui-ci reprend les textes de celui-là : Rien n’est plus faux.
    L’islam est une rupture absolue par rapport au christianisme et au judaïsme, là où il domine touts deux sont voués à l’éradication totale à terme – pour les autres religions c’est immédiat.

    « La société doit sévir contre le mal, c’est-à-dire contre les atteintes à la liberté, mais le péché et le culte relèvent des choix individuels qui ne peuvent être discutés par notre prochain. »
    Christianiser l’islam est une utopie.
    L’islam ne distingue pas Dieu et César parce que le Coran et, bien davantage encore, l’exemple de Mahomet disent le contraire.
    Ce que le Coran et la Sunna excluent, on ne peut pas l’introduire dans l’islam par le raisonnement, et encore moins par les textes chrétiens – je dirais même que le fait que le christianisme soit sans ambigüité sur ce point y ferme l’islam encore davantage.

    On ne change pas une religion. Ses textes sont immuables, c’est même leur raison d’être.
    La Réforme n’a pas changé la Bible d’un iota.
    Les efforts des musulmans libéraux sont vains.
    Leur libéralisme ne provient aucunement d’une interprétation nouvelle de l’islam, mais entièrement de l’occident, qui le doit au christianisme.
    L’islamisation tuera le libéralisme encore plus sûrement que le socialisme (autre ennemi mortel du christianisme…)

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