L’économie du bon sens (4) : La croissance économique, pour quoi faire ?

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Il est courant d’entendre la question suivante : « Au fond, pourquoi nous casse-t-on les pieds avec la sacro-sainte croissance ? Pourquoi la vie politique semble-t-elle tourner toute entière autour de la croissance ? ». Voyons pourquoi la croissance est importante, et pourquoi ses adversaires se trompent.

Il est courant d’entendre la question suivante : « Au fond, pourquoi nous casse-t-on les pieds avec la sacro-sainte croissance ? Pourquoi la vie politique semble-t-elle tourner toute entière autour de la croissance ? ». Voyons pourquoi la croissance est importante, et pourquoi ses adversaires se trompent.

Par Vincent Bénard.

Il est courant d’entendre la question suivante : « Au fond, pourquoi nous casse-t-on les pieds avec la sacro-sainte croissance ? Pourquoi la vie politique semble-t-elle tourner toute entière autour de la croissance ?« . Il est vrai que le discours politique ou idéologique sur ce sujet est souvent assez superficiel, et qu’un courant d’idées anti-croissance structuré a trouvé sa place dans le débat politique. Voyons pourquoi la croissance est importante, et pourquoi ses adversaires se trompent.

Comment définir la croissance ?

La définition la plus commune de la croissance est la suivante (wikipedia) :

La croissance économique désigne la variation positive de la production de biens et de services dans une économie sur une période donnée.

L’encyclopédie collaborative poursuit ainsi :

En pratique, l’indicateur le plus utilisé pour la mesurer est le produit intérieur brut ou PIB. Il est mesuré « en volume » ou « à prix constants » pour corriger les effets de l’inflation.

Bof, bof… Cette définition synthétique est insuffisante et doit être complétée.

Tout d’abord, il convient de bien séparer le phénomène (croissance) de l’instrument de mesure (PIB). Le PIB est une mesure de la production de valeur ajoutée à partir d’un étalon monétaire. Mais gardons à l’esprit que la monnaie est d’abord un intermédiaire d’échange, mais le but des échanges est bien d’échanger notre travail contre des biens et services, la monnaie ne servant qu’a fluidifier cette échange.

La croissance, pour une personne, se traduit d’abord par la capacité d’augmenter la quantité et/ou la qualité de ses échanges.

Croissance et utilisation des ressources

Comparons le temps de travail nécessaire, en minutes, pour un salarié au salaire moyen, pour gagner le prix de quelques articles, premier prix en 1973, second en 2002 (source : Jacques Marseille, La guerre des deux France) :

Lorsque nous diminuons le temps que nous nous donnons pour pouvoir obtenir un bien, nous augmentons, en contrepartie, le nombre de biens que nous pouvons obtenir à temps de travail identique.

La croissance est ce phénomène qui nous permet, entre autres, de diviser par 3 le temps de travail nécessaire pour acheter des produits de base. Mais elle n’est pas que cela.

Croissance par usage amélioré des ressources

Comment une telle baisse du prix relatif de ce que nous consommons est-elle possible ?

Produire suppose d’employer des ressources, les économistes, dans leur jargon autoprotecteur (1), parlent « d’intrants », quand ils ne veulent pas utiliser l’anglais « input ». Ces ressources sont donc : le travail humain, le capital, des matières premières entrant dans la composition des produits, et des ressources intermédiaires (énergie, eaux de lavage, etc.).

Ainsi, par exemple, le temps nécessaire pour étudier une automobile nouvelle de la feuille blanche à la commercialisation a été réduit à 30 mois, contre plus de 4 ans dans les années 80. C’est autant de coût de R&D en moins. Cela est également vrai pour tout une gamme de produits courants, comme les ordinateurs, les appareils ménagers ou électroniques, etc.

En 2006, l’usine Renault de Flins montait une Clio en 22 heures. La dernière usine Kia, en Slovaquie, abaisse ce temps à 16 heures. Et le nombre de salariés sur la chaîne diminue, de nombreux ateliers pénibles, comme la peinture, ayant été automatisés, et chaque employé disposant de machines plus performantes que la génération précédente.

Cette économie se retrouve sur d’autres postes de consommations de ressources. Ainsi, lorsqu’une télévision « type » passe d’un prix égal à 2/3 de mois de salaire médian, 55cm et 35 kilos dans les années 70, à 1/3 de salaire médian, 106cm et 15 kilos en 2010, il y a « croissance » à la fois en termes de temps de travail nécessaire pour son achat, mais aussi en termes d’optimisation de l’usage des ressources naturelles qui ont permis de la fabriquer, même si, basiquement, la télé rend le même service. En effet, la diminution de poids indique que l’appareil actuel est plus économe en ressources. La même observation peut être faite en termes de consommations intermédiaires (électricité, fluides) entrant dans la fabrication de la télévision. Et donc, même si certains vous disent qu’un écran plus plat et plus grand ne constitue pas à proprement parler un signe de « croissance », puisqu’en termes de service rendu, une télévision reste une télévision, l’évolution technologique du produit est en elle-même un facteur de croissance, par la moindre consommation de ressource que sa production a nécessité.

Un exemple particulièrement parlant : quand bien même il faut en revenir à un indicateur monétaire pour l’illustrer, notons que la consommation d’intrants énergétiques fossiles par point de PIB produit a sévèrement diminué dans le monde ces dernières décennies :

C’est ce gain permanent en consommation d’intrants de toute nature qui permet de réduire les coûts de ce que nous consommons en termes de temps de travail nécessaire pour l’acquisition, ce qui, comptablement, se traduit par plus de croissance.

Croissance par « extension du champ des possibles »

Enfin, la croissance n’est pas que l’amélioration de la production de ce qui existe. C’est aussi, et peut être surtout, l’apparition de nouveaux produits et services, qui permettent de résoudre des problèmes auparavant insolubles, ou « d’élargir le champ des possibles ». Ainsi, exemples parmi des milliers d’autres, l’invention de l’aviation commerciale a rendu possible l’explosion de l’industrie touristique. L’explosion de l’électronique et de l’informatique a rendu possible des millions de produits et services impensables avant, dans tous les domaines. L’invention de la pénicilline puis d’autres antibiotiques a sauvé des millions de vies humaines et considérablement réduit le coût de traitement de nombreuses maladies. L’automobile a joué un rôle majeur dans la possibilité, pour les personnes, de mettre des employeurs ou des fournisseurs distants en concurrence. Etc, etc.

Bref, la croissance, c’est faire « mieux » avec « moins ». C’est produire des choses de meilleure qualité, moins chères, ou des nouveautés qui rendent des services auparavant non concevables, en utilisant moins de peine humaine, en consommant moins de capital, en employant moins de ressources naturelles… La croissance, c’est le volet matériel du progrès.

La croissance, un phénomène hautement désirable et désiré

Je cite ici mon acolyte occasionnel Silvère Tajan sur objectif liberté :

La croissance, a titre individuel, est un objectif louable. C’est simplement vouloir améliorer ses conditions de vie, vouloir plus de loisirs, mieux manger, vivre dans un appartement un peu plus grand, mieux équipé, bénéficier d’un confort supplémentaire, d’un nouveau traitement médical. La croissance, à titre individuel, c’est vouloir simplement améliorer ses conditions de vie, et c’est ce que fait l’homme depuis la nuit des temps.

Et j’ajouterai que la croissance, c’est vouloir tout cela en diminuant sa peine au travail, qu’elle soit exprimée en temps, en fatigue physique, etc.

Ceux qui prêchent « la décroissance » s’inscrivent donc en contradiction avec l’aspiration naturelle de milliards d’êtres humains de vouloir ce qu’ils estiment être une amélioration de leurs conditions de vie. La décroissance ne pourrait se produire que contre la volonté des individus. La décroissance est donc un concept d’essence totalitaire.

Lorsque l’on passe du niveau individuel à un concept collectif, la croissance est d’abord la résultante de milliards d’aspirations naturelles au progrès matériel. Ajoutons que le désir de croissance est d’autant plus aigu au sein des populations qui n’ont pas, à ce jour, bénéficié de notre niveau de développement matériel.

Enfin, l’accroissement de notre espérance de vie et de notre durée d’études fait que nous devons financer un nombre croissant d’années de vie inactive par notre période d’activité, quel que soit le mécanisme de transfert financier retenu. Par conséquent, nous devons faire des gains de productivité considérables si nous ne voulons pas trimer lorsque nous serons des vieillards. Et qui dit « gain de productivité » induit la croissance.

Bref, la croissance est ce qui nous permet de vivre « plus », « mieux », en donnant « moins ».

Pour toutes ces raisons, la croissance est un phénomène nécessaire et hautement désirable, et même ceux qui prétendent nous en détourner, voire nous en dégoûter, profitent très largement de ses bienfaits. Adopter des politiques de « renoncement à la croissance » au nom de principes politiques fumeux serait absolument suicidaire, économiquement et politiquement.

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La suite au prochain numéro : Ce qui précède légitime-t-il la volonté des gouvernements de « faire quelque chose pour la croissance » ? Dans un prochain article, nous verrons que toutes les façons d’envisager la croissance ne se valent pas. 

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Notes : 
[1] Toute corporation développe un langage visant à donner des noms prétentieux à des concepts simples. L’objectif est de faire croire que l’appartenance à ladite corporation exige bien plus de compétences qu’en réalité, et de renforcer la « posture d’autorité » des cuistres. L’économie est particulièrement touchée par cette « jargonite » aiguë. Les linguistes et grammairiens ne sont pas mauvais non plus dans cet exercice. 

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