Du modèle suédois… au modèle suédois

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La classe politique française, avec l’élection présidentielle, semble se raccrocher au vieux modèle suédois, celui qui a fait faillite il y a trente ans

La classe politique française, avec l’élection présidentielle, semble se raccrocher au vieux modèle suédois, celui qui a fait faillite il y a trente ans, et feint ne pas voir ou comprendre le « nouveau modèle suédois », plus libéral, qui a permis le redressement du pays.

Par Jean-Yves Naudet.
Publié en collaboration avec l’aleps.

La Suède social-démocrate était à la mode dans les années 60 : ceux qui trouvaient le socialisme soviétique ou chinois trop totalitaire, avaient là un modèle plus présentable, un socialisme démocratique, celui de l’État-Providence. Dans les années 80, ce modèle a fait faillite et s’est réformé en profondeur, dans un sens plus libéral. Certains ont même parlé d’un nouveau modèle suédois ; en tous cas, la Suède réformée se porte mieux que la zone euro. Voilà le paradoxe : la classe politique française, avec l’élection présidentielle, semble se raccrocher au vieux modèle suédois, celui qui a fait faillite il y a trente ans !

La social-démocratie et l’État-Providence

La Suède, comme d’autres pays nordiques, s’est tournée très tôt vers la social-démocratie : accepter l’efficacité du marché, mais prétendre « corriger ses injustices », dans la distribution des revenus, grâce à l’État-Providence. Ce n’était plus du marxisme, avec lequel la social-démocratie suédoise avait rompu comme le fera plus tard le SPD allemand en 1959 lors du congrès de Bad Godesberg. Dans l’après-guerre, les socialistes les plus modérés, soucieux de se distinguer des modèles totalitaires à la russe ou à la chinoise, s’étaient tournés vers ce « modèle suédois ».

Ce premier modèle suédois était une sorte de tiers-système : on prend au marché son efficacité et on corrige les « injustices » par un système social public redistributif : l’État intervient massivement dans la distribution des revenus. C’est l’État-Providence, avec des dépenses publiques et des prélèvements obligatoires dépassant 50% du PIB, et un système de protection sociale très poussé, pas seulement pour « les plus démunis », incluant maladie, chômage, retraites, congés parentaux, etc. Comme l’a dit un économiste allemand : « un hôtel quatre étoiles ouvert à tout le monde ».

Ajoutons une politique conjoncturelle keynésienne systématique de soutien à la demande et une procédure de négociations syndicats/patronat, remplaçant les législations publiques au profit de conventions collectives, rendue possible par un taux élevé de syndicalisation et un consensus social, les accords signés étant respectés. Les syndicats poussaient à une uniformisation des salaires, indépendante des taux de productivité, conduisant les entreprises les plus fragiles à des difficultés financières majeures. Un code du travail très développé, très protecteur et un système généralisé de services publics, coûteux et financés par des prélèvements qui finiront par dépasser 50% du PIB.

La crise du premier modèle suédois

Ce premier « modèle » est entré en crise dans les années 80 : le keynésianisme a montré ses limites puis son caractère nocif, incapable de faire face à la stagflation qu’il avait lui-même créée. L’ouverture des frontières allait précipiter l’abandon des relances keynésiennes et rendre illusoire la souveraineté des États et de leurs politiques. La crise suédoise s’était aussi traduite par l’éclatement d’une bulle immobilière artificiellement engendrée par les politiques conjoncturelles, conduisant à des faillites bancaires.

On a assisté à la ruine des finances publiques, durablement dans le rouge : à force d’augmenter les dépenses publiques et les impôts et de tout faire passer sous le vocable du service public, on avait tué la poule aux œufs d’or, le secteur privé productif. Résultat : en 1993, le déficit public était de 12% du PIB et la dette publique a culminé en 1995 à 80% du PIB. Ces chiffres devraient nous rappeler quelque chose !

Des réformes radicales

Le modèle a été sérieusement remis en cause. Certes, la Suède n’est pas la championne du libéralisme, mais le chemin parcouru est spectaculaire, au point que l’on parle d’un nouveau modèle suédois, bien différent du premier. Les dépenses publiques ont été massivement diminuées et sont très inférieures à celles de la France. La restructuration bancaire et financière a été rigoureuse Dès les années 1990, une réforme des retraites a été mise en place. Des règles strictes ont été adoptées et appliquées en matière budgétaire, obligeant à avoir un excédent de 1% du PIB, pour faciliter le désendettement de l’État.

Pour ce faire, les Suédois ont renoncé à l’État-Providence : les indemnités de chômage ont diminué, pour pousser les gens à chercher activement un emploi. Mais c’est la déréglementation et la privatisation des services publics qui ont été les plus spectaculaires : privatisations massives, ouverture à la concurrence. Par exemple, le nombre de bureaux de poste « traditionnels » a été divisé par cinq, mais le service postal a été rendu dans un plus grand nombre de points privés (4200 points postes contre 1800 dans l’ancien système public) dans des supérettes, des stations-services ou des bureaux de tabac : la vitalité des zones rurales en a bénéficié.

La dérégulation a été approuvée par les syndicats dans le transport par train, les télécommunications, l’énergie, l’éducation ou la santé. Les établissements privés d’éducation sont passés de 10 à 20% (en France les parts de marché sont figées depuis les accords Lang-Cloupet) : les subventions par élève données par les collectivités locales sont les mêmes, que l’école soit privée ou public.

Un nouveau modèle, ou l’effet d’une liberté retrouvée ?

Vingt ans après ces réformes, que voit-on ? Des prélèvements certes élevés, mais moindres que chez nous ; de même pour les dépenses publiques. Une dette publique réduite à 32% du PIB, de quoi faire rêver la zone euro. Un excédent budgétaire depuis des années. Et en prime un excédent commercial. Une santé économique et financière retrouvée et un État-Providence sensiblement réduit. De l’ultra-libéralisme ? Pas vraiment : la Suède n’est que 21° à l’indice de liberté économique (avec 71,7 sur 100), mais la France est 67°, avec une note de 63,2 : toute la différence est là.

Quelles conclusions en tirer ? Que les réformes vers le libéralisme permettent de redresser la situation. Que le modèle suédois, première version, avait conduit le pays à la catastrophe économique et financière, exactement comme aujourd’hui les relances keynésiennes, l’État-Providence, la régulation, la fiscalisation spoliatrice ont conduit les pays de la zone euro dans la crise. Quelques pas vers le libéralisme ont permis à la Suède de se retrouver après ces réformes dans une meilleure situation que la nôtre. Pas au point d’en faire un « modèle » (il n’y a pas d’autre modèle que celui que nos décisions responsables dessineront, une fois la liberté retrouvée). Mais au point de nous montrer les impasses du premier modèle suédois.

Voilà le paradoxe : au terme de la campagne électorale en France, qu’avons-nous entendu ? Au mieux, des propositions social-démocrates conformes au premier modèle suédois, donc la certitude d’aggraver la crise : impôts, prélèvements, dépenses publiques, régulation, règles paralysantes, protectionnisme, services publics : nos politiques n’ont rien compris, ni appris. Ils ont sous les yeux ce qui a fait sortir la Suède (et d’autres) de la crise et ils proposent l’inverse : ce qui avait conduit la Suède à la crise des années 80. Pendant que nous perdons du temps à la poursuite d’un modèle qui a échoué partout, les autres réforment ou ont déjà réformé. Nous nous raccrochons à un modèle archaïque, au lieu de choisir simplement la liberté.

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